Anne-Laurence Graas et Sandrine Gerards,
Assistantes sociales

Interview réalisée en janvier 2008

Anne-Laurence Graas et Sandrine Gérards sont deux assistantes sociales d’un centre d’accueil et de soins pour toxicodépendants et proches. Anne-Laurence, 32 ans, travaille comme assistante sociale depuis 5 ans et occupe une fonction de deuxième ligne au sein de ce centre d’accueil en effectuant des activités de prévention. Quant à Sandrine, 29 ans, elle a une expérience de 7 ans et demi en tant qu’assistante sociale et s’occupe de l’accueil, des entretiens d’accueil et des suivis sociaux. 

Qu’est ce qui vous a motivé à devenir assistantes sociales ? 

A.-L. G. : L’envie de faire ce métier est venue d’un profond dégoût que j’ai depuis toujours pour les injustices sociales. Ce que j’appréciais dans le métier d’assistante sociale était le fait que ce soit un métier de contact. Après avoir travaillé pendant 4 ans en première ligne, avec des personnes très fragilisées, je suis satisfaite de m’inscrire dans un travail de deuxième ligne. 

S. G. : Plusieurs expériences de vie et des convictions personnelles m’ont amené à choisir ce métier de services aux autres. Les jugements, les représentations concernant les personnes les plus fragiles, comme par exemple, les personnes de la rue, me touchent. J’ai plus particulièrement choisi le domaine des assuétudes car une personne de mon entourage amical est décédée d’une overdose. Je pense qu’on ne choisit pas un secteur par hasard mais parce qu’il nous touche. Le fait d’avoir été confrontée à cette situation a fait que j’ai développé certaines compétences, une certaine sensibilité par rapport aux problématiques d’assuétudes. On peut travailler dans un secteur qui nous concerne pour autant qu’on ait une bonne gestion personnelle.

Vous travaillez dans un centre d’accueil et de soins pour toxicodépendants et proches. Comment pourriez-vous décrire ce type de centre ?

A.-L. G. : Il s’agit d’un service ambulatoire composé d’une équipe multidisciplinaire qui comprend une quinzaine de travailleurs : des médecins, des assistants sociaux, des psychologues, des éducateurs, un licencié en santé publique. Les objectifs principaux sont l’accueil des individus usagers de drogues, de leur entourage et la prévention. 

S. G. : La philosophie est qu’il n’y a pas d’obligation de sevrage. On ne donne ou n’impose pas un objectif aux usagers. On travaille selon l’objectif de la personne, quelque qu’il soit, même si elle décide de continuer à consommer. On ne porte pas de jugement. On a décidé que puisque la consommation de drogues existe, on travaille avec, tout en essayant de réduire les risques à différents niveaux : médicaux, sanitaires, sociaux, familiaux, financiers, etc. 

Quelles sont vos missions et activités respectives ?

A.-L. G. : Je fais partie d’une équipe de prévention composée de 3 professionnels, 2 assistants sociaux et un licencié en santé publique. Mon travail consiste à encadrer des personnes relais, c’est-à-dire, des personnes qui sont en contact avec des consommateurs de drogues ou des présumés consommateurs. Ces personnes relais connaissent le mieux le public, elles sont le plus en contact avec les consommateurs. Avant, les équipes de prévention travaillaient plus en « one shot ». Elles se rendaient par exemple une fois dans une école pour expliquer la problématique de la toxicodépendance, les drogues, mais il n’y avait pas nécessairement de suivi. Nous avons donc décidé de créer des relais. Les relais peuvent être dans des écoles, des maisons de jeunes, des IPPJ, des mouvements de jeunesse pour faire de la prévention auprès des jeunes mais aussi par exemple, des aide-familiales, pour un travail de prévention qui concerne les adultes. Ces dernières sont en contact au quotidien avec des personnes qui consomment des drogues. Nous nous rendons dans des IPPJ, des écoles, des maisons de jeunes, … lorsqu’une demande émane d’eux. Nous proposons alors une « formation » aux adultes-relais actifs auprès des adolescents et des jeunes adultes, concernant les questions de consommation de drogues et de comportements de consommation. J’assure un soutien méthodologique à la mise en place de projets de prévention (promotion de la santé) à long terme. Je participe activement aux actions développées dans les institutions partenaires. L’équipe précédente a organisé une formation pour des aide-familiales. Celle-ci consistait notamment à ouvrir le champ des représentations des assuétudes et à travailler la question des stéréotypes à ce sujet. Il arrive que ça débouche sur certains projets venant des participants, nous pouvons alors assurer un suivi. Nous avons aussi un centre de documentation pour toute personne voulant se renseigner sur les assuétudes, des futurs professionnels du social, médical, ou paramédical, des élèves, … Nous assurons l’accueil de ces personnes. 

S. G. : Mon travail, qui se fait en individuel contrairement à celui d’Anne-Laurence, se compose de 3 parties principales : l’accueil, les entretiens d’accueil et les suivis sociaux. L’accueil consiste à être présente durant les permanences pour créer la relation avec les consultants et gérer les consultations du centre. Quand ils ont des consultations médicales ou psychologiques, nous sommes disponibles pendant qu’ils attendent ou quand ils ont fini pour effectuer quelques démarches administratives mais surtout pour établir une relation. Ils formulent certaines demandes, parlent de leurs soucis, de certains problèmes qu’ils n’évoquent pas nécessairement en consultation. Ce que je fais est donc complémentaire au travail des médecins et des psychologues. Je signale à ces derniers d’être attentifs si quelqu’un ne va pas bien par exemple. Je les écoute, les soutiens, les oriente à des niveaux divers. Il peut s’agir de trouver un club de sport où faire du basket pour quelqu’un qui aime ça, d’aider quelqu’un à compléter sa fiche de contribution, etc. L’entretien d’accueil est le premier entretien pour toute personne consommatrice et ses proches qui font une demande. Je leur présente le Centre, les objectifs, j’analyse la situation et la demande pour voir si nous pouvons y répondre. Ce n’est pas toujours évident car certains consommateurs n’ont pas de demande, ils viennent sous la contrainte de proches, par exemple. J’assure les suivis sociaux pour les personnes qui ont des problèmes divers : gestion du problème de la solitude en aidant la personne à trouver des loisirs, des formations, gestion de problèmes financiers, médiations de dettes, problèmes de logement, gestion budgétaire, … Si nécessaire, j’oriente vers d’autres services et je les y accompagne dans le respect de leur personne et leur intérêt. J’insiste sur le fait d’accompagner la personne et non de faire à sa place. Il s’agit d’être à côté d’elle, pour l’aider à développer son autonomie, son potentiel de ressources dont elle n’a pas nécessairement conscience. Le fait d’accompagner dans des démarches peut aussi me permettre de voir comment ça se passe, comment le consommateur est suivi par les autres services. Certains travailleurs sociaux ont des représentations très négatives des consommateurs de drogues, je joue alors un rôle pour établir un meilleur climat, moins suspicieux. Je travaille aussi parfois dans l’urgence et j’accompagne alors par exemple vers des centres de cure ou de post-cure. 

Comment se déroule le travail en équipe multidisciplinaire ?

S. G. : D’un point de vue formel, nous avons 3 types de réunions, des réunions multidisciplinaires, hebdomadaires, des réunions en sous-groupes professionnels et des intervisions interprofessionnelles. La réunion hebdomadaire a pour but de discuter des nouvelles demandes et d’orienter vers le(s) professionnels du centre le(s) plus adéquat(s). La seconde partie consiste plus à recevoir des informations de la direction. Les réunions en sous-groupes professionnels (un sous-groupe « assistants sociaux », un sous-groupes « psychologues », etc.) permettent aux membres de chaque spécialité de se rencontrer entre eux et d’échanger sur les difficultés ou le quotidien. Les intervisions interprofessionnelles permettent d’échanger ensemble sur des situations plus difficiles. De manière informelle, nous avons aussi beaucoup d’échanges concernant les personnes dépendantes et nos pratiques. 

En quoi votre formation d’assistante sociale vous sert-elle dans votre métier ? Quelles connaissances vous sont utiles pour l’exercer ? 

S. G. : Pour moi, l’essentiel pour commencer une carrière d’assistant social est de se connaître soi-même, ses limites, de savoir pourquoi on choisit ce métier, d’être au clair avec son identité personnelle. Une assistante sociale ne peut pas nécessairement travailler dans tous les secteurs parce qu’elle a ses limites. Il est important d’y réfléchir. Personnellement, je ne pourrais travailler avec des personnes âgées parce que je sais que je ne suis pas assez patiente ni avec des enfants car je sais que ça me toucherait trop. Lors de ma formation, on nous a fait étudier toutes sortes de théories sociologiques, philosophiques mais je n’ai pas l’impression que ça m’est utile dans mon travail. Ce qui prime dans mon métier est l’aspect relationnel, or on ne nous a pas appris ce côté-là à l’école. Je me suis donc formée aux outils méthodologiques pour mener des entretiens, notamment aux techniques de la thérapie brève que j’aime utiliser : la métaphore, le recadrage, les reformulations, … Les discussions avec les collègues psychologues m’ont aussi permis d’apprendre à ce niveau. 

A.-L. G. : Les écoles d’assistant social sont toutes différentes, nées dans des courants de pensée distincts. Il n’y a pas deux formations identiques. J’ai fait 4 écoles avant de choisir celle qui me convenait. Pour moi, une bonne école d’assistant social apprend à réfléchir sur soi, sur les autres, le contexte et ne fait pas apprendre par cœur des matières, qui seront ensuite oubliées. Il y a tellement de secteurs dans lesquels un assistant social peut travailler après. Le fait d’avoir développé des outils de réflexion permet alors de s’adapter, d’apprendre. On est toujours amené à se former par après, à se renseigner sur les lois par exemple. 

Quelles qualités sont essentielles dans l’exercice de cette profession ? 

S. G. : Des qualités relationnelles, le sens de l’écoute, l’humilité. On a des missions mais ce n’est pas nous qui allons changer la vie de la personne. On l’accompagne, on la stimule, on la motive, on lui donne des pistes, des informations, on l’oriente mais c’est toujours elle qui fait son choix et en assume les conséquences positives et/ou négatives. L’assistant social donne un coup de pouce mais l’amélioration de la situation revient à la personne elle-même. L’humilité permet aussi de ne pas porter les échecs car les situations sont fort difficiles. Il est à mon sens aussi important de faire preuve de simplicité, d’empathie et de non jugement par rapport aux choix personnels des gens ou à leur situation. Ca peut être pour toutes sortes, par exemple, si une personne décide de consacrer 100 euros de budget à des jeux vidéo, c’est son choix.

A.-L. G. : Je rejoins Sandrine sur ces qualités. Le fait d’avoir une analyse sociologique sur ce qu’il se passe est aussi important : analyser pourquoi la personne rencontre cette situation, ce qui l’a amené à ça, quels phénomènes de société, quels sont les enjeux. Dans le travail de terrain, de première ligne, l’assistant social peut être amené à jouer un rôle important et perçu comme essentiel par la personne. Il faut pouvoir mettre de l’émotif dans la relation tout en se protégeant, en gardant une certaine distance. Pour le travail de seconde ligne, il faut savoir travailler en équipe et faire preuve de créativité pour développer des projets. 

S. G. : Faire preuve de curiosité permet aussi d’évoluer, aller voir ailleurs comment ça fonctionne, les outils utilisés. Il est aussi essentiel de se remettre en question, d’analyser pourquoi ça s’est bien ou mal passé dans une situation. Personnellement, je dis aux usagers que je leur donne des pistes mais qu’ils peuvent me dire si ça leur convient ou non, je ne détiens pas la vérité. Même par rapport à ma méthode de travail, je leur demande si ça leur convient. Certains ont par exemple besoin qu’on soit fort directif avec eux dans la gestion de leur budget, d’autres ont besoin de davantage de souplesse. Il faut avoir le courage de ses opinions, pouvoir dire les choses. Il faut aussi faire preuve de caractère pour ne pas perdre ses moyens dans certaines situations, par exemple, face à une personne agressive, qui a bu. 

Quels sont les aspects du travail que vous appréciez le plus ? Y a-t-il des éléments plus difficiles ? 

S. G. : J’apprécie les échanges, le fait d’en apprendre chaque fois plus sur l’humain, d’être parfois le coup de pouce qu’il manquait pour qu’une situation se débloque. J’aime être là comme personne ressource. Ce qui est difficile est le fait d’être le témoin de toute cette injustice, d’être parfois spectateur de situations où on ne sait rien faire, on se sent impuissant par rapport aux situations ou au politique. 

A.-L. G. : J’aime le fait que ce métier soit toujours différent. On apprend tous les jours quelque chose de nouveau, ce n’est par routinier. Le travail avec l’Humain est passionnant. J’apprécie aussi la multidisciplinarité de notre équipe. Je suis contente de faire ce métier mais j’ai certaines désillusions car notre marge de manœuvre a ses limites par rapport au désastre dans lequel la société va à certains niveaux. Les enjeux politiques sont énormes mais nous avons peu de poids à ce niveau, les travailleurs sociaux sont des révélateurs de besoins mais ces besoins dérangent, ne sont pas toujours reconnus. En outre, c’est une profession qui n’est pas valorisée sur le plan financier.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.