Arsène Burny,
Chercheur en biotechnologies

Arsène Burny ne doit plus être présenté : archétype du chercheur idéal, pionnier de la biologie moléculaire à l'ULB, il est connu de tous pour sa participation enthousiaste, depuis plus de 15 ans, à l'annuelle opération Télévie. Il est un peu le grand-père de tous les chercheurs du pays, et pourtant, c'est toujours au fond de son laboratoire que nous l'avons rencontré, actif comme jamais, et pas encore décidé à raccrocher son tablier !

Quelles études faut-il faire pour devenir chercheur ?

Toutes les études peuvent mener à la recherche, y compris à la recherche dans le domaine médical. Il faut des physiciens, des mathématiciens, des ingénieurs pour faire fonctionner les machines,... Moi, par exemple, je suis agronome, puis j'ai étudié la zoologie, et j'ai fait un doctorat en biochimie aux Etats-Unis où je me suis spécialisé dans les leucémies. Revenu en Belgique, je me suis focalisé sur la leucémie bovine. Comme cette leucémie est provoquée par un rétrovirus similaire à celui du sida, hop, je suis devenu chercheur sur le sida, et aussi sur les leucémies humaines.
Ce qui importe, c'est l'envie de piocher dans l'inconnu. C'est un état d'esprit que tout le monde n'a pas. Si on veut savoir le lundi matin ce qu'on fera le jeudi après-midi, alors il ne faut pas devenir chercheur !
Il ne faut pas non plus espérer devenir riche ... Quoique...parfois on décroche le pactole ! Mais c'est plutôt l'exception que la règle.

Alors, comment faut-il faire pour devenir chercheur ?

Un des éléments déterminants, en plus des bons résultats tout au long des études, c'est le choix judicieux du laboratoire où l'on va mener son travail de fin d'études. Je ne peux que conseiller aux étudiants d'aller faire un tour dans les labos pendant leurs études. Ce n'est pas en s'asseyant dans un auditoire et en écoutant un prof qu'on peut faire son choix. Le prof est peut-être bon, mais le labo mauvais.

Et comment reconnaît-on un bon labo ?

En fonction de l'état d'esprit, de la curiosité qui y règne. Il faut participer à la vie du labo pour s'en rendre compte. Les étudiants sont toujours les bienvenus ! Et cela permet au prof de se faire une idée de la personnalité de l'étudiant. Bref, tout le monde apprend à mieux se connaître. Et si on se trouve des atomes crochus, alors on envisage de continuer quelque chose ensemble ! Les universités d'aujourd'hui sont beaucoup plus ouvertes que par le passé ; il faut en profiter !

Devenir chercheur, cela ne reste-t-il pas une sorte de récompense prestigieuse réservée aux meilleurs ?

C'est vrai que ce sont souvent ceux qui font les meilleures cotes pendant leurs études qui sont choisis pour les carrières de recherche, mais pas toujours. En même temps, c'est aussi parce que ce sont souvent ceux-là qui ne se sentent pas malheureux de devoir étudier encore et toujours.

Y a-t-il un cheminement obligé pour arriver à obtenir un poste de chercheur ?

D'abord il faut faire un doctorat, et pour cela il faut obtenir une bourse. Chez nous ce sont le FNRS* et le FRIA** qui délivrent 90% des bourses. Les critères du FNRS sont surtout basés sur le curriculum du postulant, ceux du FRIA sont plutôt basés sur une présentation du sujet de thèse par le postulant.
Une thèse dure en moyenne 4 ans.
Une fois la thèse en poche (ce que réussissent 50% de ceux qui en commencent une), il faut trouver du boulot ! Les places à l'universités sont rares, et ne peuvent s'envisager que si l'on est engagé par l'université, ou si l'on poursuit la carrière FNRS, qui est très exigeante.
Donc, 75% des doctorants vont trouver une place dans l'industrie. Il ne faut pas sous-estimer les activités de recherche de l'industrie, qui sont très pointues et qui disposent de moyens à faire rêver tous les universitaires. Il s'agit le plus souvent de recherche appliquée, orientée vers des buts précis, alors qu'à l'université, il reste la possibilité de faire de la recherche fondamentale, celle pour laquelle nous nous battons dans des opérations comme celle du Télévie.
Une autre étape obligée dans le parcours du chercheur est le séjour à l'étranger... avec le risque qu'il ne revienne pas au pays trouvant de meilleures conditions de travail là où il est. Nous déplorons un exode important à partir de la Belgique ; la matière grise est un de nos meilleurs produits d'exportation !
Pour être tout à fait complet, il faut signaler qu'il est aussi possible de faire sa thèse en travaillant dans l'industrie. Ce sont alors généralement des sujets de recherche appliquée, mais la thèse est présentée dans une université.

Quel est l'avenir des chercheurs chez nous ?

... Il y a peu d'élus ! L'université offre très peu de postes fixes. On commence avec des contrats de deux en deux ans. Beaucoup continuent ainsi jusqu'à l'âge de 40-45 ans, et à ce moment-là ils coûtent trop cher et on ne renouvelle plus leur contrat . Ils doivent alors tenter de se recaser ailleurs, mais pour l'industrie aussi ils commencent à être âgés... Ce n'est pas simple !
C'est pourquoi il me semble que quand on arrive à l'âge de 30-35 ans, si l'on voit que rien ne se dessine côté universitaire, il ne faut pas perdre son temps, et chercher quelque chose qui présente davantage de perspectives. Les débouchés ne manquent pas : l'industrie, le technico-commercial, ou même se lancer dans l'aventure d'une spin off, ce qui n'est toutefois pas dénué de risques.

On parle souvent d' « équipes de chercheurs ». Cela veut-il dire que la recherche est vraiment un travail d'équipe ? On dit pourtant qu'il y a une rude concurrence ?

La science devient tellement complexe, il y a tellement d'aspects à maîtriser pour avancer sur un problème donné, qu'il est devenu impossible de conduire un projet à maturité tout seul. Il faut travailler en équipe multidisciplinaire, où les compétences de chacun sont sollicitées pour un projet commun.
Dans un récent article de « Nature » sur la découverte de mutations liées à une série de cancers humains, il y a pas moins de 50 signataires, provenant de 18 institutions différentes réparties dans le monde entier ! C'est évidemment un exemple extrême !
Chez nous, on peut constituer une équipe solide avec 4-5 personnes qui ont des compétences complémentaires. D'autant plus qu'aujourd'hui, le facteur temps joue : il faut travailler vite pour être les premiers à publier !
La concurrence se joue surtout entre équipes, mais vous voyez avec l'exemple que je viens de citer qu'il y a aussi moyen de faire collaborer les gens sur un projet commun.

La publication, est-ce le Saint Graal des chercheurs ?

Dans notre monde, la publication, c'est le moyen de montrer ce qu'on a fait. C'est donc un des critères majeurs d'évaluation du travail d'un chercheur. Une publication est jugée d'autant plus intéressante que les résultats ou les idées qu'elle dévoile sont nouveaux. La revue dans laquelle on publie a aussi son importance : plus elle véhicule des idées nouvelles, plus elle est prestigieuse et plus ce prestige rejaillit sur le chercheur. Mais c'est aussi dans les revues prestigieuses qu'il est le plus difficile de faire accepter une publication, parce que les « reviewers » (ceux qui lisent un article avant publication) sont les plus exigeants. Souvent, ils demandent au chercheur de faire des expériences supplémentaires pour vérifier tel ou tel aspect de la question qui n'est pas envisagé, ils testent les arguments avancés, ils lui demandent d'étayer davantage, etc.

La vie quotidienne d'un chercheur se déroule-t-elle toujours dans un labo, ou plutôt devant un ordinateur ?

Dans la biologie moléculaire, la partie expérimentale reste la plus importante. Le chercheur fait ses manipulations lui-même : cultiver des cellules, en extraire des molécules d'intérêt, cloner un gène pour le transférer dans une cellule, etc. Tout se fait à la micropipette, on joue sur des microns ! C'est un travail très précis !
Les techniciens de laboratoire sont des aides très précieux, car souvent, le chercheur au cours de sa carrière ira d'un labo à l'autre, tandis que le technicien reste. Il devient ainsi une véritable « mémoire » du travail du labo ; il peut souvent aider le chercheur dans ses manipulations grâce à toute l'expérience acquise avec de précédents chercheurs.
Ceci dit, on passe aussi beaucoup de temps devant son ordinateur ! Il faut lire tout ce qui se fait ailleurs dans le monde, les nouveaux brevets, etc. Et puis il y a tout le travail sur les banques de données de gènes : quand on trouve une séquence génétique, il faut la comparer à toutes celles déjà découvertes, et pour cela, heureusement que la bioinformatique existe, car les quantités de données à manipuler sont phénoménales !
Il faut aussi écrire ces fameux articles, ce qui prend du temps. Etre à la tête d'une équipe signifie aussi faire des rapports et trouver l'argent pour continuer à financer le travail. Quand un chercheur monte en grade, il devient surtout un chercheur de sous !

Quelles sont les principales qualités pour devenir chercheur ?

Il faut avant tout être curieux et imaginatif. Il faut être persévérant, capable de reprendre tout un travail à zéro, ne pas baisser les bras. Il faut une certaine obstination.
Il faut aussi être courageux, ne pas avoir peur de la quantité de travail. En recherche, ce n'est pas la semaine des 35 heures !
Il faut être capable d'interagir avec les autres, ne pas avoir peur de demander, connaître ses limites et ne pas perdre son temps à vouloir résoudre tout seul un problème que quelqu'hn d'autre a déjà résolu, même si c'est à l'autre bout du monde.
Cela veut dire qu'il faut aussi savoir partager, puisque si quelqu'hn répond à votre demande d'aide, vous devez être à votre tour prêt à rendre service.
Et évidemment, il faut absolument connaître l'anglais, qui est l'espéranto des scientifique. Tous les travaux significatifs sur le plan international sont présentés et publiés en anglais.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.