Audrey Sartori,
Mathématicienne analyste de données

Interview réalisée en juillet 2015  —  Interview 1252

En quoi consiste votre métier ?

Je travaille à la STIB (Société de Transports Intercommunaux de Bruxelles) dans l’équipe responsable de la fréquentation du réseau (métro, tram, bus). J’exploite les données récoltées par l’équipe de terrain qui effectue des comptages (montées, descentes, charges) aux arrêts, dans les véhicules ou les stations. Les données proviennent aussi de l’utilisation des cartes « Mobib » qui peuvent être chargées avec un abonnement ou des titres à la prestation (1 voyage, 10 voyages, 1 jour, etc.) et qui sont validées par le voyageur lorsqu’il embarque dans un transport en commun. Ces informations remontent ensuite de manière automatisée dans les systèmes informatiques pour alimenter une base de données, que nous pouvons alors interroger via un outil informatique mis à notre disposition.

Une de mes tâches a été de mettre à jour les taux de validation par type de véhicule (bus et tram). Ceux-ci, recalculés chaque année, représentent un indicateur primordial pour nous permettre d’estimer au mieux la fréquentation de nos lignes. Bien sûr, on sait que dans les faits, tout le monde ne valide pas sa carte… Nous ne pouvons donc pas exploiter ces données de validations brutes pour en tirer des conclusions sur la fréquentation. Au préalable, il est donc nécessaire d’appliquer un facteur correctif afin d’estimer, sur base des validations, un nombre de montées.

Une autre de mes tâches récentes a été de mettre au point une méthodologie permettant de déterminer pour chaque ligne, une mesure de sa rentabilité. Je ne peux pas vraiment me permettre d’entrer dans les détails, mais c’est une étude très intéressante qui utilise aussi les validations et qui me demande en outre de collaborer avec d’autres services.

Pour citer un dernier exemple, je suis aussi en charge de l’analyse des données provenant des portillons installés dans les stations de métro. Ceux-ci sont équipés d’une technologie qui comptabilise tous les passages, aussi bien en entrée qu’en sortie. A l’heure actuelle, mon travail consiste surtout à évaluer la fiabilité de ces données de comptage automatique, en fonction notamment des différents états dans lequel peut se trouver un portillon.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans la pratique de votre métier ?

Dans le cas particulier de la STIB, la difficulté principale pour moi, a été de me familiariser avec le réseau de transports bruxellois lui-même : les différents numéros de lignes, leurs terminus, leur parcours, situer un arrêt rapidement sur le plan, retenir quelles sont les lignes/arrêts les plus fréquentés, les différents pôles de correspondance, etc. A titre informatif, la STIB compte 4 lignes de métro, une vingtaine de ligne de tram et environ 50 lignes de bus… C’est un apprentissage de tous les jours et perpétuel puisque le réseau change régulièrement (dans le but notamment d’adapter au mieux l’offre à la demande).

Un autre aspect sensible de notre métier est la diffusion de données. On doit constamment être vigilent lorsqu’on nous demande de transmettre des données de fréquentation. En effet, celles-ci peuvent facilement être mal interprétées et détournées de leur sens premier, ce qui peut évidemment se retourner contre nous.

Plus jeune, étiez-vous une « matheuse » ?

J’avais 6 heures de math par semaine en 5e et 6e. De plus, j’ai suivi, lors de ma rhéto, des cours de maths le samedi matin destinés aux étudiants qui souhaitaient passer l’examen d’entrée à la Faculté Polytechnique pour les ingénieurs civils. C’était surtout histoire de « me mettre dans le bain » car je n’ai jamais eu l’intention de passer l’examen d’entrée. Je me suis lancée plutôt dans un master en mathématiques.  

Pourquoi ces études justement ?  

En sortant de rhéto, je n’avais aucune idée du métier que je voulais exercer. J’avais toujours beaucoup aimé le cours de mathématiques dans le secondaire. Les autres matières me plaisaient beaucoup moins. C’est donc plus ou moins naturellement que je me suis dirigée vers des études en maths. Ceci dit, le choix des études n’impliquait pas pour autant le choix d’un métier... A vrai dire, même si je n’ai jamais vraiment su ce que je voulais faire, j’étais par contre certaine que je ne voulais pas devenir enseignante ! Sans doute trop de profs dans mon entourage à ce moment-là et l’envie (par esprit de contradiction peut-être) de voir un peu comment ça se passait ailleurs.

Aviez-vous déjà exercé dans l’analyse de données avant votre expérience à la STIB ?

Une fois licenciée en mathématiques, je suis partie vivre un an à Paris. J’ai donc eu ma première expérience professionnelle là-bas. J’y ai travaillé dans le milieu boursier, comme employée au marché des actions. Ma fonction consistait notamment à « dépouiller » les transactions financières effectuées par les traders en salle des marchés, envoyer les confirmations clients, encoder les transactions dans les systèmes adéquats, etc.

J’ai ensuite travaillé, pendant 2,5 ans environ, chez Fortis Asset Management, à Bruxelles. J’y ai géré, notamment, le système d’encodage des données professionnelles relatives à tous les employés.

J’ai ensuite trouvé une place de « Software Engineer » dans une PME montoise, qui avait développé un logiciel informatique permettant de générer des circuits touristiques sur mesure. Là, j’ai pu apprendre à programmer, puisque j’étais en charge de maintenir et développer le cœur du système. Mon expérience, très enrichissante, dans cette petite société à dimension humaine, s’est interrompue au bout de 3 ans environ, suite à une faillite malheureuse. Ceci m’a conduit à mon poste actuel de « data analyst » à la STIB, que j’occupe maintenant depuis janvier 2014.

Pensez-vous que l’analyse de données offre des débouchés clairs aux mathématiciens ?

Oui. L’analyse de données se retrouve dans beaucoup de domaines, très variés, et les compétences d’un mathématicien sont souvent recherchées. Même s’il n’est pas toujours évident, pour un jeune inexpérimenté, de convaincre un futur employeur, un mathématicien qui souhaite s’orienter vers l’analyse de données devrait, avec un peu de persévérance, y parvenir.

Que diriez-vous à un jeune pour qu’il s’intéresse aux mathématiques ?

Je dirais que choisir les mathématiques, c’est un bon moyen de ne se fermer aucune porte ! J’ai moi-même souvent répété qu’avec un diplôme en maths, on n’était formé à « rien », mais capable de « tout ». Je m’explique : si ce cursus ne nous forme concrètement à aucun métier, cette formation nous permet plutôt de développer des compétences primordiales et utiles dans de nombreuses fonctions, quel que soit le domaine d’activités.  

Un master en mathématiques permet d’acquérir un esprit d’analyse et de synthèse, une capacité d’abstraction et de modélisation, un sens de la logique et une rigueur propre aux mathématiciens, un esprit critique et une capacité d’argumentation, une méthodologie de travail efficace, une faculté de comprendre rapidement divers concepts, etc. Avec ce bagage et un peu de conviction, les possibilités sont nombreuses.

D’autre part, entamer des études en maths ne sera jamais restreignant dans le cas d’une éventuelle ré-orientation de l’étudiant. L’inverse n’est pas toujours possible, ou du moins, peut s’avérer plus compliqué. Et il faut reconnaitre que, de manière générale, l’étiquette de mathématicien(ne) impressionne souvent le « commun des mortels » ! 

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.