Béatrice Delvaux, Editorialiste

Interview réalisée en avril 2014

Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du journal « Le Soir ».


Quelle voie avez-vous suivie pour atteindre, un jour, le poste que vous occupez ? 

J’ai suivi mes études secondaires en section latin-math à Namur. Ensuite, j’ai obtenu une licence, puis une maîtrise en sciences économiques et sociales à l'université de Namur. Dans le cadre de mon mémoire de fin d’études, j’ai eu l’occasion de suivre un stage au Fonds monétaire international.

Et au cours de votre carrière professionnelle ? 

De décembre 1983 à juin 1984, j’ai été assistante en sciences économiques à l’université de Namur. Ensuite, j’ai effectué un stage au FMI, à Washington, de juin à septembre1984. À mon retour, je suis entrée au Soir comme journaliste au service politique et économique. J’ai pris la tête de la rubrique en 1990 et, en 2001, je suis devenue rédactrice en chef, jusqu’en 2011. Depuis décembre 2011, j’occupe le poste d’éditorialiste en chef.

Éditorialiste en chef est un poste peu courant dans la presse francophone…

C’est vrai, mais il n’a rien d’inhabituel dans la presse flamande, par exemple. 

En quoi consistent vos fonctions ? 

J'exprime la position éditoriale du journal, je le représente à l'extérieur (dans les médias, au cours de conférences, etc.), j'organise des événements éditoriaux, je réalise de grandes interviews, etc. C’est un poste plus varié qu’on ne pourrait le croire. J'écris également une chronique dans De Standaard tous les 15 jours et je coanime« Le Grand Oral », une émission radio, tous les samedis sur la RTBF.

Pourquoi avez-vous abandonné la rédaction en chef ?

J’ai occupé le poste pendant 10 ans. J'ai arrêté parce que c'est une période suffisamment longue et qu'il était temps d'un renouveau pour la rédaction et moi-même. J'avais envie de retourner au travail de terrain et au contact avec l'actualité. En fait, j'avais fait le tour de mes idées et de mes capacités de management à un même poste. C'est une règle : il est sain de changer régulièrement le top d'une entreprise, car il faut des idées neuves et de nouvelles approches dans la direction des ressources humaines. 

Quelles sont les différences les plus notables entre rédacteur en chef et éditorialiste ? 

Nous avons repensé la distribution des tâches. Depuis deux ans, le rédacteur en chef du Soir se concentre sur la définition de la stratégie éditoriale du journal, la gestion des équipes et la gestion du journal au quotidien. Le rôle de l'éditorialiste en chef est de se concentrer sur le contenu de la matière du jour et sur la position éditoriale à prendre. Il a plus de temps pour avoir les contacts, passer des coups de fil et discute avec les journalistes qui traitent le dossier.

C’est un poste qui peut s’avérer délicat ?

Oui, l'éditorialiste en chef engage le journal dans sa totalité. Mais, bien sûr, avant d'être écrite et publiée ma position est discutée avec l'ensemble des équipes. Je suis un peu le porte-voix de la rédaction sur des sujets un peu délicats comme l'euthanasie des jeunes, l'argent du Roi, la crise politique, etc.

Cela suppose un agenda chargé, non ?

Oui. Ma journée de travail est bien remplie. Je me lève à 6 h 30 et je commence par l'écoute des radios, flamandes et francophones. Ensuite, je lis les journaux. Il m’arrive parfois de rencontrer des contacts dès le petit déjeuner. Ensuite, j’arrive au journal entre 9 et 10 h. La matinée se passe en lectures, discussions, coups de fil, rencontres, visites sur le terrain, etc. Sur l’heure de midi, j’en profite pour rencontrer des gens de manière informelle, afin de les sonder, d’apprendre des informations, de remettre les événements dans leur contexte… Je commence à rédiger en général vers 17 h, jusque 21 h. L’édito est rédigé assez tard, une fois que tous les éléments factuels (ou en tout cas un maximum) sont connus.  

Ce n’est pas un poste qu’on donne à un débutant, donc ? 

Non, il faut de l’expérience et posséder une connaissance large de nombreux sujets. Il faut sans cesse se documenter : lire, écouter beaucoup… Garder de la distance et du calme et toujours interroger les faits.
Cela suppose une indépendance d’esprit et de l'humilité. Il est, en effet, essentiel de se faire relire et accepter une remise en cause permanente des idées reçues.

Quels sont les grands changements intervenus depuis vos débuts dans la presse écrite ? 

La vitesse de production s'est accrue de manière énorme, avec la multiplication des possibilités de publication via le web, twitter, etc. Les technologies (GSM, ordinateur, iPad, etc.) ont rendu l'accès à l’information plus facile. Le monde s'est globalisé, plus rien ni personne n'est hors de portée, désormais. La multiplication des supports à toujours alimenter en temps réel réduit le temps disponible pour faire de l'enquête de longue haleine.

Cela entraîne des effets pervers ?

Oui, la communication à outrance, la distraction et la mise en scène de l’actualité menacent l'information. La vitesse crée de la frustration, car souvent on aurait voulu faire mieux, mais on n’a pas eu le temps.
La crise que la presse écrite traverse aujourd'hui fait peser l’angoisse et le stress. Cela accroît la productivité, sans doute, mais réduit la qualité des conditions de travail et des possibilités de reportage.

Qu’aimez-vous particulièrement dans votre travail ? 

Cette proximité immédiate avec « l’univers » de l'actualité, pouvoir tous les jours être en prise avec ce qui se passe et avec les gens qui font l'actu. Le travail en équipe et les discussions de fond sur des sujets toujours essentiels… J’ajouterai aussi le plaisir d’écrire sur des sujets variés. Et puis, le tempo, la dynamique, une sorte d'excitation quotidienne. Ce métier m’apporte un infini plaisir d'écrire et le sentiment de participer à la marche du monde.

Vous conseilleriez donc un jeune de tenter l’aventure ? 

Oui, s’il a la passion de l'info, car dans ce métier, s’il y a une chose qui n'attend pas, c'est la « nouvelle ». Il faut être curieux et ouvert au monde, aimer écrire, bien entendu, et avoir envie de découvrir et de comprendre le monde qui nous entoure. Il faut aimer les gens, avoir de l’empathie, essayer de les comprendre, décortiquer leurs motivations dans toute leur complexité. C’est exaltant ! Bien sûr, cela demande un très bon diplôme. Afin de se doter d'une méthode de travail scientifique, je conseillerais de poursuivre des études scientifiques après le Master en Journalisme. Ingénieur, chimiste, biologiste, etc. peu importe.

Mais quels sont les mauvais côtés du métier ? 

Les horaires et l'imprévisibilité, surtout. C’est à la fois un plaisir, car il n’y a jamais de routine, mais, certains jours, c’est pesant. Je travaille une moyenne de 70-75 heures par semaine. Mais, en fait, un journaliste n'arrête jamais de faire son métier. C’est un peu comme un médecin appelable à tout moment. L’événement est notre patient. Par miracle, j’arrive à avoir une vie privée, grâce à l'aide de ma famille et de mon mari. Il faut dire qu’il est journaliste dans un quotidien, cela aide beaucoup.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.