Benoi Lacroix, Storyboarder

Interview réalisée en juillet 2010

Benoi Lacroix est dessinateur de storyboards pour des clips musicaux, publicitaires, mais aussi des dessins animés et des spectacles de rue!

Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est un storyboard?

Le storyboard, c’est une des premières étapes techniques dans la réalisation d’un film où l’on peut voir figurer de manière un peu plus concrète ce que sera l’image. Il ne faut pas aller trop dans le détail, il faut en dire suffisamment mais pas trop et mettre le focus sur ce qui doit être visible. 

Je réalise des storyboards aux techniques variées en fonction de leur usage futur. Un storyboard peut en effet être utilisé dans différents domaines: Il existe des storyboards réalisés pour tester auprès des réalisateurs si les images qu’il a en tête sont bonnes, intéressantes. Il peut ainsi se rendre compte assez tôt s’il fait fausse route et donc économiser de l’argent en location de matériel et en salaires des comédiens. Certains réalisateurs demandent une image par plan, d’autres en demandent trois… Ça varie vraiment. Le storyboard permet aussi d’aller chercher de l’argent chez un producteur et dans ces cas là, il devra être un peu plus «léché» car il s’agit de convaincre! Il faut donc qu’il soit un minimum compréhensible. Il peut aussi être très utile aux techniciens (décorateurs, costumiers...) puisqu’il définit aussi les portions de décor ou le nombre de personnes qui apparaîtront dans le cadre. Ils savent donc que ça ne sert à rien de peindre l’entièreté d’un décor quand on sait qu’une partie seulement sera filmée.

Parfois, le storyboard sert à convaincre un client en publicité. Il doit donc être très beau, très «léché», très coloré, sans indications techniques puisque le but est de séduire un client qui n’y connait rien en technique mais qui doit avoir l’impression que son argent est bien investi! Il n’est pas du tout intéressé par les mouvements de caméras.

Le storyboard peut intervenir également dans la réalisation d’un animatic. Les différentes couches (gros plan, arrière plan, décor, etc.) peuvent être dessinées séparément afin de réaliser un dessin animé en images fixes. Il sert de conduite pendant toute la durée de réalisation du dessin animé, c’est un peu sa colonne vertébrale sur laquelle on va greffer les séances animées au fur et à mesure. 

Enfin, il peut encore intervenir plus tard, dans le travail de post-production, pour greffer les effets spéciaux, par exemple. On peut même redessiner sur des images filmées! Selon les cas, on travaillera donc différemment: diviser les couches, ajouter des interventions techniques ou pas, mettre en couleurs ou non, dans un grand ou un petit format, etc. Il faut savoir qu’en principe, un storyboard ne doit pas être beau, il doit être clair. Sauf dans le cas d’un dessin de production destiné à convaincre un producteur. On mettra alors un petit peu de couleur et on essaiera de le caractériser.

Quels sont les types de projets sur lesquels vous travaillez?

Cela varie en fonction des gens que l’on rencontre. Je peux réaliser un storyboard de taille variée (cela peut aller de 10 images à un animatic) pour des réalisateurs de fiction, de clips musicaux ou publicitaires. Pour l’instant, ce sont ces réalisateurs-là qui s’adressent à moi. J’ai aussi fait un peu de storyboard pour le dessin animé mais très peu. Je n’ai par contre pas d’expérience dans le domaine du long métrage de fiction. Par contre, j’ai déjà fait du storyboard pour des spectacles équestres, du théâtre de rue et pour des projets annexes. C’est intéressant de voir que, de temps en temps, les gens ont besoin de pré-visualiser dans d’autres domaines que le cinéma ou le dessin animé.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers ce métier?

J’avais déjà un pied dedans puisque je viens de la bande dessinée. J’ai fait la BD à Saint-Luc Bruxelles. Ensuite, j’avais vraiment l’impression en regardant certains films de pouvoir visualiser mentalement le storyboard tel qu’il devait ou aurait du être fait auparavant. Je me trompais car, si certains films sont très storyboardés, comme les films de Jeunet par exemple, d’autres le sont peu ou pas du tout. C’est le cas des films de Jaco Van Dormael ou des frères Dardenne par exemple. Mais j’étais curieux de voir ce que ça donnait storyboardé. Comme Jaco Van Dormael habitait à quelques rues de chez moi, j’ai eu envie de le contacter mais sans succès. J’en ai alors contacté d’autres pour leur proposer mes services sous forme de storyboard en format papier! J’ai eu des réponses positives et c’est donc comme cela que j’ai commencé. 

Les évolutions technologiques touchent-elles beaucoup votre métier?

Je travaille de deux façons différentes. Au moment où je fais des storyboards, cela reste très simple par rapport à toute l’industrie du cinéma qui évolue très fortement. Au moment de dessiner, c’est toujours avec un crayon et du papier. Après, je peux retravailler les dessins et dans ce cas, je préfère travailler à côté du réalisateur, en direct, comme ça il voit bouger ma main et il y a une plus forte complicité. Il arrive alors que je travaille très très vite et que je n’aie même pas le temps de le scanner. Je fais alors une simple photocopie que je conserve.

Mais je peux aussi travailler par Internet, pour des gens que je ne vois jamais, et c’est de plus en plus le cas. On a des conversations téléphoniques et je scanne chaque étape de mon travail. Je peux aussi apporter de la couleur via un logiciel de traitement de l’image afin de rendre le dessin plus présentable. Mais en général, je procède à très peu de retouches car on me demande surtout de rester super élémentaire. Ce côté «travail à l’ancienne» séduit aussi les clients. En fait, la technique me permet surtout de travailler avec des personnes beaucoup plus éloignées, que je peux ne pas rencontrer.

Qu’est-ce que vous aimez le plus dans votre métier? Le moins?

Ce que j’aime le plus, c’est la complicité avec le réalisateur. Le fait d’avoir l’opportunité de proposer des alternatives, de suggérer, de tester, bref, de communiquer. J’apprécie cette étape où l’on est encore très peu à travailler sur le projet, par rapport à ce qui se passe sur un tournage par exemple.

J’aime moins l’ambiance «Regarde comme je suis là» du cinéma en général ainsi que la tendance de plus en plus forte (excepté dans la publicité) à considérer que le storyboarder va travailler gratuitement pour un storyboard qui lui a pris plusieurs heures de travail. Or, il doit gagner sa vie comme tout le monde. Parfois, l’égo de certains clients est surdimensionné et inversement proportionnel au montant qu’ils veulent bien investir! Cette étape est pourtant indispensable et ne coûte rien par rapport au reste de l’élaboration d’un film.

D’après vous, quelles sont les qualités qu’il faut posséder si l’on veut exercer ce métier?

De la rapidité, de l’aisance, avoir une bibliothèque visuelle. Il faut avoir aussi un minimum de connaissances en mouvements caméra, etc. même si cela s’apprend sur le tas, avec l’expérience. Il faut surtout être à l’écoute.

Vous animez aussi des ateliers, vous donnez des cours…Comment ça se passe?

J’ai commencé à donner des cours de storyboard dans le cadre des cours de bande dessinée et d’illustration que je donne. Il y a pas mal d’interactions, de similitudes entre les domaines, comme le découpage par exemple. Il s’agit donc d’une formation complémentaire que je donne à mes élèves qui suivent déjà une formation en images de synthèse, en jeux vidéo et qui sont très demandeurs. J’ai aussi répondu à une demande du FIFF (Festival International du Film Francophone de Namur) pour donner des animations. J’avais au départ proposé une expo de storyboards car je trouvais qu’en Belgique, c’était encore méconnu.

Concrètement, il s’agit d’ateliers courts pour lesquels les participants doivent quand même savoir tenir un crayon. Il y a d’abord un exercice d’environ une heure lors duquel, après avoir montré quelques exemples, je donne une conduite, un «scène à scène» aux participants qui doivent ensuite réaliser le storyboard. Le deuxième exercice consiste à faire jouer des scénettes par les stagiaires eux-mêmes.

Deux personnes effectuent un mouvement et se passent un objet et je leur fait répéter trois plans arrêtés. Pendant ce temps là, je demande aux autres de choisir mentalement l’endroit où ils vont placer leur oeil, la caméra. Les scènes sont ensuite jouées et ils les dessinent selon le positionnement choisi.

Ces sont deux exercices complémentaires qui impliquent à la fois de bien comprendre les indications du réalisateur et de reconstituer de mémoire une scène.

Vous en avez déjà cités quelques uns mais quels sont les conseils que vous donneriez à un jeune qui a envie de se lancer?

Il faut faire beaucoup de croquis (d’ambiance, d’objets, de lumière, de mouvements, etc.) car il est important d’avoir une véritable bibliothèque visuelle en tête. On doit être capable d’imaginer un objet ou un bâtiment, de le toucher, d’entrer dedans, etc. Pour pouvoir faire cela, il faut manger de ses yeux, dessiner beaucoup et de tout! Il ne faut pas forcément dessiner parfaitement puisque cela ne doit pas être beau. Tant que c’est compréhensible et lisible, c’est le principal. Cependant, il faut quand même maitriser les techniques de perspective, de ligne d’horizon pour que les gens voient où se place la caméra sur vos dessins. Il ne faut pas hésiter, lorsqu’on regarde un film, à faire des arrêts sur image, à regarder le making-of pour se familiariser avec certaines techniques. Il peut aussi alimenter un blog, un site pour se faire connaitre.

Quelles sont les principales difficultés que l’on peut rencontrer?

Une des difficultés, c’est le timing. On doit travailler très vite, en dernière minute, le jour et la nuit. C’est un rythme en flux tendu, il faut être rapide et flexible. Parfois, cela peut être frustrant car on voudrait en faire plus. Et puis, il y a l’aspect financier qui joue évidemment. En cinéma, on dépense parfois de l’argent pour des broutilles alors que pour l’essentiel, on n’en a pas! Les droits d’auteur sont un problème aussi puisqu’ils n’appartiennent plus au dessinateur.

Quels sont vos projets en cours? Futurs?

Je n’ai plus de projet de storyboard car mes projets personnels me prennent trop de temps. Mon dernier storyboard date du mois de mai et il est possible que je le finalise avec animatic. Il s’agit d’un storyboard pour un film sur la biodiversité commandé par une société de production et destiné au Musée des Sciences naturelles.

Avez-vous des anecdotes à nous faire partager?

Il y a un an, j’ai eu une demande assez originale. Une jeune femme m’a demandé de faire un storyboard sur ce qu’elle avait envie de dire à son copain. C’était une sorte de déclaration en fait! J’ai trouvé sa démarche très touchante même si très personnelle! Je peux aussi vous parler d’un soi-disant réalisateur qui voulait que je travaille pour lui mais qui m’a demandé ce qu’était un storyboard!

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.