Bernard Bay, Photographe documentaire

Bernard Bay est âgé de 46 ans. Directeur de l'Académie des Beaux-Arts de Tournai, il a à son actif de nombreuses expositions personnelles et collectives en Belgique et à l'étranger. Photographe documentaire, il réalise actuellement un travail d'inventaire consacré aux mines en Italie.

Expliquez-nous votre parcours

J'ai fait des études supérieures de photographie à Saint-Luc à Tournai. Je suis sorti en 1980. J'ai travaillé pendant deux ans comme assistant d'un photographe. Ensuite, j'ai trouvé un emploi ici à l'Académie.

Qu'est-ce qui vous a amené à la photographie ?

C'est difficile à dire... Disons le plaisir de faire des images ! Mais c'est un plaisir qui ne s'arrête pas à cela car selon moi l'image pour l'image, cela n'a pas de sens. Ce qui m'intéressait, c'était de photographier les gens au travail, d'apporter un témoignage sur une situation. Dans les années '80, on avait en Belgique des grosses industries. Donc, j'avais le projet de faire un état des lieux de la Wallonie industrielle. Le bilan après tant d'années, c'est que seules survivent les industries qui ont un passé. Les industries présentées comme d'avant-garde ont presque toutes disparu. Mais ce qui comptait pour moi, c'était de montrer les gens au travail.

Estimez-vous que votre formation vous a bien préparé au métier de photographe ?

En tous cas, moi je n'ai pas eu de problème. La seule chose que l'on pourrait reprocher, c'est la formation sur le plan pédagogique même si cette lacune est en train d'être comblée. Mais à l'époque, on ne pensait pas à cela dans les écoles supérieures des arts. On s'arrêtait à la formation du métier. Quand je suis rentré dans l'enseignement, je me suis formé sur le tas.

Quel effet la photo a-t-elle eue sur vous ?

Je ne sais pas dans quelle mesure la photographie peut nous changer étant donné que je vis avec elle depuis plus de 20 ans et que je lui suis fidèle. Elle me change probablement et elle me changera encore. Pour l'anecdote, je dirais que comme je ne pratique que la photo noir et blanc, quand je regarde dans un viseur, automatiquement les couleurs s'éteignent. Si je devais faire de la couleur, je crois que je n'y réussirais pas. Le noir et blanc, c'est un monde où on pense plus à la composition. Je fais en sorte d'être le plus respectueux possible vis-à-vis des gens que je photographie. Je n'essaie pas de tricher.

Quel regard portez-vous sur le domaine dans lequel vous travaillez, c-à-d le documentaire ?

Au niveau du documentaire, il y a beaucoup de choses qui ont changé avec la rapidité de la communication. Avant, il y avait de grandes agences comme Vu, Magnum qui avaient leur place effective dans le paysage de l'information. Aujourd'hui, la très haute qualité du documentaire doit être différente de tout ce que l'on nous sert tous les jours via la télévision ou les journaux. Il faut faire des choses de qualité sur des sujets qui sont très ciblés. Le documentaire est un domaine qui est très large car il concerne tout ce qui touche aux activités humaines et aussi à l'intervention de l'humain sur le paysage entre autres. Donc, il faut savoir faire le tri entre ce qui est du domaine du réel documentaire ou bien ce qui est du domaine du reportage. Pour moi, c'est tout à fait différent.

Comment s'exprime cette différence ?

C'est une question d'utilisation. Le reportage est là pour donner une image de l'événement qui a lieu et qui a un emploi tout à fait particulier dans le temps. Le documentaire, lui, est là pour être archivé. En quelque sorte, il est une mémoire passive mais une mémoire importante par l'image. Ce qui me fait un peu peur aujourd'hui avec l'avènement des méthodes digitales, c'est que la photographie est en train de changer. La photographie digitale a un gros avantage : on sélectionne tout de suite la prise de vue de la photo qu'on a envie de garder. Avec de nombreux confrères qui sont en train de passer au digital, on se rend compte que lorsqu'on travaille en argentique, on a toujours une trace de tous les clichés. Quand on fait une pellicule de 36 poses, on revient, on développe, on fait une planche-contact et puis on l'archive. Et quelques années plus tard, quand on a envie d'aller rechercher une photo, on peut la retrouver et ce n'est pas toujours celle que l'on a sélectionnée lors de la prise de vues. On peut même découvrir que des photos que l'on n'avait jamais tirées sont de meilleure qualité que celles que l'on avait choisies sur le vif. Le risque est grand avec la photographie numérique de voir disparaître ce côté archivage, car on sélectionne tout de suite et on jette peut-être des bonnes choses.

Quels sont les travaux photo qui vous sont le plus souvent demandés ?

Ce sont souvent des photos qui ont un rapport avec ma façon de faire et avec les sujets que j'ai l'habitude de traiter. Ainsi, l'année dernière, j'ai réalisé une exposition pour le Musée de la Pierre à Maffle. On m'avait demandé en 1979-80 de photographier les techniques de travail de la pierre bleue dans les carrières de Soignies. Ensuite, on m'a dit que ce serait bien de refaire le même tour aujourd'hui, dans les mêmes carrières et de refaire des photos. Et en effet, quand on compare les techniques, on s'aperçoit que tout a changé en 20 ans. A l'époque, on travaillait encore avec des méthodes très manuelles tandis que maintenant tout est mécanisé.

Quel investissement cela vous demande-t-il en termes de temps et de matériel ?

L'investissement en termes de temps est un peu plus difficile depuis que je suis devenu directeur. J'ai un horaire de 36h/semaine et je dois donc prendre sur mon temps libre. Sur le plan financier, on savait s'équiper il y a 20 ans avec environ 2500 euros. Je plains les gens qui sortent de l'école aujourd'hui parce que le digital et l'ordinateur étaient sensés nous faire faire des économies de papier. Or, on se rend compte qu'on consomme 50 fois plus de papier ! Bref, cela nous coûte plus cher. Si on veut un appareil de petit format professionnel et digital, les logiciels, les imprimantes, le scanner (si on veut scanner d'anciens négatifs), il y en a pour près de 25 000 euros.

Pour vous, c'est quoi une photo réussie ?

Une photo qui communique bien et qui communique ce qu'elle doit communiquer mais qui est aussi sur le plan esthétique une bonne photo. Donc, il y a trois choses pour réussir une photo. Il faut qu'elle soit belle mais aussi qu'elle réponde à certains critères qui ne la rende pas banale tout en obéissant à certains objectifs de communication. Pour moi ou plutôt pour la photo que je pratique, il faut que je montre quelque chose et il faut que cette communication passe correctement, c.-à-d. que l'on identifie bien ce que j'ai voulu montrer sans passer à côté du message, ni rentrer dans l'anecdotique.

Quelles sont les qualités pour être photographe ?

Au départ, aucune ! Avant tout avoir du coeur et ensuite un oeil. Dans mon cas, si je vais à la rencontre des gens pour les photographier, il ne s'agit pas de les aborder brutalement ni de les agresser avec l'objectif. L'objectif, c'est quelque chose d'inquisiteur. On rentre dans l'intimité de quelqu'un. Il ne faut pas agresser les gens, surtout si vous ne les avez pas prévenus de votre arrivée. Moi, j'ai toujours pris le temps d'échanger quelques mots avec eux, de leur expliquer ce que je voulais. Il ne s'agit pas de faire de la photo documentaire comme on en faisait au XIXe siècle où on devait magnifier l'ouvrier ou, plus près de nous, les photos réalisées sous les régimes extrémistes de tout bord. Il faut montrer les choses telles qu'elles sont. Donc, il faut des qualités de coeur mais aussi aiguiser son regard. A cette fin, il est nécessaire de montrer ce qui a déjà été fait. On ne devient pas un grand photographe sans savoir ce qui a été fait avant. Toutefois, il ne faut pas en faire des complexes.

Quelles difficultés rencontrez-vous le plus souvent ?

Beaucoup ! Par exemple, quand on veut faire un reportage sur l'industrie en Belgique, la difficulté consiste à établir des contacts. On ne rentre pas comme cela avec un appareil-photo où on veut, comme on veut ! Il y a au moins 50% de l'énergie qui est consacrée à établir des contacts avec les décideurs qui donnent ou non l'autorisation de rentrer dans l'usine. Et c'est la même chose avec le travail d'inventaire des mines que je réalise pour le moment. C'est du démarchage ! La Toscane, la Sardaigne, cela a été tout seul mais il y a la Sicile où il y a encore plein de mines à photographier et, pour l'instant, j'ai beaucoup de difficultés à établir des contacts parce que je ne trouve personne. Je suis tenace, mais cela bouffe beaucoup d'énergie. Pour moi, c'est l'obstacle principal. Mais il y a aussi le volet relations publiques : le contact avec les galeries par exemple, et plus largement le secteur culturel et public : les Maisons de la Culture, le Musée de la Photo, des musées à thème comme le Musée de la Mine et puis aussi les éditeurs. En fait, cette photographie n'existe que si elle est publiée et montrée.

Que vous inspire l'apparition de nouvelles techniques comme le numérique ?

Ce qui est intéressant avec le numérique, c'est que l'on n'est plus obligé de développer son film, de tirer, d'envoyer ses tirages papier dans de belles enveloppes... Avec Internet, on peut envoyer des fichiers numériques partout dans le monde, en temps réel. C'est génial ! C'était inimaginable il y a encore 10 ans. C'est une véritable révolution. Toutefois, le numérique sans l'argentique, à mon avis, cela n'ira pas tout seul ! Je pense que les deux ont encore leur place.

Cette évolution vous inquiète-t-elle ?

Oui car personne ne remet en cause la durée de vie des supports. Avec la photo traditionnelle, on a mis 150 ans à se rendre compte qu’il y avait la qualité du papier, qu’il fallait conserver les photos dans des papiers et des cartons non acides, les mettre le plus souvent possible dans le noir. Autre question : que va-t-il advenir d’un CD ? Ici à l’Académie, on a des CD qui sont stockés car on a été les premiers à ouvrir une section arts numériques en 1990. Or, il y a déjà des images que l’on ne peut plus regarder parce que les supports s’auto-détruisent. On a tout prévu, le rendement sur le plan numérique et sur le plan digital mais on a oublié qu’il y a aussi la qualité du support. Enfin, si le numérique rend la photo accessible, c’est aussi ce qui fait son côté critiquable. Tout le monde est capable de prendre un appareil photo, de sortir et de faire des photos. Et je dirais même : tout le monde est capable de faire de bonnes photos sans pour autant avoir suivi une formation. Le problème est là. 

Utilisez-vous davantage le numérique ou l’argentique ? 

J’utilise davantage l’argentique parce que je ne peux pas me permettre de remplacer tout mon matériel en une seule fois. Je n’en suis qu’aux balbutiements numérique. Par contre, j’ai un ordinateur chez moi et, pour ne pas perdre de temps, je scanne mes négatifs avec un scanner digital. Ensuite, avec l’ADSL, on fait voyager les images comme on veut. 

Dans la formation dispensée à l’Académie, quelle est le part du numérique ? 

Une part de plus en plus importante ! La formation de base en photographie se fait encore en argentique compte tenu du coût plus faible du matériel. Mais dès la 2e année, on passe au boîtier numérique. En fait, nous avons été les premiers à ouvrir une section arts numériques en 1990 et on travaille sur Photoshop. 

Et l’infographie, qu’en pensez-vous ? 

On est dans une période de transition. Il suffit de voir à quelle vitesse le matériel numérique se déclasse au profit de matériel moins cher et plus performant. Nous, on arrive encore à suivre avec les logiciels et les machines parce qu’on travaille en leasing. La Ville n’achète plus de matériel car ce serait de la folie à la vitesse où celui-ci se dégrade. Mais l’étudiant, lui, je me demande comment il fait quand il sort de l’école. 

De manière générale, les études que vous proposez préparent-elles bien au métier de photographe ?

Nous ne sommes pas des professeurs de photographie formant des photographes puisque l’Académie n’a pas dans ses finalités la photo. Mais c’est aussi une opportunité puisque la formation est tellement spécifique qu’on est obligé tous les ans de faire des programmes en rapport avec les besoins des étudiants. Ainsi, en publicité, on doit faire du studio même si ce n’est pas notre pratique la plus courante. En fait, je ne saurais pas dire si les photographes aujourd’hui sont bien préparés à leur métier. 

Comment voyez-vous l’avenir du secteur ? 

Il est à la fois en pleine expansion et en régression. Je n’arrive pas à me faire une idée précise de ce que sera le secteur demain. Sur le plan technique, plein de petits métiers disparaissent avec la numérisation : les photographes de quartier, les labos en une heure par exemple. C’est tout un secteur qui est en crise. Par contre, si vous arrivez à faire votre place comme photographe, quel que soit votre secteur d’activité (photo industrielle, de mode,…), je pense que là il y a encore de l’avenir. On aura toujours besoin d’images. 

Quels conseils donner à un jeune qui veut entamer des études en photo ? 

Il doit être en adéquation avec ce dont il a envie. Il choisira sa technique et il la mettra au point. Ce qui compte, c’est ce qu’il va exprimer à travers ses photographies. S’il a la fibre publicitaire et qu’il veut faire de la photo en studio, ça ne peut que marcher s’il le fait honnêtement. Pour la photo de mode, c’est la même chose. Mais s’il commence à copier, à vouloir « faire comme », sans développer sa personnalité, alors il se plantera.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.