Bonbon Lamy, Repéreuse

Interview réalisée en septembre 2010

De "LA FEMME DE GILLES" à "LARGO WINCH", en passant par la publicité et les téléfilms, Bonbon Lamy a exercé ses talents de repéreuse aux quatre coins de la Belgique "à la recherche de décors imaginaires dans des lieux existants". 

Parlez-nous du métier de repéreur… En quoi consiste–t–il exactement ? 

Il consiste à rechercher les lieux qui figurent dans les séquences d’un scénario. En principe, on reçoit un scénario avec, si possible, un découpage des scènes mais c’est rare! Ensuite, on fait la liste des décors. Pour ma part, quand je reçois une demande de repérage et que je connais le nom du réalisateur, je fais une petite recherche sur Internet pour voir ce qu’il a déjà réalisé et dans quel style on se trouve. Je consulte ma banque de données (+/- 20.000 photos), je contacte des gens, j’établis des pistes par lesquelles détecter les lieux mais je peux aussi y arriver «par hasard»… Il faut savoir que, dans tous les cas, le repéreur propose des décors, il n’impose rien. Le hic vient du fait qu’on cherche dans des décors naturels (réels) des décors qui sont de la fiction. C’est problématique de faire correspondre les deux. 

Le choix d’un lieu dépend de plusieurs critères qui sont en grande partie techniques: il faut vérifier qu’aucun bruit (de train, chantier voisin, avion par exemple) ne vienne parasiter les prises de son, vérifier l’accès pour le matériel, pour l’éclairage de façon à ce qu’il ne soit pas dans le champ visuel, la position du soleil à différents moments de la journée…bref, ce sont des détails techniques, des connaissances que les régisseurs de cinéma ont aussi. 

Lorsque j’ai trouvé un décor qui correspond (maisons, villas, châteaux, rue, magasins, etc.), je contacte les propriétaires (dans le cas d’un bâtiment privé) soit via ma banque de données, soit en allant directement chez eux si je n’ai pas leurs coordonnées. S’il s’agit d’un bâtiment public, on contacte les communes. Si c’est un bâtiment vide, on passe au cadastre (mettre la main sur les responsables des bâtiments nécessite de la persévérance). Quoiqu’il en soit, je refais toujours des photos de l’endroit dans l’axe du projet. Je rencontre donc les personnes concernées, je leur explique en quoi cela va consister, ce que cela implique d’accueillir un tournage dans sa maison et ils signent alors un contrat qui les lie à la production. Il est important d’être pédagogue car le cinéma suscite des fantasmes rendant parfois difficile l’abord concret d’un tournage. Veiller à présenter le projet correctement rend plus crédible par la suite….les portes s’ouvrent plus facilement. Il faut bien observer les lieux et noter leur fragilité éventuelle (matériaux délicats, objets de valeur…) ce qui pourrait occasionner des «aléas» non souhaités. Normalement, la régie s’en charge mais le repéreur doit y faire attention dès les premiers contacts. 

Une fois le choix de la réalisation déterminé, il faut espérer que la production suive ce choix vu la complexité des contraintes financières. Il sera souvent demandé au repéreur de satisfaire coûte que coûte par des lieux plus avantageux «géographiquement». 

Généralement, les repérages sont l’apanage des assistants réalisateurs et/ou des régisseurs. Le repéreur professionnel (celui qui ne fait que ça) n’intervient que dans les projets de plus grande envergure. Dans les productions complexes, ils seront même plusieurs à être engagés. 

Quelles sont les difficultés liées à votre métier ? 

La discontinuité du travail, la concurrence omniprésente (il n’y a pas d’accès à la profession qui protège). Il faut pouvoir tenir le coup financièrement. Aujourd’hui, en Belgique, on tourne de plus en plus des parties longs-métrages, pas leur entièreté, ce qui réduit le travail. Le tax shelter amène des projets conçus en puzzle. Il faut s’adapter en permanence:plusieurs intermédiaires interviennent entre le repéreur et le réalisateur ce qui rend le travail de recherche sinueux. Il faut veiller à être homogènepar rapport aux autres parties du film déjà construites. 

On dépend du temps imparti. On est sous pression, il faut pouvoir réagir au quart de tour et trouver des solutions. Par exemple, lorsque l’on visite une maison pour un décor, le réalisateur trouve la maison voisine mieux. A vous de négocier «sur le champ» avec les propriétaires et d’expliquer qu’il y a une dizaine de personnes dans la rue qui voudraient visiter leur maison pour un tournage! 

Enfin, il y a aussi un autre problème d’espace. Souvent, les décors naturels sont techniquement petits. On doit donc proposer des lieux plus grands que décrits dans le scénario. Un grand manoir sera en fait une petite villa à l’écran. Il faut s’adapter à la réalité. C’est délicat de présenter des transpositions par rapport à un scénario donné. Il arrive que l’on propose quatre ou cinq versions d’un lieu et que le réalisateur prenne ce qui lui convient dans chacun de ces lieux pour donner au final un seul décor à l’image. 

Donnez-nous des exemples de repérages… 

On nous demande parfois la lune: une plage ensoleillée en plein hiver près de Bruxelles évoquant Tahiti; un séquoia comme ceux que l’on trouve dans la jungle au Brésil; une gare de Munich etc. Il est très fréquent de devoir trouver en Belgique un décor qui est sensé être à l’étranger. On ne dit jamais à un réalisateur que c’est impossible, «on est dans la fiction»! On cherche, on trouve: une plage, trois séquoias, une gare... Les films d’époque sont un challenge car il faut trouver un endroit sans éléments du 21e siècle comme les éoliennes par exemple. 

Quel est votre parcours ? 

J’ai suivi des humanités greco latines puis un an d’université. Ensuite, l’IAD, section théâtre d’où je suis sortie diplômée en 1969. J’ai d’abord travaillé comme comédienne pendant 15 ans et parallèlement, mariée à un réalisateur de cinéma ayant sa propre société de production, j’ai appris à faire de tout sur le tas: production, assistanat, régie… A l’époque, c’était plus artisanal, même les réalisateurs faisaient leurs repérages! En 1995, une amie directrice de production m’a appelée pour faire le repérage d’un téléfilm de Philippe de Broca. Je n’avais pas de banque de données mais je me suis lancée. Et depuis, je n’ai plus fait que ça! 

Qu’est ce qui vous a donné envie de faire des repérages ? 

L’indépendance de travail me plaisait assez. On travaille généralement seul. Le goût pour la découverte, les contacts humains… 

Il n’existe pas de formation spécifique pour devenir repéreur mais selon vous, quelles sont les compétences à posséder ?  

Il faut soit avoir une formation de cinéaste (technicien) et/ou de photographe. Il est primordial de connaître le déroulement d’un tournage. Mon expérience de comédienne m’a apporté l’audace et le sens des relations publiques nécessaires. Il n’est pas toujours évident de convaincre les gens, de faire «le représentant de commerce» en quelque sorte. Une carrière artistique suppose une sensibilité nécessaire pour détecter les bons décors, voir leur cinégénie. Il faut être curieux, persévérant, avoir une bonne culture générale et posséder la fibre du «reportage». Laisser son «ego» de côté, être de tempérament souple, pouvoir juger de la fiabilité des propriétaires ou responsables accueillant un tournage. Il n’est pas exclu qu’au moment des repérages, les propriétaires ou autres soient d’accord, signent un contrat et une fois le tournage venu, ils se rétractent et posent problème. Au repéreur alors de trouver une solution dans l’urgence car il n’est pas question d’annuler un jour de tournage! Mais tout cela s’apprend avec l’expérience, sur le tas. 

Quelles sont les conditions de travail ? 

Taillable et corvéable. Il n’y a pas d’horaire puisqu’il faut une flexibilité maximale! Il n’y a pas non plus de statut même si le repéreur travaille généralement en tant qu’indépendant. Un régisseur peut, par contre, être salarié. Le repéreur est assimilé plus ou moins aux barèmes de la regie. 

Quelle est la situation en Belgique ? 

Ce n’est pas un vrai métier gravé comme tel dans les esprits. Toute personne débrouillarde peut faire l’affaire d’une production. Mais par la force des choses, sur le terrain, le métier va se révéler …  

En France, il existe des agences spécialisées. Chez nous, cela reste quelque peu artisanal vu la taille du territoire et le volume de productions. Le repérage ne nécessite pas de diplômes. La qualité et l’efficacité passent par le bouche-à-oreille. 

Outre le cinéma, quels sont les autres projets pour lesquels vous travaillez ? 

Je fais aussi de la publicité. C’est un milieu difficile, les boites de pubs sont mises en concurrence par le client et ce, jusqu’à la dernière minute. Une fois que telle ou telle boite obtient la commande, il reste alors peu de temps pour effectuer le repérage. Il faut être rapide, ne pas perdre de temps en fausses pistes d’où l’appel d’un repéreur expérimenté. 

Quels sont les points positifs et négatifs de votre métier ? 

Le grand point positif est le plaisir de la recherche, de la découverte de lieux et le contact humain. Même si on est limité géographiquement (en France ou en Italie, on fera appel à un repéreur français ou italien), il s’agit d’un tourisme passionnant! L’aspect peu gratifiant du métier est d’être parfaitement interchangeable: on prend, on jette. C’est une pression. Le travail se fait sans filet, on se protège et se défend soi-même. 

Que pourriez-vous dire à un jeune qui veut se lancer en tant que repéreur ? 

De faire une école de cinéma et de connaitre la régie. De cette façon, en étudiant dans une école, il se crée un réseau au sein de la profession et comme tout passe par le bouche –à-oreille (y compris pour les diplômés), il pourra débuter. D’avoir d’excellentes capacités en relations publiques et une très bonne culture générale.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.