Bruno Frédérich,
Morphologiste et Ichtyologiste

Interview réalisée en octobre 2014

Bruno Frédérich est Docteur en sciences, Chercheur F.R.S.- F.N.R.S.[1], Morphologiste et Ichtyologiste

Qu’est-ce qu’un morphologiste ?

C’est un biologiste qui essaye d’expliquer la variation des phénotypes[2]. Le génotype est le code ADN, qui constitue l’information génétique. De cette information génétique va être exprimé le phénotype. D’un point de vue morphologique, cela va déterminer si vous avez les cheveux bruns et les yeux verts, par exemple. Le morphologiste étudie les causes et les facteurs qui expliquent les variations des phénotypes. La morphologie est un domaine vaste qui comprend plusieurs sous-sections : la morphologie fonctionnelle (qui lie la morphologie d’un organisme avec sa fonction ; par exemple les mécanismes de production de son, de locomotion, etc.), l’éco-morphologie (relation entre la forme d’un organisme et son environnement), morphologie comparée (comparaison de morphologie entre espèces, entre populations), et la morphologie évolutive (comprendre les variations morphologiques d’un organisme au cours de son évolution). Toutes ces disciplines de la morphologie peuvent s’appliquer à n’importe quel type d’organisme. Mes collègues et moi travaillons principalement sur des poissons. Mais un morphologiste peut étudier des mollusques, des crustacés, des batraciens, des reptiles, des mammifères, etc. Je me considère donc comme morphologiste mais aussi ichtyologiste (spécialiste des poissons). Je dois aussi connaître le comportement et l’environnement des espèces que j’étudie. Tous ces éléments sont interprétés et donnent des explications sur la morphologie.

Quel est le sujet de vos recherches ?

J’étudie des poissons vivant dans les récifs de coraux, en particulier les poissons demoiselles. Je travaille sur les variations morphologiques entre populations et entre espèces de poissons demoiselles. Je fais de la morphologie évolutive, combinant des approches de biologie moléculaire[3]. Sur base de données ADN, on peut assembler des arbres phylogénétiques. Ce sont des représentations graphiques en forme d’arbres représentant toutes les relations entre les espèces du groupe taxonomique que vous étudiez. J’essaye ensuite de caractériser le phénotype de toutes les espèces représentées dans l’arbre phylogénétique. Les aspects morphologiques que j’étudie peuvent être très variables : forme du corps, forme de la tête, type de dentition, tube digestif, etc. J’essaye de quantifier ces caractères. Une fois ces données collectées, je teste des hypothèses liées aux facteurs façonnant la biodiversité. Mes questionnements portent sur la morphologie mais aussi l’écologie et dans certains cas se rapprochent de la paléontologie (étude des fossiles). Je suis passionné par l’évolution, plus précisément par l’évolution morphologique.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples d’expérimentations ?

J’utilise toute une série de méthodes permettant de quantifier la morphologie. Cela me permet de comparer et chiffrer les différences entre populations, entre espèces. Une première étape est généralement l’obtention d’images des structures d’intérêts (le crâne, le poisson entier, etc.) telles que des clichés photographiques ou radiographiques. Ensuite, une méthode que j’utilise couramment est la morphométrie géométrique : elle consiste à capturer la forme des structures en choisissant des points repères homologues, qu’on retrouve sur tous les individus étudiés ; par exemple, le point d’articulation de la mandibule (mâchoire inférieure) sur le crâne. Par des approches mathématiques et statistiques, on peut extraire et chiffrer la variation de forme entre individus. Les échantillons de poissons que je ramène de l’étranger sont conservés dans l’alcool, les poissons ayant été préalablement euthanasiés selon un protocole précis. En effet, il existe un comité d’éthique à l’Université auprès duquel il faut déposer un dossier d’éthique pour chaque travail réalisé sur un vertébré. C’est très scrupuleusement vérifié.

Quel est votre parcours scolaire et professionnel ?

Durant mes études secondaires, j’ai choisi d’étudier les sciences et les mathématiques. J’avais six heures de mathématiques par semaine et cela m’a suffi pour me préparer aux études scientifiques universitaires. J’ai étudié la biologie à l’Université de Liège. Je suis licencié en biologie animale, en zoologie[4]. J’ai réalisé mon mémoire dans le laboratoire où je travaille actuellement : le laboratoire de morphologie fonctionnelle et évolutive. Quand je voyais les doctorants qui y travaillaient à l’époque, je me disais que cela représentait trop de travail et que je ne ferais jamais de doctorat. J’ai ensuite effectué un DES (diplôme d’études spécialisées) en gestion des ressources hydriques. Cette formation était fortement axée sur l’environnement, la gestion des ressources en eaux et leur traitement. C’était assez technique, se rapprochant un peu plus de la chimie et de l’ingénierie. Mes recherches d’emploi dans ce domaine ont été peu fructueuses : on privilégiait toujours ceux qui avaient une formation d’ingénieur. Dans les domaines de recherches plus appliquées, les formations techniques sont plus recherchées que les formations scientifiques. Lors de mes recherches d’emploi, j’ai été recontacté par le chef de service du laboratoire universitaire où j’avais réalisé mon mémoire et il m’a informé qu’un poste d’assistant de recherche était disponible. Il s’agissait d’encadrer des travaux pratiques ressortant de la morphologie, de la systématique[5] et de l’écologie. J’ai postulé et obtenu le poste et c’est à ce moment que le déclic s’est fait. Je suis devenu un vrai passionné de recherche fondamentale. J’ai fait mon doctorat sur ce contrat d’assistant. C’est un contrat classique proposé dans les Universités francophones : d’une durée de trois fois deux ans, donc six ans. Une thèse de doctorat se défend normalement après quatre années de recherches mais dans le cas des assistants, la période est prolongée de deux ans, comme vous avez des charges d’encadrement qui vous empêchent de vous consacrer à 100% à la recherche. J’assurais environ 250 heures de séances de travaux pratiques sur une année académique. Depuis la défense de ma thèse, j’ai enchaîné divers post-doctorats sur des contrats à durée déterminée en tant que chercheur. Le F.N.R.S. finance des bourses pour effectuer le doctorat, des post-doctorats et des postes de chercheurs permanents statutaires.

Quels sont les éléments qui vous ont motivé à étudier la biologie ?

J’ai toujours été passionné par les animaux. J’ai fait de l’équitation pendant presque quinze ans. J’ai eu la chance de posséder mon propre cheval. J’étais aussi passionné d’aquariophilie. Mes parents ont été très tolérants et ont accepté jusqu’à quatre aquariums dans la maison, dont un aquarium d’eau de mer d’une contenance de 500 litres. Je regardais beaucoup de documentaires animaliers. A la fin de mes études secondaires, j’ai hésité entre la chimie et la biologie. Mon grand frère faisait des études d’ingénieur industriel mais cela ne me tentait pas car il y avait trop de physique à mon goût. Au départ, je m’orientais plus vers la chimie car il y avait plus d’aspects appliqués. Mes parents m’ont fait remarquer que j’avais toujours été passionné par les animaux et que la zoologie me correspondait peut-être mieux. C’était le bon choix car j’ai vraiment aimé suivre mes cours à l’Université, ce qui est selon moi un élément essentiel de la réussite universitaire. Depuis mon doctorat, je me suis mis à la plongée sous-marine puisqu’elle m’aide dans mon travail. J’avais déjà envie d’en faire auparavant mais je n’avais pas le temps, notamment à cause de l’équitation.

Dans quel(s) lieu(x) exercez-vous votre profession ? Êtes-vous régulièrement amené à vous déplacer ?

Mon bureau et le laboratoire se trouvent à la Faculté des Sciences de l’Université de Liège. Je donne parfois des cours à l’Institut de Zoologie. Je passe entre 80 et 85% de l’année à Liège. Au moins une fois par an, je pars à l’étranger quelques semaines observer les poissons sur le terrain. Je réalise sur place d’autres types d’études qui complètent celles que je réalise ici. Comme j’étudie les poissons qui vivent dans les récifs de coraux, je pars régulièrement en Polynésie française ou à Madagascar. La plongée me permet de faire des descriptions sur site, et également de capturer certains poissons, sous certaines conditions (obtention de permis et d’autorisations). Il m’arrive aussi de visiter des grands musées internationaux. Je ne parle pas de visiter les galeries ouvertes au grand public mais de travailler sur les collections scientifiques. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, de nombreuses espèces ont été collectées lors de grandes expéditions. Cela me permet d’aller prendre des mesures et faire des observations sur des squelettes ou des organismes conservés dans de l’alcool. Par exemple, en 2011, je me suis rendu au Bishop Museum à Honolulu (Hawaï). Il contient l’une des plus grandes collections de poissons des récifs de coraux. J’y ai récolté de nombreuses mesures et données sur les poissons anges. Je consacre également deux semaines par an à des congrès scientifiques, un en Europe et un hors Europe.

Travaillez-vous seul ou en équipe ? Collaborez-vous avec des chercheurs ?

Tous les travaux se font en équipe ; il y a toujours des collaborations. La thèse de doctorat est un travail très personnel mais, par la suite, la recherche est par définition un travail d’équipe. Mais cela ne signifie pas que, au jour le jour, heure par heure, vous êtes tout le temps en équipe. On est seul devant son ordinateur, son binoculaire ou son microscope. Et on gère son emploi du temps seul également. Je collabore avec d’autres chercheurs, j’encadre des mémorants et des doctorants. Je n’ai pas le luxe d’avoir des techniciens de laboratoire dans mon domaine, la morphologie.

Collaborez-vous avec le monde de l’entreprise et la recherche appliquée ?

Non, je travaille uniquement en recherche fondamentale. En revanche, mon chef de service, qui travaille sur l’acoustique des poissons, a obtenu un contrat avec une firme qui fabrique des leurres de pêche. Ils voudraient créer des leurres qui émettent des sons pour mieux appâter le poisson.

Pouvez-vous décrire une journée type ?

Je me lève à 6h30. J’allume mon ordinateur dès 7h30 pour commencer à travailler à la maison : répondre à des emails, rédiger ou réviser un texte, etc. Je me rends au laboratoire plus tard dans la matinée, ce qui me permet d’éviter les bouchons. A mon niveau de carrière, je suis presque tout le temps devant mon ordinateur : analyses statistiques, analyses d’image, etc. Le travail quotidien de récolte des données est presque totalement effectué par les mémorants et les doctorants. J’interprète ensuite les données et les résultats avec eux. Auparavant, je pouvais passer des heures devant ma loupe binoculaire pour détailler par exemple tout le contenu de l’estomac d’un poisson. Après le repas de midi, je fais tous les jours une sieste de 15 minutes à mon bureau avant de reprendre le travail. Le soir, je quitte le laboratoire vers 18h-18h30. Après le repas, je rallume mon ordinateur le soir. Certains jours je travaille seulement une heure de plus mais parfois, si je suis motivé, je travaille jusque minuit ou une heure du matin. Je regarde rarement la télévision. La semaine d’un chercheur scientifique ne fait pas 35 heures. On travaille entre 55 et 60 heures par semaine. Il n’y a pas un week-end où je ne travaille pas sur mes recherches. Répondre aux exigences attendues demande énormément de travail et d’assiduité, à moins d’être un surhomme, ce que je ne suis pas.

Quels sont les aspects positifs de votre métier ?

Je n’ai pas l’impression de travailler, c’est une passion. Mon travail, c’est ma passion et c’est extrêmement enrichissant. J’ai aussi la chance de travailler pour un chef de service qui n’impose rien, sauf la production scientifique. Il sait que pour faire une carrière scientifique, on se met la pression nous-mêmes ; il n’a pas besoin d’en rajouter. J’ai énormément de flexibilité dans mes heures de bureau, personne ne surveille mes horaires. On travaille dans un climat de confiance dont je ne retire que des bénéfices. Cette liberté d’action et de pensée, je sais que je ne l’aurai jamais nulle part ailleurs. Une telle liberté n’a pas de prix.

Et les aspects les plus négatifs ?

Les horaires de travail ont un impact sur la vie privée. Mais c’est un choix qu’il faut assumer. Le côté passionné a aussi son revers de médaille : je ne me détache jamais de mon travail. Quand je passe une soirée entre amis ou en famille, je me surprends à penser à mes recherches. L’évaluation permanente de mon travail m’empêche parfois de profiter d’une après-midi libre sans être tiraillé par un peu de culpabilité, car c’est du temps que je ne consacre pas à mes recherches. Mais ce sont des aspects avec lesquels j’ai appris à vivre. Le positif ressort largement pour moi.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

Il faut être rigoureux, méticuleux, passionné, ne pas avoir peur de la charge de travail. Il faut aussi aimer communiquer. Pour rédiger des articles, présenter ses recherches lors de congrès, il faut l’envie de partager sa passion.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans ce métier ?

Je lui donnerais le même conseil que celui que j’ai reçu de mes parents : essaye ! Lance-toi mais sois aussi conscient de la réalité. Tu ne trouveras peut-être pas de travail dans ton domaine de recherche avec un contrat à durée indéterminée juste à côté de ta ville natale. Il faut être conscient que ce travail pourra se trouver au-delà des frontières belges. Même si cela ne dure que quelques années de ta vie (le temps d’un doctorat par exemple), tu auras fait quelque chose qui t’a passionné. Ne pas suivre sa passion dans ses études et sa carrière, c’est un choix de vie un peu moins « pimenté », mais c’est un point de vue personnel.

Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?

Je suis un vrai passionné, je me vois continuer à faire de la recherche fondamentale jusqu’à la fin de mes jours. Je vais postuler cette année au mois de janvier pour essayer d’obtenir un poste fixe de chercheur au F.N.R.S., mais c’est un vrai parcours du combattant. Vous êtes évalué en permanence et devez présenter un excellent CV, principalement au niveau de la production scientifique. Il faut réaliser et publier des travaux dans des journaux à comité de lecture, c’est-à-dire que la publication sera soumise à l’approbation de plusieurs scientifiques externes. Il faut publier le plus possible et de la meilleure qualité qui soit. Il faut savoir que la recherche scientifique est communautarisée : le F.W.O. (Fonds Wetenschappelijk Onderzoek – Vlaanderen) en Flandre et le F.N.R.S. pour le Sud du pays. Cela fait quelques années que le F.W.O. ne nomme plus aucun chercheur à titre définitif. Il est possible que le F.N.R.S. s’aligne dans les prochaines années. Les budgets de la recherche sont rabotés d’année en année. Je postulerai aussi au C.N.R.S.[6] en France. Ma carrière se poursuivra peut-être en dehors de la Belgique …

 

[1] Fonds de la Recherche Scientifique, anciennement connu sous le nom de Fonds National de la Recherche Scientifique.

[2] En génétique, le phénotype est l'ensemble des caractères observables chez un organisme vivant.

[3] La biologie moléculaire est une discipline scientifique au croisement de la génétique, de la biochimie et de la physique, dont l'objet est la compréhension des mécanismes de fonctionnement de la cellule au niveau moléculaire.

[4] La licence en zoologie était une des spécialités possibles au sein des études universitaires en sciences biologiques, avant la convention de Bologne en 2004.

[5] La systématique est une science de la vie qui classifie les taxons, qui sont des regroupements des organismes vivants possédant en commun certains caractères.

[6] Centre National de la Recherche Scientifique en France.

 
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