Bruno Stevens, Photojournaliste

Agé de 46 ans, Bruno Stevens se définit comme photojournaliste et plus particulièrement photographe de guerre. Il a débuté son activité en tant qu'indépendant en 1998 et depuis il a multiplié les destinations : Mexique, Haïti, Kosovo, Tchétchénie, Afghanistan, Rwanda, Cuba, Tchad, Palestine,...

Ses derniers reportages avant cet entretien étaient consacrés à l'état d'urgence au Népal et au tsunami au Sri Lanka.

Qu'est-ce qui vous a amené à la photo ?

Vaste question ! J'ai toujours voyagé, je m'intéresse à l'état du monde et je trouve que c'est important de témoigner de celui-ci par la photo, qui est un medium assez exceptionnel. Pour des tas de raisons, je suis devenu photographe sur le tard. J'ai commencé à 39 ans.

Peut-on avoir un aperçu de votre formation ainsi que de votre parcours ?

Je n'ai pas de formation de photographe. J'ai étudié la réalisation cinéma et le son à l'INSAS. En ce qui concerne mon parcours, pendant mes études, j'avais un studio d'enregistrement et une société de sonorisation de spectacles. J'ai travaillé dans la musique et dans le son pendant une vingtaine d'années et puis, il y a sept ans, je suis devenu photographe. J'ai complètement changé de métier.

Quel effet la photo a-t-elle eue sur vous ? Est-ce que cela vous a changé ?

Je ne sais pas si cela m'a changé. En tous cas, j'ai réalisé ce que j'ai toujours voulu faire et je suis parfaitement heureux dans cette profession. Malheureusement, ce n'est pas facile : c'est un métier où on doute tous les jours. Il n'y a aucune sécurité. Je ne sais jamais une semaine à l'avance où je vais partir dans le monde et si je vais pouvoir travailler dans de bonnes conditions. Je suis complètement indépendant. J'ai de la chance de pouvoir travailler pour les plus grands magazines au monde et que cela fonctionne assez bien mais rien n'est assuré.

Quel regard portez-vous sur le domaine dans lequel vous travaillez, le photojournalisme ?

C'est en tous cas un domaine extrêmement compliqué. Il y a énormément de gens qui ont envie de se lancer là-dedans mais les coûts sont importants. Il y a peu de débouchés. Je veux dire par là qu'il y a peu de magazines et de media qui publient les images et il y en a encore moins qui paient bien ! Or, cela coûte très cher de voyager et de faire des photos ! C'est un peu un apostolat. Il faut vraiment en avoir envie. Ce n'est pas quelque chose que je recommanderais à un jeune, sauf s'il a vraiment le feu sacré.

Quelles sont les particularités de ce domaine ?

Comme je l'ai dit, il n'y a aucune sécurité. On est soumis à la possibilité ou non de publier, à l'actualité, ... En plus, c'est un métier dangereux. Il n'y a pas de sécurité personnelle, on se fait constamment tirer dessus. On travaille seul dans son coin. Ce n'est vraiment pas évident.

Travaillez-vous uniquement sur commande ?

Non. Je choisis mes sujets. Soit je suggère à un magazine de m'envoyer sur place, soit j'y vais de ma propre initiative et je vends les photos après. Cela dépend ! Non seulement, il faut être photographe mais il faut bien connaître la politique internationale, pouvoir parler plusieurs langues et avoir des capacités d'autofinancement. Aucun magazine ne va donner à un jeune qui n'a pas d'expérience et qui n'a pas fait ses preuves un budget pour aller faire un reportage. Cela coûte très cher de faire voyager un photographe. Indépendamment du salaire, les magazines sont très frileux au niveau des frais et utilisent des gens qui connaissent le milieu. C'est en quelque sorte un cercle vicieux.

Quels investissements cela vous demande-t-il en termes de temps et de matériel ?

C'est 365 jours sur 365 et 24 heures sur 24 ! Ce n'est pas un métier que l'on peut exercer à mi-temps ! Lorsqu'on n'est pas en voyage, il faut vendre les images, rappeler les clients, archiver, faire des expositions, des livres,... Il est aussi nécessaire d'effectuer des recherches afin de partir dans d'autres pays et établir des contacts. Au total, cela correspond à plusieurs temps plein ! Au point de vue matériel, je ne crois pas qu'il faille être sur-équipé pour exercer le métier de photographe. Bien sûr, il est indispensable d'avoir du matériel professionnel avec lequel on se sente bien mais il est tout à fait possible de travailler avec un appareil muni éventuellement d'un boîtier de réserve et un ou deux objectifs. Ce n'est pas du tout une question de quantité. Par contre, au retour, vous avez besoin d'un ordinateur, un scanner, une imprimante et il faut que cela soit de bonne qualité. Donc, cela coûte relativement cher.

Selon vous, combien devrait investir quelqu'un qui souhaite démarrer dans la photo ?

Il n'y a pas de réponse générale à cela ! Cela dépend de ce qu'il veut faire, comment il veut le faire et quels sujets il veut traiter. Il faut avoir une démarche, savoir ce que l'on veut faire, avoir un minimum de talent, une capacité de travail importante et parvenir à intéresser des clients potentiels. Et seulement après cela, on achète le matériel dont on a besoin. On peut faire un travail tout à fait impeccable avec un appareil acheté 400 € en occasion. Je ne dis pas que c'est cela qu'il faut faire mais c'est une possibilité. C'est un faux problème de croire qu'il faut absolument avoir du matériel coûteux. Par exemple, j'ai travaillé six mois en Irak avant, pendant et après la guerre. J'ai vendu mes photos à Paris-Match, Libération, Stern, Newsweek, New York Times Magazine, Sunday Times Magazine et la moitié des magazines de la planète avec un boîtier et un objectif professionnels. Cela représente 5000 € mais j'aurais pu faire la même chose avec un appareil de 2000 €. En fait, le matériel doit être adapté à ce que l'on fait, aux sujets que l'on traite.

Quelles difficultés rencontrez-vous sur place ?

Cela varie en fonction des reportages ! Le vrai problème, c'est l'accès. Il est nécessaire de trouver un endroit où se loger, payer un hôtel, avoir une voiture pour se déplacer, éventuellement un chauffeur, un traducteur mais aussi trouver des accords avec les autorités locales. Et c'est probablement la chose la plus compliquée dans des pays en crise. Faire des photos, pousser sur le bouton, c'est vraiment la partie la plus facile du métier. Mais faire un bon reportage, c'est autre chose !

Justement, c'est quoi pour vous une photo réussie ?

Pour moi qui suis photojournaliste, c'est une photo qui transmet au niveau émotif et informatif la situation dans laquelle se trouvent les gens que je photographie et qui amène cette connaissance et cette émotion à la personne ou au public qui regarde cette photo.

Quelles sont les qualités qui sont exigées d'un bon photographe de reportage ?

C'est quelqu'un qui est fiable, c'est-à-dire qui va parvenir à se débrouiller dans n'importe quelle situation et qui va parvenir à faire arriver son reportage à temps pour la clôture du journal, et cela quelles que soient les circonstances techniques, climatiques ou autres. Une image qui arrive trop tard ne sert plus à rien. D'autre part, un bon photographe, c'est aussi quelqu'un qui va toujours faire un travail de très haut niveau. Un magazine peut le payer, l'envoyer quelque part et l'oublier parce qu'on est sûr qu'a u moment où on aura besoin de photos, il y aura un reportage complet qui sera là, de bonne qualité, légendé, documenté, vérifié et techniquement impeccable. Un bon photographe, ce n'est pas forcément celui qui fait la meilleure photo au monde. Cela, il le fera peut être une ou deux fois mais il ne pourra pas le faire en permanence. C'est très compliqué de garder un très haut niveau. En plus, il y a beaucoup de concurrence. Je suis peut-être décourageant dans ce que je dis mais c'est ainsi ! Il y a de moins en moins de place pour le reportage photo dans la presse. D'autres débouchés existent comme les livres ou les expos mais cela ne rapporte rien !

Que vous inspire l'apparition de nouvelles techniques comme le numérique ?

Cela complique encore un peu plus les choses. Avec les films argentiques, il fallait se débrouiller pour développer et transmettre les images assez vite. A présent, avec les appareils numériques, les agences de presse et les journaux veulent la photo avant même que l'évènement ne se soit produit ! Je caricature à peine ! En effet, par facilité, les organes de presse vont publier la première photo qui arrive même s'il ne s'agit pas forcément de la meilleure. Donc, au-delà de toutes les qualités que j'ai déjà évoquées (la fiabilité, le talent, la débrouillardise, être au bon endroit au bon moment), il faut aussi pouvoir transmettre quasi instantanément et être capable d'utiliser un ordinateur ou un téléphone satellite.

Cette évolution vous inquiète-t-elle ?

Oui et non. Elle m'inquiète parce que c'est un nivellement par des critères qui ne sont pas les bons. Je déplore cette situation mais c'est comme cela ! Je m'adapte.

Actuellement, utilisez-vous davantage les appareils numériques ou argentiques ?

Les deux ! J'utilise le numérique quand je dois transmettre de manière impérative, sinon j'utilise l'argentique. Mais le numérique pose d'énormes problèmes au niveau des archives. Avant, on avait des fardes de négatifs et de planches-contact bien numérotées et répertoriées. Aujourd'hui, on a un disque dur avec des images. Mais dans 5, 10, 20 ou 50 ans, qui va pouvoir lire ce disque dur ? A long terme, c'est aberrant d'utiliser le numérique ! C'est un appauvrissement considérable des archives photographiques.

De manière générale, les études préparent-elles bien au métier de photographe ?

Je pense que le métier de photographe dépend surtout de la personnalité de celui qui veut l’exercer. Les études sont éventuellement un outil pour apprendre les rudiments techniques et développer son esprit critique mais ce n’est pas la qualité des études qui fait la qualité du photographe. Ainsi, la plupart des grands photographes n’ont pas fait d’études en photo. Les études ne sont pas inutiles, je trouve qu’elles ne sont là que pour aider un talent ou une vocation à éclore. 

Comment voyez-vous l’avenir de la photo de presse ? 

On va de plus en plus vers des images qui ne sont pas très bonnes mais il y aura toujours de bons photographes et de bons sujets. C’est un métier où il n’y a pas beaucoup de débouchés. 

Quels conseils vous auriez envie de donner à un jeune qui veut se lancer dans la photo ? 

Travailler ! S’il veut un métier peinard, qu’il fasse autre chose ! C’est une activité qui empêche toute vie privée et qui nécessite de bosser 365 jours par an, sans certitude que les photos soient publiées. C’est le plus beau des métiers mais c’est aussi le plus difficile. Il faut se remettre constamment en question.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.