Catherine Decouvreur, Institutrice

Interview réalisée en janvier 2004

On entend à peine une mouche voler. L'institutrice fait la classe aux tout-petits qui gardent le doigt levé avant d'être interrogés par "Madame". Quand sonne la cloche, ils rentrent en rang et en silence le doigt sur la bouche... Une telle image évoque un parfum d'antan. Aujourd'hui, la plupart des écoles maternelles, s'inspirant des nouvelles pédagogies, se veulent des lieux de vie où l'enfant a droit à la parole, avec des intérêts et un rythme qui lui sont propres. L'organisation en "classes-ateliers" fait éclater la notion de classe et permet notamment aux enfants de choisir leurs activités. Nous avons rencontré Catherine, institutrice maternelle depuis neuf ans.

Dans quel degré travaillez-vous ?

Depuis Pâques, l'école a instauré un "réservoir": une classe à part pour les touts petits de 2½ ans. Pour le moment, je travaille dans le premier degré mais, à partir de l'année prochaine, je prends les commandes de cette classe d'accueil.

Pourriez-vous évoquer une journée-type ?

A 8h40, les enfants arrivent, soit de la garderie, soit avec leurs parents. Pendant le temps d'accueil, l'enfant est assez libre: isolement à la bibliothèque, manipulations diverses ou jeu de société, activités symboliques (*) dans la "maison". Vers 9h10, nous nous regroupons au "coin tapis" pour nous saluer, répondre au tableau des présences et connaître le programme des activités. Pendant près d'une heure, les enfants se consacrent à des tâches plutôt manuelles: peinture au chevalet, réalisations en trois dimensions, pâte à sel, activités culinaires ... Avant la collation et la récréation, ils rangent et, pour les plus petits, il y a le passage obligé aux toilettes. 

Après la récré, soit nous terminons l'activité commencée le matin, soit nous nous regroupons au "coin tapis" pour la lecture d'un livre, des jeux de rythme,... Le type d'activité dépend bien sûr de la condition des enfants: il est clair que je ne leur fais pas la lecture s'ils sont surexcités. Vers 12h10, soit ils vont au réfectoire, soit ils partent avec leurs parents. Après le repas, il y a une sieste pour les plus petits et des jeux en extérieur si le temps le permet. Dans notre école, les institutrices ne participent pas au dîner et récupèrent leur classe à 13h45. Les enfants du second degré et de la grande section reprennent une nouvelle activité générale, tandis que les plus petits, encore un peu engourdis, se penchent sur des activités plus calmes et moins dirigées (jeux de société, ...). De 15h à 15h20, c'est la récréation et puis, ils se préparent pour la sortie.

(*) = Qui reposent sur l'imitation et l'identification ("jouer à...", "faire comme...").

Comment concevez-vous les activités? Improvisez-vous au jour le jour ?

Non, les institutrices doivent tenir un journal de classe avec un planning à respecter et un descriptif des leçons, du matériel utilisé, des consignes, des compétences. Mais, en maternelle, il est impossible de respecter un planning à 100 % : les petits sont très réceptifs au moindre changement ou élément extérieur. Il suffit qu'il y ait de la neige pour que le planning soit chamboulé. C'est très modulable. En réalité, ce journal est assez contraignant et il constitue surtout un moyen de contrôle avant la nomination de l'enseignant.

Quelles sont les conditions de la nomination ?

Il y a des différences entre les types d'enseignement mais, globalement, il faut répondre à un certain nombre de jours, être dans une place vacante (pas en remplacement), et avoir obtenu un rapport positif chaque année. Etre nommé constitue une certitude d'emploi jusqu'à la fin de sa carrière et une régularisation du retard. Tant qu'on n'est pas nommé, on est payé avec 2 mois de retard et pas payé en juillet et août. Lorsqu'on est nommé, on a un salaire fixe étalé sur 12 mois.

Quels sont les avantages de ce métier ?

Ce métier est passionnant parce qu'il nécessite une recherche et une innovation constantes. J'imagine sans cesse des activités nouvelles que je pourrais faire avec eux, je suis à l'affût d'idées originales et créatives dans des magazines, des magasins de jouets, je repère des expositions à visiter avec eux. Il y a aussi l'horaire qui me satisfait pleinement en tant que femme et surtout en tant que mère. Je finis à 15h40 et je suis avec mon enfant en juillet et août. C'est un métier avec des contraintes mais aussi avec beaucoup de temps libres (siestes, récréations,...) qui permettent de s'avancer dans son travail. Ce métier est très prenant, surtout avec les tout-petits qui sont toujours collés à l'institutrice, mais l'aboutissement de ce qu'on fait est très valorisant : la transmission et le retour sont fabuleux.

Et les désavantages ?

Auparavant, les garderies du matin et du soir étaient très rares: les enfants rentraient à midi et revenaient en classe très reposés. A présent, les enfants commencent leur journée à 7h30 pour la finir à 18h30, 18h45. Les mamans qui travaillent n'ont parfois que très peu de temps pour s'occuper de leur enfant. Certaines ne peuvent donner leur affection à leur enfant que vers 19h30 et ont juste le temps de lui donner le bain, de le faire manger et de le mettre au lit. Ce genre de situation peut impliquer une grande attente à notre égard. Notre métier est devenu très lourd parce que les parents attendent de l'institutrice une polyvalence qui dépasse bien souvent le rôle qu'elle est censée jouer. Un jour, un père qui allait se séparer de son épouse, m'a demandé d'expliquer au petit que ce serait la nouvelle compagne de son papa qui viendrait le chercher. Ce n'est pas à moi de prendre en charge ce genre de situation délicate. La communication avec les parents est essentielle et, puisque les petits ne savent pas encore bien s'exprimer, il est important d'avoir un "parent relais" qui transmet la météo du jour .

 Ce métier est-il une vocation ?

Oui, ma mère est aussi enseignante, en primaire. Quant à moi, je n'ai jamais hésité entre maternel et primaire parce que je suis plus tactile et épidermique, alors qu'en primaire c'est déjà beaucoup plus théorique.

Quel est le profil idéal pour exercer ce métier ?

Etre à l'écoute, très créatif et avoir un grand sens de l'observation. Il faut laisser aux enfants une marge de liberté tout en étant très vigilant.

Votre formation vous a-t-elle bien préparée à ce métier ?

Non, il y a un monde de différence entre ce que j'ai appris et la réalité du terrain : la plupart des professeurs qui nous apprennent à enseigner ne savent pas eux-mêmes ce que représente concrètement la gestion d'une classe avec ses aléas. De plus, la durée des stages au sein du cursus est de plus en plus réduite: à présent, il n'y a plus qu'une semaine de stage en 1ère année et 8 semaines en dernière année! C'est hallucinant, parce que sentir si on est prêt ou non à orchestrer un groupe de 30 élèves ne peut s'appréhender qu'en situation réelle. 

Travaillez-vous en collaboration avec une puéricultrice ? 

Oui et ce n'est vraiment pas un luxe. Il n'y a qu'une seule puéricultrice pour toutes les classes et elle apporte une aide pratique très précieuse. 

Et si c'était à refaire ? 

Je ne regrette rien, mais je ne me vois pas terminer ma carrière (58 ans) dans ce métier. J'estime qu'à partir d'un certain âge, on n'est plus apte à tenir les commandes d'une classe de 30 enfants. Qui sait, j'enseignerai peut-être aux futurs instituteurs et j'essaierai de leur apporter l'aspect pratique qui m'a tant manqué. 

Quels sont vos meilleurs souvenirs professionnels ? 

Au début de ma carrière, j'ai accueilli un enfant handicapé dans ma classe. Ce qui m'a semblé ingérable a priori est devenu une de mes expériences professionnelles les plus enrichissantes: le regard différent qu'il portait sur le monde a déclenché une profonde remise en question au sein de toute la classe. C'est génial aussi quand d'anciens élèves viennent me voir et me demandent si j'ai encore telle ou telle chose dans ma classe: ça signifie qu'ils n'ont pas fait que passer, que j'ai fait partie de leur vie.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.