Christian Carez,
Photographe documentaire

Né en 1938, Christian Carez a été professeur à l'atelier de photographie de La Cambre entre 1981 à 2002. A l'origine photographe publicitaire et de mode, il est actif depuis une vingtaine d'années à la fois dans la photographie documentaire à vocation sociale et dans la photographie de fiction, le plus souvent mise en scène.

Quel a été votre parcours ?

Je crois que je suis un photographe assez atypique puisque je ne suis pas très spécialisé et je suis très content de ne pas l'être. Or, je sais qu'on aime beaucoup classer les gens dans un petit tiroir avec une petite étiquette. J'ai d'abord fait une partie de mode-pub, pendant 6-7 ans, fin des années '60. J'ai un tout petit peu repiqué pendant 2 ans à la fin des années '80 mais je n'ai pas tenu longtemps. J'ai été également professeur pendant 21 ans à la Cambre. Je fais aussi de la photo documentaire dont certains travaux de type culturel, par exemple pour la Fondation Roi Baudouin. A côté de cela, j'ai un travail personnel qui est double : d'une part, le documentaire social et, d'autre part, du « fine art » comme on dit dans notre jargon, donc photographe comme un peintre, sculpteur ou graveur. Enfin, je réalise des commandes. La dernière, c'était pour le Ministère de l'Equipement et des Transports (MET) de la Région Wallonne. Il s'agissait d'un travail sur les voies navigables.

Est-ce un événement particulier qui vous a amené à la photo ?

Absolument ! C'est parce que j'étais très amoureux ! Quand j'avais 14-15 ans, je voulais être marin comme beaucoup de gens dans ma famille mais j'ai appris à ce moment-là que j'étais daltonien. Pour la marine, ce n'était donc plus possible. J'étais désemparé. Puis, je suis tombé très amoureux de Charlotte ! Quand je lui annonçai la mauvaise nouvelle et lui dis que c'était pour voyager que je voulais devenir marin, elle me répondit: « Pourquoi ne ferais-tu pas la photo ? Tu voyagerais aussi ! ». A l'époque, elle était étudiante à La Cambre. Par un beau matin de printemps, elle m'y a emmené. Moi qui avais horreur de l'école, je me suis trouvé devant quelque chose qui ne ressemblait pas du tout à une école ! Le cadre était assez enchanteur. Je suis rentré à la maison et j'ai dit à ma mère que je ne voulais plus être marin. Voilà comment je suis devenu photographe !

Votre formation vous a-t-elle bien préparé à ce métier ?

C'était entre 1956 et 1960. L'atelier photo avait été créé quatre ans auparavant. Il y avait un chef d'atelier qui était un monsieur tout à fait charmant mais je ne suis pas sûr que c'était un bon prof ! Donc, j'ai appris quelques trucs mais pas grand-chose. Par contre, vu qu'à l'époque il y avait très peu d'étudiants (environ 160 pour toute l'école), j'ai pu passer beaucoup de temps dans les autres ateliers. Donc, je me suis baladé dans toutes les sections de la Cambre, y compris en architecture et pour moi, c'était cela l'apport de cette école. Je suis allé en communication graphique, en illustration, en gravure, en scénographie, en peinture, en sculpture,... en fait, un peu partout, avec des grands yeux curieux et très content d'être là, m'amusant comme un fou pendant ces quatre années. J'en ai un excellent souvenir. Au fond, ce que j'ai vraiment appris, surtout en technique, je l'ai appris tout seul.

Quel effet la photo a-t-elle eu sur vous ?

Cela m'a fait découvrir beaucoup de choses. J'ai aussi été amené à rencontrer beaucoup de gens. Je trouve que c'est un métier passionnant qui m'a permis d'aller dans de nombreux endroits. Une partie de la photo fait découvrir le monde. L'autre partie est plus introspective. Je crois qu'il y a un côté thérapeutique dans la création, que ce soit dans la peinture, le cinéma, la sculpture... ou la photo !

Quel regard portez-vous sur les domaines dans lesquels vous travaillez maintenant ?

Je suis content de pratiquer des disciplines apparemment aussi différentes que le « fine art » et la photographie documentaire. Prenons par exemple cette commande du Ministère de l'Equipement et des Transports. Pendant tout l'été 2003, j'ai fait tous les chemins de halage de toutes les voies navigables en Région Wallonne. J'ai ainsi pu réaliser mes paysages avec une liberté totale. Seule entrave, il fallait que la batellerie soit présente, ce qui était bien logique. Je me suis beaucoup amusé à faire ça. C'est un travail de commande certes, mais avec beaucoup de liberté. C'est un super souvenir. Malheureusement, ce genre de commande est rarissime et les gens qu'on rencontre ne sont pas toujours aussi merveilleux. Dans la pratique de mon boulot, je n'ai jamais voulu - d'abord par peur et aussi pour d'autres raisons - devenir un artiste « professionnel ». Mais attention, ça ne vaut que pour moi, c'est très personnel. Je n'ai jamais eu trop envie de vivre de mon art, pour employer une expression que je n'aime pas du tout. A tort ou à raison, je me suis dit que je risquerais d'y perdre ma liberté. On n'est pas des héros, en tous cas pas moi ! C'est aussi une des raisons pour lesquelles je suis devenu prof. Grâce à mes étudiants, j'ai vraiment passé de très bons moments à La Cambre. Je ne le dirai jamais assez. J'ai été très heureux durant ces 21 ans mais ce ne serait peut-être plus le cas maintenant. Avec les accords de Bologne, il y a des changements dans l'enseignement supérieur et à l'université que je trouve insupportables.

Quels sont les travaux qui vous sont le plus souvent demandés ?

On ne me demande pas souvent des travaux, ce sont des initiatives personnelles. Je savais que le MET cherchait quelqu'un pour ce projet sur les voies navigables. Je leur ai montré mes travaux en matière de paysage et je l'ai eu. Ce n'est pas eux qui m'ont téléphoné. C'est surtout moi qui dois me débrouiller pour avoir des commandes.

Comment est perçue la photographie dans notre pays ?

On n'est pas dans le pays où c'est le plus simple ! Ailleurs, le regard que les gens portent sur la photographie est un peu plus ouvert et un peu plus malin qu'ici. Il n'y a pas si longtemps que ça, quand vous disiez que vous étiez photographe, on vous demandait où se trouvait votre magasin ! Photographe, pour moi, ce n'est pas cela ! Ce n'est pas vendre des films ! La connaissance de la photographie dans la population, elle frise en général le zéro absolu ! Par contre, ce que je trouve de positif en Communauté française par rapport à d'autres pays, c'est qu'il y a de nombreuses occasions de travailler sur le terrain, dans de petites ASBL qui souvent fonctionnent bien. Pour un jeune photographe, c'est parfois bien plus facile qu'en France qui pourtant est un pays culturellement proche de nous. Mais il faut bien se dire que ce genre de métier n'est pas évident.

Quels sont les investissements en terme de temps, de matériel ?

Cela représente beaucoup de temps surtout si l'on veut mener de front les commandes et le boulot personnel. Pour le matériel, je pars du principe qu'il faut un minimum. La photo est tellement vaste. Entre quelqu'un qui fait des photos de mariage ou de communion et quelqu'un qui fait des expos ou de la photo documentaire, le matériel est différent. Il ne faut que le nécessaire. Le principal est d'éviter d'avoir des charges de remboursement trop élevées sinon on perd sa liberté. Par exemple, pour quelqu'un qui choisirait de faire de la photo industrielle ou de la photo d'architecture, il est à peu près impensable de ne pas faire tout cela en numérique. Je crois qu'un jeune photographe doit d'abord posséder son infrastructure de post-production à la maison : un ordinateur assez puissant et rapide, un écran art graphique, un scanner,... soit quelque chose qui tourne autour des 250 000 francs belges.

Pour vous, c'est quoi une photo réussie ?

Je suis incapable de vous le dire. C'est tellement vaste et tellement subjectif ! Et puis, il y a les modes, ces sacrées fichues modes... C'est plus facile si l'on parle de technique. Encore que création et technique sont souvent tellement imbriquées ! Prenons une reproduction de tableau. La photo doit être nette, le tableau d'équerre et les couleurs justes. Un pur acte technique et uniquement technique ! Prenons maintenant une photo d'architecture. Là aussi, évidemment, la technique a son importance. Mais elle ne suffit pas, loin s'en faut ! Pour avoir une bonne photo d'architecture, il faut rendre l'esprit du travail de l'architecte. C'est beaucoup plus subjectif, plus difficile. Je pense que ce qui fait des images réussies (parfois !) et ce qui, en tous cas, est très important pour un photographe (tout comme un boulanger ou un médecin d'ailleurs), c'est d'être heureux dans son boulot. J'ajouterai que la photo d'auteur demande un certain courage, de l'inventivité, de la créativité, de l'imagination et surtout de l'engagement, au sens large du terme. Ainsi que de la passion !

Quelles difficultés rencontre-t-on dans l'exercice du métier ?

Des problèmes d'argent et des difficultés à trouver du travail. J'ai pas mal d'amis aux Etats-Unis, qui n'habitent pas forcément New York ou Los Angeles, et qui vivent en partie de la vente de leurs photos. Ils sont par exemple profs à mi-temps et ils vendent des tirages autour d'eux, à leurs amis et connaissances. Ils demandent à peu près de 1000 à 1200 dollars pour un tirage et ils en vendent une cinquantaine par an. Ici, ça n'existe pas ou quasi pas. Les commandes qu'on peut réaliser avec un minimum de liberté ne courent pas les rues. Quant au photojournalisme, en Belgique francophone du moins, on peut oublier ! En fait, les débouchés vraiment intéressants ne sont pas légion. Mais loin de moi l'amertume et l'aigreur, je trouve toujours que c'est un métier plus que passionnant. D’autant qu’il devient de plus en plus concevable de sortir des limites de notre pays ! 

Que vous inspire les nouvelles technologies ? 

Ça m’inspire plusieurs réflexions. En gros, que l’on fasse des photos avec un appareil numérique ou argentique, ça ne change pas grand-chose. J’aimerais que l’on puisse continuer à faire des tirages au charbon et de l’autre côté des tirages numériques. Je n’ai pas de hiérarchie à ce sujet. Je pense que maintenant les tirages numériques ont une conservation couleur bien plus grande que les argentiques. D’autre part, il n’y a plus eu en photo un tel choix de papier depuis 1950. Chacun fait comme bon lui semble mais en tous cas il n’y a pas un truc qui est bien et un truc mauvais. Je pense qu’il y a des avantages et des inconvénients des deux côtés et qu’on ne doit pas comparer des pommes et des poires. Pour les tirages, je n’utilise quasi plus que le numérique. Je pense, toutefois, qu’il y a un énorme problème de conservation des fichiers. Par ailleurs, avec le numérique, on jette beaucoup de photos, pour conserver de l’espace disponible sur la carte de son appareil. C’est une catastrophe, il y a des photos qu’on regarde cinq ans après les avoir faites et qui sont peut-être bien meilleures que celles qu’on avait sélectionnées à l’époque. Je suis passionné par la notion de trace en photo et je trouve qu’il y a des photos de vacances qui, avec le temps, deviennent des merveilles. 

Dans les écoles de photo telles que La Cambre, le numérique occupe quelle place ? 

Je ne suis plus à la Cambre depuis trois ans. Mais je crois qu’ils prennent beaucoup de retard par rapport au numérique parce qu’il n’y a pas de moyens suffisants pour acheter le matériel nécessaire. Ni pour avoir assez de professeurs. Ce n’est bien entendu pas la faute des écoles mais le résultat d’un choix politique ! Il y a sous-équipement et ça va faire beaucoup de dégâts. Mais cette situation n’est absolument pas propre à la Cambre. Elle est, je crois, généralisée ! Ceci dit, concernant l’apprentissage du numérique, la responsabilité des étudiants est aussi engagée. Si on ne travaille pas à la maison sur son ordinateur (pour autant qu’on en ait un !) pour appliquer ce qu’on a vu au cours et rechercher des trucs soi-même, je crois que ça ne peut pas fonctionner… 

Trouvez-vous que les études préparent bien au métier ? 

Je ne peux vous dire qu’une chose : avec mon assistant, on essayait d’être le plus près possible de la réalité, de ce qui attendait les étudiants après leurs études. En ne coupant cependant pas les ailes de leurs désirs ! On tentait surtout de les révéler à eux-mêmes. 

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut se lancer dans la photo ? 

Avant tout, il doit se renseigner sur l’école dans laquelle il va rentrer. Il doit savoir si elle lui convient. Un jour, une jeune femme est venue me trouver me disant qu’elle voulait faire de la photo animalière. Je lui ai dit que ça ne servait à rien de passer cinq ans dans une école. Je lui ai conseillé d’acheter quelques magazines sur les animaux, de se procurer les adresses des photographes travaillant pour ces magazines et puis de se battre pour pouvoir faire un stage chez eux. Il n’y a aucune école de photo au monde qui peut vous apprendre ce genre de photographie ! 

Comment voyez-vous l’avenir du secteur ? 

J’ai bien du mal à vous répondre et à dissocier ma vision de l’avenir de la photographie de celle que j’ai de l’avenir du monde et de notre société. Et je ne suis pas vraiment quelqu'un de très optimiste… Mais je répondrai, envers et contre tout, citant ce bon vieux Nadar (extraordinaire portraitiste français du XIXe siècle) : « La photographie est un plaisir et doit le rester ! »

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.