Christian Defresnes, Dermatologue

Interview réalisée en février 2015

Pourquoi avoir choisi la dermatologie ?

Ayant un papa dermatologue, j'avais toujours dit "tout mais pas cela".

Mais j'avoue que j'ai été séduit par le cours de mon prof de dermatologie en 3ème doctorat (on dirait maintenant 3ème master).

Ce qui me plait dans mon job, c'est le fait qu'il n'existe aucune interface entre moi et les personnes que je reçois. Je ne me cache pas derrière un scanner, une radio pour regarder le patient et c'est cela que je trouve le plus plaisant dans mon job. On reste dans la relation médecin-malade dans ce qu'elle a de plus fondamentale, c'est à dire la rencontre entre deux personnes. Je connais pleins de spécialistes qui deviennent de plus en plus des médecins techniciens et moi je n'ai pas envie de faire cela. Avec deux yeux, deux mains, on peut déjà aller loin en tant que dermatologue.

Voyez-vous d'autres avantages à votre métier ?

L'aspect relationnel est le principal.

Sinon, le fait que, quand je me lève le matin, je ne sais absolument pas ce qui m'attend.

On peut tomber aussi bien sur des consultations banales et simples comme une petite adolescente un peu complexée par son acné qu'on va pouvoir aider vite fait bien fait que sur un vilain cancer bien sérieux, sur des patients malheureux depuis des années... C'est cela l'avantage d'avoir une activité qui n'est faite, en ce qui me concerne, que de consultations, c'est qu'on est dans le rapport humain du matin au soir. Donc, je n'ai pas de journées préprogrammées. Ce n'est pas comme un cardiologue, par exemple, qui sait que le lendemain, il va faire X stents sur sa journée.

Moi, je ne sais pas ce que je vais faire le lendemain, surtout que je n'ai pas la curiosité de regarder la veille qui j'ai le lendemain.

Y-a-t-il quand même une journée-type ?

On peut en avoir, c'est une question d'organisation, mais moi, j'aime le côté varié. C'est vrai que, comme je suis là depuis très longtemps, on a essayé différentes choses. Par exemple, quand mon père était encore là, on organisait des matinées opératoires ensemble, le mardi, où on ne faisait que des interventions à quatre mains. Maintenant qu'il n'est plus là, je ne le fais plus, je  pourrai le faire avec mon associée mais je dois bien admettre que cela ne s'est pas fait.

Voyez-vous une évolution dans votre profession ?

En fait la dermatologie a considérablement évolué avec les années et heureusement.

Moi, j'ai commencé la dermato en tant qu'assistant en 78 jusque 81 puis je me suis installé à Namur fin 81. J'ai appris une spécialité qui était totalement descriptive. Donc, il y avait le syndrome de ceci ou le syndrome de cela avec tels ou tels signes cliniques et puis, s'il y avait telles variantes, cela s'appelait autrement, c'était ultra descriptif. On est maintenant sur une des branches les plus actives de la médecine où on a non seulement compris le "comment cela se passe"  mais on est même en train de pénétrer dans le "pourquoi cela se passe". C'est une des branches les plus évolutives et c'est aussi très stimulant.

Un exemple : quand j'étais un bébé dermatologue, quand quelqu'un avait beaucoup de psoriasis, ma maladie fétiche, si la personne avait de l'argent, elle partait pendant un mois à la mer morte, si elle n'avait pas de sous, elle allait un mois par an dans le service où j'étais assistant à Woluwé. On lui faisait un bain de goudron, on l'a brûlait avec des ultraviolets de l'époque et on l'a tartinait de crème cortisonée. Je me souviens d'un monsieur très mince et très grand qui m'a frappé, il s'était recouvert de papiers journaux pour être moins brûlé par les ultraviolets. Maintenant, ces gens, on leur fait des injections deux fois par mois , voire une fois par trimestre et ils vont très bien. Quelle évolution!

La dermatologie, c'est devenu quelque chose d'immense, donc, c'est devenu impossible de tout savoir. Maintenant ce qui est différent aussi, c'est que tous nos jeunes ont une spécialité. Ils se spécialisent dans l'esthétique, dans le dépistage précoce du mélanome, dans les cheveux,...

C'est peut-être encore plus typique de l'enseignement proposé par l'ULB. Là, ils sont obligés de se spécialiser.

Y a t-il aussi une évolution au niveau des maladies que vous traitez depuis le début de votre carrière ?

Il y a certainement des maladies qui ont disparu. Par exemple, je sais bien qu'on dit qu'elle est de retour mais faut bien reconnaitre que la syphilis, j'en vois une tous les trois ans. On en voyait sans doute plus dans les années 70.

Ce qui a  le plus augmenté dans ma branche, ce sont probablement les eczémas allergiques de contact. On est en contact avec de plus en plus de composés chimiques responsables d'allergies de contact.

Vous avez mis en évidence le fait que le relationnel occupe une place très importante dans l'exercice de votre profession mais quelle est la part laissée à l'aspect technique ?

Il y a quand même effectivement toute une série d'actes techniques. En fait, la dermatologie est devenue une discipline très vaste. Mais cela devient difficile de tout faire bien, partant du principe qu'on ne fait bien que ce que l'on fait souvent. C'est pour cela que vous avez toutes une série de collègues (collègues d'ailleurs souvent de sexe féminin) qui se spécialisent dans la dermatologie esthétique. On va trouver tout à fait logique d'aller chez le dermatologue pour s'injecter du botox, ou de l'acide "hyaluronique". Pour ma part, je le fais très peu, puisque j'ai la chance et le plaisir d'avoir une associée qui le fait pour moi. Il y a aussi toute la chirurgie. On peut enlever des grains de beauté - on en fait treize à la douzaine - et si on est un petit peu formé pour cela, on peut enlever pratiquement tous les cancers cutanés. Vous avez tout le domaine des tests allergiques. Vous avez aussi tout ce qui est flémo. En Belgique, vous n'avez pas de flémologues ni d'angiologues. Donc, ce qui se fait par les angiologues et flémologues en France se fait en Belgique soit par des dermatologues, soit par des chirurgiens vasculaires, cela dépend des régions. Par exemple, à Namur, aucun dermato ne s'occupe vraiment d'enlever les varices, ce sont les chirurgiens vasculaires, par contre, les varicosités, c'est pour nous.

Donc, au niveau des actes techniques, il y a la chirurgie sûrement, l'esthétique, les tests allergiques et alors toute la pratique "laser" qui se raccroche à l'esthétique.  Puisque, contrairement à d'autres branches, les lasers en dermato ne sont utilisés que pour de l'esthétique. On peut faire des épilations, on peut traiter des couperoses, rajeunir des peaux,...

Evidemment, c'est le seul acte technique qui nécessite un bel investissement au départ. Acheter un set de chirurgie, cela ne coûte rien, il est évident qu'un laser, ça coûte beaucoup plus cher.

Etes-vous spécialisé dans un domaine en particulier de la dermatologie ?

Moi, je suis spécialisé dans la dermatologie générale. J'aime bien ce terme là car fondamentalement, c'est cela que j'aime bien, rencontrer des gens qui sont  malades plus que des gens mal dans leur peau ou qui trouvent qu'il y a une petite ride qu'on pourrait améliorer par ici par là.  La dermatologie générale avec ce qu'elle a de son quotidien; les eczémas, les psoriasis avec les tests allergiques, des acnés. Moins les verrues et les molescums contagiosum, je crains fort que ce soit aussi pour ma collègue. Comme on retrouve plus cela chez les enfants et que c'est une femme de 30 ans avec trois enfants, elle voit plus les enfants que moi. J'avoue que c'est un des domaines où je suis le moins bon. J'aime moins la dermatologie esthétique. C'est vraiment la dermatologie générale que j'aime.

C'est vrai que je "suis quand même spécialisé" dans le psoriasis tout simplement parce que, quand je suis arrivé à Namur, venait d'être inventé une nouvelle technique pour traiter par ultraviolets le psoriasis, qu'on appelle la puvathérapie et qui a été remboursée à partir de 83. J''ai alors acheté en 84 un matériel de puvathérapie et j'étais le seul non seulement de Namur mais aussi de la province, et suis resté le seul pendant presque 10 ans. Je me suis donc spécialisé naturellement parce que j'étais donc consulté par des patients de toute la province atteints de psoriasis grave.

Est-ce que vous pensez que c'est un métier où il y a encore de l'avenir pour les jeunes ?

Quand je suis arrivé "sur le marché" fin 81, on était plus ou moins 300 dermatos. Maintenant, on est largement plus de 800. Comme la population n'a pas fait 2,5 fois entretemps et qu'il y a eu quelques crises économiques qui sont passées par là, il n'y a pas nécessairement beaucoup de consultations disponibles en dermatologie générale. C'est pour cela qu'il y a toute une part des jeunes dermatos, essentiellement des collègues féminines, qui choisissent le créneau de l'esthétique parce que cela les intéressent mais aussi parce que c'est un plus et c'est une des rares possibilités de ma branche de s'étendre. Et là, elle s'étend bien. Mais honnêtement, il y a évidemment de la place pour tout le monde. Moi, je suis en brave dermato de province et je me bats pour ne pas avoir deux mois de délai. Il y a 6 -7 ans, j'en étais arrivé à trois mois de délai et c'est pour cela que j'ai demandé à une jeune collègue de s'associer avec moi. On était redescendu à trois semaines et puis inéluctablement, ça recommence, on est denouveau à 6 semaines.

Que voyez-vous comme inconvénients à votre métier?

Il est prenant. C'est sûr que pour en arriver là, il a fallu travailler parfois au moins 12h par jour et parfois encore maintenant. C'est plus difficile d'avoir un 35h/sem. Quoique, on peut envisager de pratiquer ce job à mi-temps puisque c'est une branche où il y a peu d'urgences.

Mais c'est sûr que si vous faites cela, vous n'aurez sans doute pas le renom que vous auriez si vous êtes à temps plein. Tout dépend de ce que vous recherchez dans votre boulot.

Mais ce n'est pas facile de trouver des inconvénients de quelque chose qu'on adore depuis trente ans.

Maintenant, il ne faut pas avoir honte de parler de cela, ce n'est certainement pas la spécialité la plus rentable.

Quelles sont les qualités essentielles pour exercer ?

Il faut sans doute un caractère indépendant, être organisé et, c'est pas plus mal, un côté humain. Je pense honnêtement que c'est un côté qui joue infiniment plus que les compétences réelles.

Au niveau du cadre professionnel, les dermatologues ont-ils pour la plupart un cabinet privé ?

Plus tellement. Je constate que sur 10 ans, quand je vois ce qui se passe sur Namur,  il n'y a plus eu un seul cabinet qui s'est ouvert. On a renforcé les cabinets privés existants. Par contre, vous voyez une augmentation vertigineuse du nombre de dermatologues qui sont, à temps partiel, dans les unités hospitalières. C'est le côté facile de la branche, on peut y aller  quand on veut, vous savez que vous y allez de telle heure à telle heure.  Je pense que le côté "je m'installe en solo et en privé", n'est plus à la mode et je pense que c'est lié à la manière dont évolue la médecine. Avant, le vieux généraliste repartait encore faire des visites après son film du soir, maintenant on a envie d'avoir une qualité de vie et ne pas avoir une vie qui s'arrête à la médecine. Et ce n'est pas spécifique aux femmes.

Est-ce que le travail effectué en hôpital et en cabinet privé est-il sensiblement identique ?

C'est le même travail. Cela dépend si vous appartenez à un hôpital qui a envie d'investir ou pas dans la dermato et donc, s'il vous offre des "jouets" plus ou moins coûteux (les lasers,...). Ca, cela dépendra donc du gestionnaire de l'hôpital.

Collaborez-vous avec d'autres professionnels de la santé ?

Oui. Comme je le disais toute à l'heure, nous ne sommes plus du tout capables de tout appréhender. A la clinique, par exemple, on a une collègue qui a développé une très belle consultation en parallèle avec un chirurgien vasculaire. Tous les cas difficiles de plaies, de diabétiques qui perdent par exemple un orteil, deux orteils sont vus systématiquement et par le dermato et par le chirurgien vasculaire, ensemble. C'est un plus.

C'est évidemment plus facile quand on consulte à l'hôpital de collaborer avec les chirurgiens. De même qu'en clinique, on participe aux traitements des diabétiques avec les endocrinologues-diabétologues, podologues. Finalement, plus avec des chirurgiens qu'avec la médecine interne. Traditionnellement, en hôpital, la dermatologie fait partie de la médecine interne mais, fondamentalement, ce sont plus avec des chirurgiens qu'on travaille.

Comment s'organise votre semaine de travail ? Avez-vous d'autres activités que la consultation en cabinet ?

Cela occupe effectivement la majorité de mon temps. Je vais juste une demi-journée par semaine en hôpital. De temps en temps, je réponds à une interview. Demain, je vais par exemple sur le plateau de la RTBF. Mais c'est anecdotique.

Il y a aussi le système des réunions scientifiques, voire les créer, voire les animer. Par exemple, je suis responsable du GLEM (groupement local d'évaluation médicale), c'est à dire le recyclage. Je suis le rapporteur (on ne dit pas président chez nous) depuis 15 ans. Cela implique de trouver 4 conférences intéressantes par an et un petit travail administratif. Le GLEM, c'est un groupe qui doit être constitué obligatoirement de médecins de la même spécialité.

Comment fonctionne le système de recyclage des dermatologues ?

Il est le même pour tous les médecins. On doit faire par an 20 points minimum dont trois points d'une branche pas très rigolote qui s'appelle "éthique et économie". Plus économie qu'éthique d'ailleurs. 4 points de GLEM puis le reste ce sont des conférences diverses qui peuvent être locales, nationales, internationales. Pour ma part, je n'ai quasiment que des internationales mais c'est un choix personnel.

Voyez-vous d'autres choses que vous auriez voulu dire par rapport à votre métier ?

Qu'après 36 ans, je me lève tous les matins en me disant "chic, je vais consulter". Vous avez rencontré un dermatologue heureux!

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.