Corinne Schoonjean, Pédopsychiatre

Interview réalisée en janvier 2004

Où travaillez-vous et que faites-vous ?

Je travaille à mi-temps au centre de guidance d'Ixelles qui a une double mission: préventive et curative (prise en charge après diagnostic). J'anime des groupes de réflexion chez les "tout-petits", dans les crèches, les pré-gardiennats, les écoles maternelles. Je rencontre régulièrement des infirmières, des assistants sociaux, bref des gens de terrain qui sont en contact en première ligne avec les enfants. 

Je supervise des groupes de puéricultrices dans les crèches dans le but d'améliorer l'organisation, de mieux gérer les priorités et de mettre l'accent sur l'enfant. Parfois, il m'arrive d'aller, à la demande des parents ou des crèches, observer un enfant sur son lieu de garde. Il s'agit alors plus d'observation que de prévention: la barrière entre les deux est très mince. Il m'est arrivé de rencontrer la direction d'une l'école ainsi que les professeurs parce que plusieurs élèves avaient subi des deuils pendant une même période. Cela posait des difficultés au sein de la classe. 

Je rencontre des enfants et leur famille. Les demandes concernant les divorces, les conseils pour la préparation des enfants à la séparation et pour la répartition des gardes sont de plus en plus nombreux. Il y a aussi beaucoup de cas sur les troubles du sommeil, de l'alimentation, du comportement, de l'apprentissage de la propreté, de troubles scolaires de l'apprentissage (le PMS nous envoie pas mal de cas) ou encore l'hyperactivité (ça, c'est le mal du moment!). 

Le côté plus psychiatrique de ma fonction consiste à poser des diagnostics et à donner des conseils sur des pathologies plus lourdes: l'autisme ou des troubles psychotiques avec des difficultés plus graves et plus profondes que de simples problèmes scolaires. 

Quelle est la particularité du pédopsychiatre par rapport au psychologue ? 

C'est une bonne question! Il est vrai que si le nombre d'années d'études est différent, au final, le résultat est quasi le même. Je pense que, souvent, ce sont les gens qui se font des représentations différentes: ils pensent que plus c'est grave, plus il faut avoir recours à un pédopsychiatre plutôt qu'à un psychologue. Ce qui n'est pas toujours vrai d'ailleurs. 

La grande différence est que le pédopsychiatre peut prescrire des médicaments. Et encore! Pour ma part, je prescris très peu de médicaments. Je recherche plutôt les causes du problème, ce qui ne fonctionne pas bien au niveau de la famille ou dans la construction psychique de l'enfant.

Avez-vous fait une thérapie ? 

Oui. Dans notre formation, nous sommes encadrés par un référent qui nous interroge sur nos réactions. Ce n'est pas obligatoire, mais c'est vivement conseillé. Il faut avoir envie de le faire pour que ce soit efficace. Parce qu'il faut bien se connaître et reconnaître les moments difficiles de sa propre vie pour pouvoir prendre de la distance face aux problèmes des autres, aux souffrances de l'enfant. L'important est de se libérer par une bonne connaissance de soi pour être totalement disponible pour l'enfant.

Quelle est votre formation ? 

J'ai étudié la médecine à l'UCL. A la fin du quatrième doctorat, j'ai dû choisir entre la médecine générale ou présenter un concours permettant de faire une spécialisation. J'ai présenté et réussi le concours en pédopsychiatrie, j'ai fait des stages, passé huit interviews d'évaluation par des professeurs. La sélection était déjà très forte à ce moment-là. 

Puis j'ai présenté un concours écrit, avec une matière à étudier. A partir de là, il m'a fallu travailler cinq ans pour devenir pédopsychiatre. J'ai d'abord commencé comme assistante dans un hôpital où j'avais une journée de cours tous les mois et je faisais des gardes régulières aux Cliniques Saint-Luc. 

Mes études ont consisté en une année de neuropédiatrie, une année de psychiatrie adulte suivie de trois années de pédopsychiatrie. Cette spécialisation a duré six ans en réalité, parce qu'entre-temps, j'ai eu deux enfants; ce qui m'a d'ailleurs aidé à mieux comprendre les réalités de la petite enfance. 

Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui voudrait devenir pédopsychiatre ? 

De bien réfléchir avant d'entamer ce genre d'études. D'être sûr de vouloir être pédopsychiatre: les études sont très longues et difficiles. Parfois, je me dis que j'aurais pu me contenter des études en psychologie, que j'aurais pu faire plus vite des formations complémentaires qui sont de toutes façons nécessaires, que l'on soit psychologue ou psychiatre. 

Il n'est peut-être pas nécessaire de passer par la médecine. Je dois toutefois avouer que je ne me suis posé la question qu'en fin de parcours et que j'ai adoré les études de médecine. L'avantage de ma formation est que je sais comment le corps fonctionne et comment mettre le corps et l'esprit en relation.

Quelles sont les difficultés de votre métier ? 

C'est psychiquement très fatigant parce qu'il faut être continuellement attentif à ce que l'enfant dit et laisse paraître. On est confronté à beaucoup de souffrance et c'est quelquefois tellement dur à gérer qu'on en a mal au ventre. Je suis contente de ne le faire qu'à mi-temps.

Qu'est ce que cela vous apporte ? 

C'est passionnant. Libérer la souffrance des gens, c'est une réussite importante et valorisante. Il y a évidemment des moments de découragement en cas d'échec, quand on n'arrive pas à cerner les vrais problèmes des patients ou à les faire guérir. 

Le travail en équipe est très important, parce qu'il aide à vivre les moments forts ou ceux où on a l'impression d'être confronté au vide. Je n'aurais jamais pu exercer une profession sans contacts avec les gens: j'ai l'impression que ce que je fais a du sens.

Quelles sont les capacités et compétences requises ? 

Je pense qu'il faut être prêt à se confronter à sa propre histoire. Il faut pouvoir passer par des moments difficiles, savoir qui on est, comment on est, être en perpétuel questionnement. Cela s'apprend, ce n'est pas inné.

Il faut une certaine sensibilité : ne pas se laisser totalement envahir par ses émotions sans toutefois les juguler complètement. Il m'est arrivé de pleurer avec les enfants et leurs parents, je ne suis pas un caillou et il y a des situations très difficiles à supporter. Il est dommage qu'il n'y ait pas plus d'hommes dans cette profession. Je suis persuadée qu'ils pourraient apporter beaucoup aux enfants.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.