Denis Collette, Pisciculteur

Interview réalisée en mai 2010

Denis Collette, pisciculteur et chef d’entreprise de la pisciculture Collette depuis 45 ans.


En quoi consiste votre activité au quotidien ?

La pisciculture Collette a été créée par mon grand-père en 1925. J'ai pris le relais voilà 45 ans. Je représente donc la troisième et dernière génération de pisciculteurs Collette.

Quand j'étais petit, il n'y avait rien comme distraction ici : ni télévision, ni radio, ni ordinateur. Je suivais mon père et je l'observais. Nous étions les plus grands producteurs de truites Fario de Belgique et même d'Europe. Nous produisions aussi des truites Arc-en-ciel. La truite Fario est la vraie truite du pays alors que la truite Arc-en-ciel a été importée des Etats-Unis.  

Ce site est le plus beau du pays. Une source nous donne 400m³ d'eau à 11,5°C à l'heure toute l'année. En été, nous avons de l'eau fraîche et en hiver, de l'eau chaude. Grâce à cette source, nous pouvions élever des truites toute l'année. Ce site comptait pas moins de 30 étangs !

Les gens pensent toujours que les truites viennent des rivières en face des restaurants, surtout dans les Ardennes, mais depuis 1936, les truites venaient d'ici ! Je livrais 750 à 850 restaurants par semaine jusqu'en 2004, en Flandre comme à Bruxelles et en Wallonie. Aujourd'hui, j'ai pris ma pension. J'ai réduit les activités de la pisciculture Collette puisque mes enfants ont décidé de ne pas reprendre l'affaire mais je reste actif dans le secteur.

Il faut deux ans et demi pour que la truite Fario arrive à maturité et un an et demi pour l'Arc-en-ciel. Pour commencer, il faut acheter ou produire des oeufs. Ici, nous avions des géniteurs, mais pas assez pour assurer la production entière qui s'élevait à deux ou trois millions de truites par an. Je cherchais des oeufs au Danemark et dans les Pyrénées. Les oeufs étaient transportés dans des bacs spéciaux. Arrivés ici, ils étaient installés dans un bâtiment appelé écloserie, où ils étaient fécondés. Comment ? On prend une truite, mâle comme femelle, et on presse son ventre pour en faire sortir les oeufs ou la laitance. Ensuite, on répand la laitance sur les oeufs. Les oeufs ainsi fécondés sont placés dans des bacs spéciaux qui sont « arrosés » par le dessous pour éviter que l'eau ne les entraîne avec elle en s'écoulant. Ils sont aussi passés au formol pour empêcher les morts de contaminer les vivants, comme des pommes qui pourrissent et contaminent les pommes voisines. Autrefois, on utilisait le vert de malachite mais ce produit a été interdit. On a découvert qu'il est cancérigène et qu'il reste dans la truite jusqu'à sa consommation. 

Quand les alevins sont éclos et que la vésicule, c'est à dire la réserve de nourriture qu'ils ont dans le corps, a disparu, on nourrit les alevins. Selon la variété de truite, le séjour en écloserie est plus ou moins long. Après quelques mois, les alevins rejoignent l'étang où ils continuent leur développement. II faut les nourrir et déverser du formol dans l'eau régulièrement. L'eau doit être courante et très oxygénée. Comme il s'agit d'eau de source, elle doit subir moins d'analyse qu'une eau dans une aquaculture artificielle. Il faut aussi protéger les truites des prédateurs. En plaçant un filet au dessus de l'étang, on empêche les cormorans de pêcher. Contre les hérons, par contre, on n'a toujours rien trouvé. Régulièrement, il faut vider les étangs et trier les truites puis les répartir dans les étangs en fonction de leur taille.

Une bonne « truite-portion » pèse de 250 à 300 grammes. Une fois arrivées à ce poids, je rassemblais toutes les truites dans un bac spécial pouvant en contenir une tonne et demi. Ensuite, certaines truites étaient évacuées directement, par exemple pour la pêche, parce que nos poissons allaient aussi peupler les zones de pêche. Les autres truites étaient triées selon les exigences des restaurateurs avant d'être chargées et livrées le plus rapidement possible. Pour le tri, mon père avait déjà son système. J'ai moi-même créé un bâtiment permettant de vider tous les étangs en même temps. 

En 2003, j'ai vendu 350 tonnes de truites ! Je vendais aussi entre deux et quatre tonnes d'écrevisses par semaine. J'ai été forcé de diversifier mon offre. Autrefois, les clients demandaient uniquement de la truite vivante, puis, il a fallu la transformer. Ensuite, on m'a demandé des homards et des écrevisses.
J'ai toujours voulu vendre des écrevisses. Mon père l'avait fait dans les années ’50, mais ça marchait si mal que ma mère et moi, nous avions du manger tout le stock ! Suite à cet échec, mon père m'avait toujours dit de ne jamais recommencer ce commerce. Quand j'ai repris l'affaire, j'ai été contacté par un producteur turc. Il m'a proposé des écrevisses. Mes parents étaient en vacances, alors j'ai accepté d'acheter dix kilos. Je les ai vendus en une heure. Au retour de mes parents, je vendais déjà entre 500 à 600 kilos d'écrevisses par semaine. Elles venaient des grands lacs turcs, d'Arménie et même d'Iran. Je me chargeais donc uniquement de leur distribution. En effet, il n'est pas possible d'élever les écrevisses en Belgique. Il faut une eau très pure, très calcaire, très oxygénée, pas plus de 20 mètres de fond et pas plus de six écrevisses par mètre carré. Financièrement, c'est impossible d'assurer de telles conditions dans notre pays. De plus, ici, nous ne maîtrisons pas la technique.

Nous avons aussi un atelier de transformation qui nous permet de travailler le poisson : je fais de la truite nettoyée, des filets, de la truite sans arêtes... Cette truite a toujours sa tête et sa queue, mais plus aucune arête. J'ai fait un petit espionnage aux Etats-Unis pour apprendre cette technique.

Dans les années 80’, j'ai senti que les ventes chutaient. J'ai décidé d'investir dans un nouveau produit : la truite nettoyée et le filet frais. En fait, j'en produisais déjà à la main et j'ai entendu dire que quelqu'un essayait de créer une machine à filets. Je suis allé chez lui en Suisse. Quand j'ai vu la machine, j'y ai cru directement. J'ai investi et je l'ai toujours. Elle transforme une truite en deux filets en un dixième de seconde ! 

En dehors de l'élevage et du travail de la truite, j'ai des tâches administratives et comptables.  Un jour, notre secrétaire est partie se marier. J'ai alors hésité entre engager une nouvelle employée ou faire ce travail moi-même. J'ai opté pour la seconde possibilité et je suis passé à l'informatique. J'ai appris à utiliser un ordinateur en 1973. A l'heure actuelle, j'installe encore de nouveaux programmes moi-même.

Quelles sont les qualités nécessaires pour exercer votre profession ?

Je pense qu'il faut être observateur. Savoir regarder la nature, l'évolution des truites, c'est essentiel. Dans mon cas, il n'y a pas de technique de mesure ! Le tri à la main offre plus de précision qu'une machine. 

Un bon aquaculteur est aussi bricoleur. J'ai adapté tous mes camions au transport des truites. J'ai créé et construit un système de bacs pour le tri et pour le stockage du poisson. Il faut aussi s'y connaître en électricité et en plomberie. J'ai placé dans la pisciculture plusieurs kilomètres de tuyaux moi-même. Je suis aussi capable de tout réparer. 

Il faut parler plusieurs langues, bien que ce ne soit pas mon point fort. Les voyages sont nombreux, pour rencontrer des fournisseurs, des clients, des inventeurs... Je suis allé aux Etats-Unis, en Allemagne, en Turquie...

J'ajouterais qu'il faut être polyvalent et tenace.

Quels sont les avantages et les inconvénients de votre métier ?

Ce secteur évolue tellement qu'il est difficile de répondre à cette question. Depuis que j'ai pris ma pension, huit collègues ont arrêté et huit autres parlent d'arrêter. D'ailleurs, ce métier disparaît peu à peu en Belgique. Les Belges étaient les numéros un mondiaux et maintenant, il n'y a plus rien. 

L'avantage, c'est de vivre dans la nature, l'inconvénient, c'est que je n'ai pas beaucoup dormi dans ma vie... Mes camions partaient à trois heures du matin. Il fallait les charger. Ils revenaient jusqu'à minuit et je devais être là pour réceptionner le chauffeur. Un jour, un des chauffeurs a eu un terrible accident. J’ai dû le remplacer et en moins d'un an, j'avais fait 120.000 kilomètres avec un camion de 10 tonnes.

Les gros problèmes, actuellement, c'est la pollution de l'eau et la circulation routière. Les stations d'épuration sont mal conçues en Belgique. Et les routes sont trop encombrées. J'avais une très bonne tournée dans le Hainaut mais il fallait 4h30 au camion pour rentrer de Alost à Baulez, vous imaginez ! J'allais quatre à cinq fois par semaine à Bruxelles, et j'avais 2h30 de route avant d'arriver chez le premier client.

Comme ce métier et ce transport sont particuliers, il est très difficile de trouver des chauffeurs assez qualifiés. J'ai eu recours à un revendeur pendant quelques mois mais il a arrêté. Ce qui fait une bonne truite, c'est sa fraîcheur. On livre la truite vivante ou pêchée la veille si elle est nettoyée et transformée. Pas question de perdre du temps avec des intermédiaires.

Le dernier inconvénient, à mes yeux, ce sont les exigences sanitaires. Cette semaine encore, suite à des problèmes familiaux, je n'avais pas eu le temps de nettoyer, un inspecteur est venu et m'a imposé un arrêt de travail.

La Belgique est très exigeante en la matière. Voici un autre exemple. Une maladie de la truite est apparue dans les années ‘50 : la septicémie hémorragique virale (SHV).  Je me souviens que mon père avait perdu trois millions d'alevins en trois jours. Bien que très dangereux pour les poissons, ce virus ne présente aucun danger pour l'homme. En plus, avec le temps, les truites se sont autovaccinées contre cette maladie qui faisait de moins en moins de dégâts. Pourtant, le service de la pêche de la Région wallonne effectue toujours de nombreux contrôles et exige que les étiquettes mentionnent l'absence de SHV. La Belgique est le seul pays au monde à vouloir encore éradiquer ce virus !

Mon père, anciennement président-fondateur de la Fédération des pisciculteurs et moi-même, en tant que vice-président, nous avons tout tenté pour convaincre les autorités de la non-dangerosité de cette maladie, en vain.

Quel est l’horaire de travail ?

Dans ce genre de métier, il n'y a pas d'horaire ! Je travaille sept jours sur sept, 24 heures sur 24 s'il le faut.

Quelles études avez-vous faites pour accéder à votre profession ?

J'ai tout appris sur le tas, en suivant mon père. Je suis ingénieur en mathématiques de formation. Il existe un master en aquaculture à l'université. A l'heure actuelle, mieux vaut faire des études, à moins de pouvoir suivre quelqu'un comme moi. Il faut s'y connaître en biologie marine, mais aussi en gestion et en comptabilité. Mes études en mathématiques m'ont aidé ne serait-ce que pour la comptabilité !

Quel a été votre parcours professionnel ?

J'ai toujours travaillé ici. J'avais à un moment quatre sites d'aquaculture : un à Limal, un à Ciney et un près de Virton, en plus de celui-ci.

Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

Je suis tombé dedans quand j'étais petit !  Je voulais devenir astronaute. J'ai présenté mes examens d'ingénieur à Leuven et j'ai réussi.  Ensuite, j’ai dû faire mon service militaire. J'ai été envoyé en Allemagne. A mon retour, j'avais changé d'avis. Je suis parti faire un stage de pisciculture au Danemark. Pendant mon séjour, mon père a fait une crise cardiaque. Ma mère m'a appelé et m'a dit : « Si tu veux reprendre, tu rentres maintenant. Sinon, on liquide l'affaire. ». Je suis rentré. Et me voilà.

Que diriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans cette voie ?

Je lui dirais de ne pas se lancer là-dedans en Belgique ! Pour commencer, il faut trouver un site. Dans les Ardennes, l'eau est trop acide, trop froide en hiver et pas assez abondante en été. Les sites sont rares en Belgique. En France, il est encore possible de se lancer. Du moins, dans certaines régions comme près de Toulouse, de Béthune ou dans les Pyrénées. En Italie, tout est possible, les quantités d'eau sont énormes grâce aux glaciers.

Avez-vous une anecdote à raconter ?

Les anecdotes sont nombreuses. J'ai fait un tête-à-queue sur l'ancienne nationale 4 avec mon camion dix tonnes. Je suis tombé dans l'étang plus d'une fois. Tous mes ouvriers sont tombés à l'eau. Pour l'entretien de la pisciculture, on devait tondre. J'ai eu une mauvaise blague et j'ai pu sauter du tracteur avant sa chute. Un de mes ouvriers n'a pas eu cette chance. Il s'est retrouvé dans l'étang, coincé sous le tracteur. Heureusement, sa tête était hors de l'eau et il a pu m'appeler. C'est un métier dangereux !

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.