Denis Gauvain, Photoreporter

Interview réalisée en avril 2014

Denis Gauvain, photoreporter


Quelle est la situation qui prévaut actuellement pour les photoreporters ? 

Le métier est difficile, car, comme tout le secteur de la presse, il connaît d’importantes mutations. Il devient difficile de concilier éthique professionnelle et impératifs commerciaux. Avant, la presse était dirigée par des patrons qui, pour la plupart, avaient d’ « autres activités ». Avoir un journal était souvent une question de prestige… L’ensemble des services était centralisé. De nos jours, on vise surtout la rentabilité et la plupart des services sont décentralisés, voir sous-traités. (régie publicitaire, imprimerie…).

Comment êtes-vous devenu photoreporter ? 

Je suis devenu photoreporter un peu par hasard. À l’origine, je voulais être vétérinaire, mais je me suis vite rendu compte que ça ne me convenait pas du tout. Je faisais déjà de la photographie en amateur et cela m’intéressait de plus en plus. J’ai donc fini par vaincre les réticences de mes parents et j’ai passé l’examen d’entrée de l’ERG (École de Recherches Graphiques). J’avais retenu cette école, car elle délivrait un diplôme universitaire. 
L’école offrait deux options : « artistique » et « communication visuelle ». J’ai opté pour la seconde, car je voulais raconter le monde. En plus de l’aspect technique, la formation proposait des cours généraux, ce que j’appréciais particulièrement, car cela ouvre au monde. 
Au fil des années d’études, la place prise par les cours de photographie devenait de plus en plus importante. De mon côté, j’y prenais goût de plus en plus… Si bien que je suis sorti premier de ma promotion en 1994-95.

Et après vos études, avez-vous trouvé du travail facilement ? 

Comme je ne voulais pas rester sans rien faire en attendant la fin de mon stage d’attente, j’ai accepté de participer à l’opération « Villages Roumains ». Je suis donc parti en reportage pendant trois semaines. Je devais couvrir une province entière à moi tout seul.  
À mon retour, j’ai cherché à travailler pour un journal. Je me suis présenté à la Nouvelle Gazette de Charleroi. Ils ont été très enthousiasmés par mon travail et le regard que je portais sur les choses. J’ai donc travaillé pour eux en tant qu’indépendant jusqu’en 2000. Après quelques péripéties, j’ai alors été engagé comme salarié, jusqu’en 2012.

Vous avez démissionné depuis ? 

Oui, j’ai quitté le journal parce que ce qu’on me demandait ne collait plus avec ma perception de l’image. En effet, l’image devenait l’essentiel de l’info. On la jetait en pâture en lecture sans autre forme de procès. Or, il n’y a rien de plus difficile à décrypter qu’une image et on n’éduque plus les gens à la comprendre. C’est dramatique, surtout à l’heure actuelle, avec tous les logiciels de retouche comme Photoshop…
J’ai donc profité d’une restructuration pour demander à partir avec les meilleures conditions possible. Alors que le journal employait 3 photographes (2 salariés et 1 indépendant), il ne reste plus qu’un seul indépendant actuellement. 

Le statut d’indépendant est-il un handicap ?

Le problème n’est pas d’être indépendant ou pas, le problème est le juste prix. En tant qu’indépendant, on est trop souvent exploité, surtout quand on débute. Le prix des photos de presse est normalement fixé en fonction du tirage des journaux, de la place réservée à la photo et de sa taille. Mais ce n’est pas toujours le cas partout. De plus, lorsque j’ai débuté, l’investissement en matériel était très lourd (développement, pellicules…). Grâce au numérique, c’est moins le cas, mais se faire payer reste toujours aussi problématique, par contre.

Quelles sont les principales exigences pour être un bon photoreporter ? 

Le métier de photographe de presse demande du temps et de la patience. Les dix premières années, je travaillais tous les week-ends et souvent les soirées. L’avantage lorsqu’on travaille dans la presse régionale, c’est qu’on couvre tous les sujets. Mais, quand la Nouvelle Gazette a été fusionnée avec d’autres médias pour créer le groupe Sud Presse, les choses ont changé. Le nouveau groupe a tué les photographes indépendants en recourant de plus en plus aux agences externes. 

Comment sont les conditions financières ?

À la fin, je gagnais environ 2100 euros nets avec 18 ans d’ancienneté et en travaillant deux week-ends par mois, sans compter les soirées. Ce n’est pas extraordinaire, d’autant que, dans la presse, les salaires sont plafonnés à 25 ans d’ancienneté. Mais quand on a la passion… Les photographes d’agence sont un peu mieux payés. 

Pourquoi avoir arrêté alors ? 

J’adorais ce métier et sa variété. Il m’a donné la chance d’assister à des événements extraordinaires, de voyager… Sans compter les rencontres humaines, qui demeurent l’aspect le plus intéressant, selon moi. À l’époque, on envoyait une équipe sur tous les sujets. On partait en binôme avec un journaliste rédacteur et en avant… Maintenant, cela devient rare et souvent, on envoie un journaliste qui se débrouille en photographie… 
Je suis content de ce que j’ai fait et vécu. J’ai été consacré meilleur photographe de presse en 1996, mais la vie familiale demande un investissement difficile à concilier avec ce métier. Ma passion reste intacte et je sais que j’y reviendrai un jour. Je veux me constituer des archives, faire des expos… En fait, devenir professeur était aussi un moyen de pouvoir rester photographe à des conditions décentes. Moi, j’étais entre deux eaux. Il y avait moins de travail et je commençais à m’ennuyer, même si je n’ai jamais été menacé de perdre mon emploi. Soit je prenais un nouveau départ, soit je devenais une sorte de « fonctionnaire » de la photographie de presse. C’est vrai que financièrement, je n’étais pas trop mal payé dans l’absolu, mais à quel prix ! Maintenant, je gagne moins, mais j’ai une qualité de vie incomparable.

Vous n’éprouvez aucun regret ? 

Je n’ai pas de regret. Je crois que quand le plaisir n’est plus là, il faut se poser des questions. Le métier de photoreporter doit être complètement repensé. Les groupes de presse font trop d’« infotainment » (contraction anglaise d’information et divertissement). Je pense qu’en s’obstinant dans cette voie, les éditeurs se trompent. Les gens intéressés par l’information ne sont pas disposés à payer pour des reportages plus ou moins bidon sur des people vrais ou faux. Pour réaliser un bon sujet, il faut du temps. Hélas, la presse n’en a plus…
Si j’avais été meilleur rédacteur, je crois que j’aurais rejoint un journal plus important… Je pense aussi que le développement des médias en ligne va susciter une hausse importante de la vidéo. Il y a là un créneau. Tout n’est pas tout noir…

Quels conseils donneriez-vous à celui qui voudrait devenir photoreporter ou photographe de presse ? 

Si je n’avais qu’un seul conseil à donner aux jeunes, c’est d’avoir la passion, sinon, on ne va pas jusqu’au bout de ses rêves. Quand on est passionné, tout devient supportable : les horaires, les conditions de travail… Mais, je crois que c’est le cas pour tous les métiers.  

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.