Dr Julie Coulier, Ophtalmologue

Interview réalisée en février 2015

Pouvez-vous décrire votre parcours ?

Je suis âgée de 31 ans. Après 7 années de médecine et 4 années d’assistanat en ophtalmologie, voici déjà 2 ans que je travaille. Au début, j'ai commencé par faire des remplacements dans un cabinet privé à Bruxelles. Puis, je suis revenue sur Namur et j’ai commencé à travailler dans cette polyclinique; j’ai directement beaucoup apprécié cet endroit: les patients sont gentils, le personnel est motivé et sympathique. On rencontre aussi une population plus sociale, des patients en difficultés financières et c’est « grandissant » de pouvoir les aider et de sentir qu’ils sont contents de votre présence. J'ai ensuite commencé à travailler au CHR. Nous avons la chance d’avoir une très chouette équipe, nous sommes 11 et nous représentons environ tous les sous-domaines de l’ophtalmologie. Parce que, en ophtalmologie, il y a aussi des « sous-spécialités » : on peut être ophtalmologue général ou spécialisé. Personnellement, j’ai fait le choix de rester assez générale c'est-à-dire beaucoup de consultations, ainsi que de la petite chirurgie des paupières, de la chirurgie de cataracte  et des traitements laser. En résumé, je reçois des enfants, des adultes ou des personnes âgées; je les suis et je les soigne de mon mieux et s’ils présentent un problème trop spécifique, je les adresse auprès d'une personne de confiance qui est plus spécialisée dans ce sujet. Par exemple, au CHR, il y a des médecins spécialisés en rétine médicale (diabète, dégénérescence de la macula,...), en greffes de cornées, chirurgie réfractive, cataracte, en strabisme (désalignement des yeux), en rétine chirurgicale (décollement de rétine)...

Qu'est-ce qui a déterminé votre choix pour l'ophtalmologie ?

Je voulais une spécialité médico-chirurgicale. Je n'aimais pas beaucoup le travail à l’étage et les longues hospitalisations. J’apprécie les consultations et la salle d'opération et, l'ophtalmologie recoupe les deux. J'ai beaucoup hésité, paradoxalement et c'est très fréquent,  avec la gynéco-obstétrique. C’est aussi une spécialité médico-chirurgicalemais certains aspects de l’ophtalmologie m’ont particulièrement séduite. Tout d'abord: l'ophtalmologie, c'est la science du détail, tout est microscopique, propre, précis. Cela m'a passionnée. De plus, nous avons la chance de travailler avec des machines ultrasophistiquées. Mais c’est aussi rencontrer une population variée qui va des "tout petits" de quelques mois à des vieillards de 90 ans, hommes et femmes – un point qui m’ennuyait en gynéco, c'était justement de ne voir plus que des femmes - . J'aime beaucoup le fait de pouvoir suivre les enfants, les voir grandir c’est formidable.

Lorsqu’on choisit l’ophtalmologie, il faut s’attendre à faire face à des commentaires tels que "tu vas tout lâcher pour t'occuper juste des yeux ?" "mais qu'est-ce que tu vas faire à ne soigner que les yeux?"  Mais en fait, l'ophtalmo, c'est très large et mal connu et, quand on connait quelqu'un autour de soi qui a un problème au niveau des yeux, on se rend mieux compte de son importance. Je me dis toujours que je ne sauve pas des vies - peut-être aurait-ce été émotionnellement trop fort pour moi  - mais j'essaye de sauver des vues et cela change déjà pas mal de choses dans la vie des gens.

Il est vrai que je n'avais pas pensé à l'ophtalmologie quand j'ai débuté la médecine, je ne savais pas encore ce que je voulais faire, mais, sur ma route lors de mes stages, j'ai chaque fois rencontré une personne qui m'a dit "tu as pensé à l'ophtalmo?". Je me rappellerai toujours d’un chirurgien digestif qui m'avait dit "moi, à refaire, je ferai l'ophtalmo, va un peu voir comment cela se passe".

Et puis, sincèrement, je n'ai jamais rencontré d'ophtalmologues qui n'étaient pas contents de leur métier et cela m'a influencée aussi dans mon choix.

Vous venez de citer pas mal d'avantages propres à votre discipline. En voyez-vous d'autres dans votre métier actuellement ?

La qualité de vie, n’est pas négligeable surtout pour une femme. Parce qu'on peut tout à fait choisir une pratique très chirurgicale, très carriériste, et faire des choses très pointues, on peut continuer à travailler en hôpital, - cela me plaît beaucoup parce que j'aime le contact avec le milieu hospitalier et les différentes spécialités - et, en même temps, si vous souhaitez ouvrir demain votre cabinet à votre domicile pour avoir plus de temps pour vos enfants, vous pouvez vous adapter facilement. C'est aussi une spécialité où on soigne tout le monde : on ne voit pas que des gens malades, on voit des personnes qui vont très bien, qui viennent juste faire un petit bilan. Vous pouvez aussi vous dire "pour le moment je travaille à 2/10 et puis les 10 prochaines années à 9/10" sans que cela pose problème. Vous savez ouvrir très vite les vannes et les refermer facilement et cela, c'est très confortable. Moi, je n'ai pas encore d’enfant mais si un projet vient, ce sera facile à gérer.

Je trouve cela passionnant. Je n'ai jamais regretté mon choix.

Comment se déroule votre semaine de travail ?

Je suis principalement en consultation. Par ailleurs, je parfais actuellement ma formation en chirurgie de  cataracte.

Je travaille à 8/10-8,5/10, cela dépend. Donc, du lundi au vendredi, ma journée est essentiellement consacrée à des consultations à partir de 8h00 jusqu'à environ 18h. Il y a parfois des après midis à « thèmes » : plus de consultations neuro, ou avec des enfants, des actes techniques, par exemple des lasers, des injections ou des petites chirurgies.

A terme, il y aura une demi-journée par semaine de salle d'opération. Il s’agit la plupart du temps de chirurgie ambulatoire, c'est-à-dire une anesthésie locale, avec une petite sédation, et puis les patients repartent 2-3 heures plus tard.

Au niveau des gardes, nous avons une grande chance à Namur, c'est un système de garde régional, on travaille en collaboration avec 5-6 hôpitaux de la province le week-end. La semaine, par contre, on travaille avec un système au niveau de notre propre équipe, on assure les urgences : la journée est divisée; le matin, l'après-midi et le soir. Ça fonctionne très bien. Régulièrement, nous avons des patients hospitalisés à examiner, ce sont alors les collaborateurs de l'hôpital qui nous font parvenir une demande.

Votre travail est-il sensiblement le même en polyclinique qu'en hôpital ?

Oui, si ce n'est qu’on a peut-être des pathologies encore un peu plus lourdes à manager à l'hôpital qu'en polyclinique et que le matériel  hospitalier est beaucoup plus complet.

Ce qu'on fait en polyclinique s'apparente plus à ce qui se fait dans un cabinet privé si ce n'est que  le tarif est totalement conventionné, donc pas forcément les mêmes revenus.

Comment se passe un examen de base ?

Chez un adulte, on écoute d'abord les plaintes, on essaye de cerner la santé pour voir s'il y a des points d'appel, des symptômes. S'il n'y a pas du tout de symptômes, on va tester la vision de loin, la vision de près, toujours un oeil à la fois. On va essayer des « petits verres » en fonction des mesures qu'on prend pour voir si  quelque chose peut améliorer la vue.

Ensuite, on va utiliser la lampe à fente qui va permettre de regarder toute la partie antérieure de l'oeil pour vérifier s'il n'y a pas de signes de maladie ou d'infection. Ensuite, on réalise un test de tension oculaire et, enfin, avec ou sans goutte pour dilater la pupille, on va réaliser un fond d'oeil. A ce moment-là, on va regarder l'aspect du nerf optique, du centre de la rétine qu'on appelle la macula et d'une grande partie de la rétine.

S'il y a d'autres plaintes, on rajoute un examen de la mobilité, des réflexes, de la vision des couleurs, un champ visuel, une échographie rétinienne, un OCT. Par exemple un OCT, c'est un laser qui va balayer la surface de la rétine et qui va nous donner une image qui ressemble à une échographie et qui permet de voir, par exemple, s'il y a des maladies au niveau de la rétine avec de l’œdème ou des petits vaisseaux anormaux...

Y a-t-il d'autres actes techniques dont on n'aurait pas parlé qui font partie de votre quotidien ?

Il y a pas mal de lasers aussi, soit des lasers sur la partie antérieure (iridotomies, capsulotomies,…) soit sur la partie postérieure (laser sur la rétine).

Une iridotomie par exemple, c’est un petit trou dans l'iris pour éviter des problèmes d'éventuelles crises de tension aigues  au niveau des yeux.

Après la chirurgie de la cataracte, on doit régulièrement dans les mois qui suivent faire un laser qu'on appelle capsulotomie pour éclaircir un peu la vision.

Enfin, les lasers rétiniens : barrage d’une déchirure au laser ou bien, pour des patients atteints de diabète, traitement des zones appelées ischémiques, c'est-à-dire des zones en souffrance. Ce sont des traitements relativement courants pour un ophtalmologue général.

On a tendance à associer ophtalmologue avec problèmes de vue mais c'est, je pense, un peu plus complexe. Quel type de public vous consulte et pour quelles raisons ?

Il y a heureusement une grande place pour le dépistage précoce des maladies chez l’adulte ou des troubles visuels chez les enfants.

En résumé, beaucoup de dépistage dans l’enfance, lunettes, traitement de l’amblyopie (oeil paresseux), strabisme…

Dans la tranche d'âge 25-45 ans, ce sont des gens en bonne santé qui, souvent, sont un peu surmenés au niveau ordinateur, fatigue visuelle et qui, souvent, ont déjà des lunettes ou des lentilles parce que quelques problèmes de vue se sont manifestés au cours des étudesmais peu de pathologies habituellement.

Dans la tranche d'âge 45-60 ans, la principale plainte est la presbytie, le fait que l'accommodation (mise au point) se fasse moins bien, ce sont surtout des adaptations de lunettes régulièrement et quelques pathologies qui commencent à apparaître type glaucome (problèmes de tension dans les yeux), problèmes de dégénérescence de la macula, problèmes liés au diabète...

Et, évidemment, la pathologie de la personne âgée occupera une bonne part de l’activité: cataracte à opérer et autres problèmes tels que dégénérescence de la macula.

Cela s'échelonne donc plus ou moins comme cela avec toutes les pathologies autres qui peuvent être là: personnes hospitalisées, thromboses,...

Tout peut se passer dans l'oeil, il existe des tumeurs, des inflammations, des infections des traumatismes,…

Avec quels professionnels collaborez-vous plus fréquemment ?

Au niveau des professionnels médicaux, je travaille surtout avec les radiologues puisqu'on demande parfois des imageries, les neurologues puisqu'ils vont s'occuper de la fonction cérébrale et, bien sûr, les diabétologues.

Voyez-vous des inconvénients à votre métier ?

Moi, je n'en ai pas trouvé. Certes, on est fort sollicité mais cela, ce n'est pas propre à l'ophtalmologie, c'est propre à la médecine en général. Pas de gros défaut à mon sens donc, si ce n'est que nous sommes un peu enfermés dans notre service et qu'on fréquente peu les autres. J'imagine qu'un anesthésiste va mieux connaître tout le monde dans l'hôpital et plus voyager que nous.

Le choix de la médecine est une évidence pour moi. C'est passionnant, de connaître le corps humain, personnellement je ne pourrais pas vivre sans savoir comment il fonctionne. C'est intéressant de savoir quels traitements médicamenteux prescrire et de comprendre la santé pour ses proches. La seule difficulté est que pour certains patients vous n’avez pas droit à une vie personnelle, vous devez être disponibles 24h/24. Mais les moeurs changent. On sent que les gens commencent à comprendre que, par exemple, les médecins généralistes travaillent plus en groupe, il y a des maisons médicales, on fait des permanences mais, après une certaine heure, il y a une garde générale. Les gens commencent seulement à comprendre que les médecins ont une vie aussi.

Enfin, même si ces études sont particulièrement difficiles tant au niveau du nombre d’heures d’étude que de l’implication émotionnelle et du stress lors des stages de formation, je tiens à souligner que jamais je n’ai regretté cette orientation et je remercie du fond du coeur ma famille qui m’a toujours apporté un soutien sans faille.

Quelles sont les qualités et compétences requises pour être "un bon ophtalmologue" ?

Comme il y a énormément de consultations, il faut quand même de la patience parce que tous les gens ne sont pas forcément sympathiques ou ne comprennent pas forcément vite ce que vous leur expliquez. Il faut donc pouvoir s'adapter aux gens. Il faut aimer le contact sinon vous risquez d'être malheureux ou, alors, il faut adapter son profil d'ophtalmologue à une carrière fort chirurgicale mais, pour opérer, il faut quand même souvent recevoir d'abord le patient en consultation.

Je pense qu'il faut aussi être rigoureux, avoir le souci du détail et être systématique. On a envie parfois d'aller très vite parce que nous sommes pressés par le nombre de patients mais je pense qu'il y a quelques points qu'on ne peut pas négliger, en tout cas, j'essaye de respecter ce que j’ai pu apprendre lors de ma formation à l’UCL dont je suis très fière.

 

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.