Emanuelle Batz, Décoratrice

Interview réalisée en octobre 2010

Emanuelle Batz est décoratrice pour le cinéma, sur des longs métrages ou encore des téléfilms. Actuellement, elle est en charge avec une collègue, du département scénographie de l'I.N.S.A.S.

Quelle est votre formation?

J’ai fait une école artistique supérieure à Bruxelles: l’E.N.S.A.V. - La Cambre (Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels). Pas en scénographie, en création textile. A la sortie de l’école, je faisais beaucoup de décoration d’intérieur. Je me suis lancée dans le cinéma un peu par hasard, un ami réalisateur m’ayant demandé de faire les décors de son court-métrage. Ce fut le coup de foudre. J’ai ensuite appris mon métier sur le tas, film après film, en abordant tous les aspects: construction, peinture, conception, assistante, ensemblière. Sur certains films, au début, je faisais tout moi-même.

Quel est votre parcours professionnel?

Au début, j’ai fait énormément de films courts: des clips musicaux, des publicités, des courts-métrages. C’est une excellente école. Ensuite, j’ai travaillé comme assistante sur des longs-métrages, « L’Oeuvre au Noir » d’André Delvaux, par exemple. Et puis se sont succédés longs-métrages et téléfilms. J’ai fait quelques décors de théâtre aussi. Et de la décoration d’intérieur, à l’occasion.

Concrètement, en quoi consiste votre travail? Comment s’organise- t- il?

Je commence par lire le scénario, attentivement, en prenant des notes, en faisant l’inventaire (le dépouillement, en jargon du métier) de tout ce qui concerne les décors. Ensuite, je rencontre le réalisateur afin de connaître sa version de l’histoire, sa vision des ambiances, des décors, et lui faire part de mes idées, de mon point de vue. Car, dans un film, tout fait sens, tout contribue à raconter l’histoire telle que la conçoit le réalisateur: l’image, la lumière, le son, le montage, les costumes, le maquillage... et bien sûr les décors.

Vient alors le moment des repérages, c’est-à-dire la recherche des lieux de tournage. Si l’on tourne en décors naturels, je me rends sur place pour examiner les lieux, prendre des mesures, faire des photos. Je fais ensuite des projets de transformations et d’aménagements de ces lieux pour qu’ils correspondent au scénario.

Si l’on tourne en studio, c’est l’entièreté du décor qu’il faut reconstituer de toute pièce. L’élaboration d’un projet demande dans ce cas beaucoup plus de travail. Ces projets sont ensuite discutés avec le réalisateur et les autres membres de l’équipe du film. Et ainsi, de réunion en réunion, on arrive au projet définitif. Il est temps alors d’en établir les plans et le budget (qui sera discuté avec la production) et de lancer la construction. Après les constructeurs, ce sont les peintres qui interviennent et les tapissiers. Et puis l’ensemblier.

En tant que chef-déco, je supervise l’élaboration des décors d’un bout à l’autre, passant dans une même journée, d’un lieu de tournage, à l’atelier de peinture, au bureau de production, à une réunion avec mes assistants. La plupart du temps, l’équipe déco intervient sur plusieurs lieux à la fois: le décor qui a déjà tourné et que l’on démonte, le décor qui tourne et le décor en train d’être installé pour le tournage des scènes suivantes. Ces lieux sont parfois distants de plusieurs heures de route.

Qu’entend-on exactement par « ensemblier »?

L’ensemblier est, dans l’équipe déco, la personne qui s’occupe, sur les indications du décorateur, de trouver les meubles, accessoires tissus et papiers peints qui vont composer les décors.

S’agit-il d’un travail d’équipe? Quels sont les autres professionnels avec lesquels vous travaillez?

Il s’agit d’un travail d’équipe à un double titre. Il y a tout d’abord l’équipe du film. Les principaux postes avec lesquels je suis en contact sont:

1. Le réalisateur pour des raisons évidentes.

2. Le chef opérateur qui, par son éclairage, va faire vivre les décors.

3. Le cadreur qui va déterminer quelles portions du décor vont être vues et sous quels angles.

4. Le costumier: les rapports de couleurs entre décors et costumes sont évidemment

très importants. La concordance des styles et des époques aussi.

5. Le directeur de production pour les budgets alloués aux décors et les salaires de mes collaborateurs.

6. Le régisseur pour l’intendance, les locations des décors, les réservations d’emplacements...

7. Les effets spéciaux: pluie, neige, explosions, incendies... dans les décors

Ensuite il y a l’équipe déco, avec:

1. Le chef déco qui conçoit les différents décors (en fait les croquis et les maquettes),

gère son équipe, établit son budget, contrôle la réalisation et la livraison des décors en temps et en heure.

2. L’accessoiriste de plateau: qui représente le décorateur sur le tournage, met en place les éléments de décor suivant le cadre, s’occupe des « accessoires jouant » (accessoires manipulés directement par les comédiens) et des petits « effets spéciaux » (ex: feu dans la cheminée...)

1. Le ou les assistant(s) qui s’occupe (-nt) un peu de tout mais essentiellement de l’organisation du travail, du contrôle du budget...

2. L’ensemblier(e)

3. Le chef constructeur et ses assistants qui s’occupent de la construction et du montage des décors, en atelier, sur place ou en studio.

4. Le chef peintre et ses assistants qui réalisent les mises en peinture, les patines (vieillissements, faux bois, faux marbres...), la pose des papiers peints.

5. Le régisseur d’extérieur qui gère le stock des meubles et accessoires (transports, disponibilité, installation dans les décors)

6. Les rippers qui assurent les transports et participent aux montages et démontages

des décors.

7. Une série d’autres professions, si nécessaire: couturier, tapissier, graphiste...

Où puisez-vous votre inspiration?

S’il s’agit d’un film d’époque ou d’un film qui met en scène un milieu (culturel, social, professionnel...) particulier, un travail de documentation est nécessaire. Dans certains cas, cela nécessite l’intervention d’un(e) documentaliste. Souvent, je fais ces recherches moi-même, aidée par mes assistants.

La peinture, la photographie, le cinéma sont des sources d’inspiration inépuisables. Mais finalement tout peut servir à nourrir le projet: des souvenirs de voyage, des anecdotes, des lectures, les discutions avec l’équipe, l’observation de la vie quotidienne...

Selon vous quelles sont les qualités requises pour être décorateur?

Il faut avoir une certaine souplesse.

Chaque film nous plonge dans un univers différent. Il faut pouvoir se couler dans cet univers. Faire un film qui se passe au XVIe siècle, c’est vivre plusieurs semaines à cette époque. Il faut aimer le travail en équipe. Faire un film, c’est vivre plusieurs semaines, presque 24H/24H avec un groupe de gens qui créent ensemble. Cela crée des liens très forts. Et pour le film suivant, il va falloir se couler dans un autre univers et créer des liens de travail avec d’autres gens.

Il faut une certaine dose d’imagination. Il faut pouvoir acquérir une bonne connaissance du rendu des couleurs et des matières à l’image, avoir un « regard caméra ». Il faut pouvoir manier le pinceau, le crayon, l’ordinateur, la calculette...

Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans votre travail? Le moins?

La diversité des sujets abordés, qui fait qu’on est toujours en situation d’apprendre. Les rencontres: je crois que je préfère faire un mauvais film avec une bonne équipe qu’un bon film avec une mauvaise équipe. L’intensité des relations de travail et du travail lui-même.

Par contre, ce qui est plus difficile à gérer, c’est l’alternance de périodes intenses, surchargées et de périodes creuses et incertaines. Les horaires sont souvent difficilement compatibles avec une vie de famille.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers ce métier et vers ce secteur?

J’ai toujours voulu faire un métier artistique et de création. J’aime l’idée de la mise en commun de plusieurs savoirs, de plusieurs compétences qui se complètent pour créer ensemble.J’aime l’irrégularité des horaires, la variété des situations, des rencontres.

Outre le cinéma, touchez-vous à d’autres domaines?

Le théâtre, la décoration d’intérieur, la muséographie, l’enseignement. 

Quelles sont les difficultés qu’un-e décorateur/décoratrice peut rencontrer au cours de sa carrière?

L’alternance de périodes de travail intenses et riches et de périodes de chômage. L’irrégularité des contrats qui peut être source d’angoisse.

Quels sont les conseils que vous pourriez donner à un décorateur qui voudrait se lancer dans cette carrière?

Multiplier les projets au début et les « petits » boulots sur des tournages de films, même s’ils ne sont pas bien payés, afin de se faire la main, de toucher à tous les aspects du métier, de rencontrer des gens. Beaucoup observer. Ne pas hésiter à mettre l’oeil à la caméra, poser beaucoup de questions, y compris aux autres métiers du film. Se lancer dans des projets avec des copains réalisateurs, cameramen... C’est la passion qui est le moteur. Ne pas se décourager.

Quels sont vos projets à venir?

Actuellement, je suis en charge - avec une collègue - du département de scénographie de l’I.N.S.A.S. (Institut National Supérieur des Arts du Spectacle), école de cinéma de Bruxelles. J’y ai découvert le plaisir de l’enseignement et cette activité m’occupe de plus en plus au fil des années. D’autant plus que nous sommes en train d’y développer une collaboration avec la section de scénographie de l’école de La Cambre, afin de former les étudiants également au décor de cinéma (la plupart des écoles de scénographie étant principalement orientées vers le théâtre).

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.