Etienne Simon (Yuio),
Bédéiste - coloriste

Interview réalisée en juillet 2009

Parlez-nous de votre métier de bédéiste… 

Le métier est varié. En fait, l’idée que la Bande Dessinée n’est pas un milieu facile est exacte et donc pour arriver à en vivre, il faut savoir alterner les projets. Il y a des projets de bande dessinée (pages ou album), des projets de communication (publicité, message interne à illustrer pour certaines agences ou firmes) et de l’animation pour des magazines (jeux, petits dessins thématiques, etc).

Pendant pas mal de temps, on doit jongler entre ces projets. Il faut donc pour commencer prendre conscience du marché que l’on veut toucher. Pour ma part, j’ai choisi d’aller plus vers des choses considérées comme « tout public » et relativement jeunes : Spirou, Artis Historia ou Averbode sont des choses qui ont été ou qui sont toujours accessibles rapidement à la jeunesse belge.

Après, il y a les outils. En dehors du crayon et de la feuille de papier, il y a de plus en plus l’intervention de l’informatique. Les couleurs, la mise en place parfois des dessins ou des bulles se font souvent sur ordinateur. Le traditionnel n’est pas oublié mais il est devenu rare en bande dessinée... mais il existe encore très bien dans l’illustration ce qui me permet encore une fois de pouvoir varier mes plaisirs suivant les demandes et les clients.

Les étapes de travail sont toujours les mêmes : on commence à mettre en place le projet via des esquisses et un découpage éventuel, ensuite on peut crayonner et mettre à l’encre puis viennent les finitions avec la couleur et le texte. En dehors des contrats d’édition, il y a souvent un directeur artistique (agence de communication, rédacteur,...) qui vérifiera la bonne mise en place de chaque étape.

Le métier de coloriste est assez méconnu… pourriez-vous nous en dire plus ?

À la base, il était surtout réservé aux femmes des dessinateurs et la couleur était considérée comme un accessoire mais pas du tout comme un complément au dessin. C’est depuis peu que les éditeurs commencent à reconnaître les coloristes comme des auteurs. Ce qui a donc changé, c’est que le coloriste est reconnu et doucement mis en avant sur les couvertures des albums. Même si le coloriste assume un travail lourd, il reste sans doute le plus mal payé de la chaîne « bd » et du coup, la durée de vie d’un coloriste est souvent assez courte. Il faut s’assurer un bon roulement et un certain nombre d’albums par an pour s’avouer coloriste de métier. En plus de savoir créer une palette de couleurs cohérente, d’arriver à creuser l’espace avec l’ombre et la lumière, il faut aussi pouvoir utiliser des programmes informatiques comme Photoshop ou Painter afin de pouvoir respecter les normes actuelles de la BD.

Quelles études avez-vous suivies ? 

J’ai fait une partie de mes études en transition artistique et ensuite j’ai terminé ma formation à St-Luc (Bruxelles) dans la branche Bande Dessinée. J’ai donc fait 4 années tournées vers l’art plastique de manière générale et ensuite 3 ans de spécialisation.
J’ai directement tenté de compléter ma formation par un Certificat d’Aptitudes Pédagogiques (C.A.P) car en sortant de mes études, j’ignorais si j’allais pouvoir vivre du dessin. J’ai couvert mes arrières en me donnant la possibilité d’enseigner le dessin.

Comment avez-vous débuté votre carrière professionnelle ?

J’ai commencé par de la couleur et de l’illustration didactique (illustration qui touche soit au domaine scolaire (exercice de lecture, de mathématique, etc)... soit à l'explication d'un procédé scientifique ou naturel (comme pour des brochures sur la nature comme Wapiti ou d'autres choses plus spécifiques: campagne sur les énergies vertes avec leur fonctionnement, etc)). On comprend souvent que les projets se font par chance : celle d’être là au bon moment et à la bonne heure. Mon premier album en couleurs m’a ouvert la voie vers plusieurs autres et ma signature pour l’illustration didactique comprenait toute une collection (24 tomes à la base). J’ai donc pris le statut de freelance en évaluant que j’avais le minimum voulu pour me lancer.

Selon vous, quelles sont les qualités requises pour devenir bédéiste- coloriste ?

Être créatif et pouvoir se remettre en question. Si on a tout dit sur un dessin ou sur un album, ça ne sert peut-être à rien d’en faire un deuxième. Je dirais que ça c’est la base de la logique artistique. On peut aussi dire que le mot « indépendant » n’est souvent pas loin. On doit se créer un planning, un horaire de travail – on peut travailler la nuit, le matin, tout le temps - et savoir calculer ses besoins et dépenses ce qui implique donc que l’on sache la valeur des choses. Bref, une sorte de mélange d’autonomie, d’économie et de créativité est nécessaire.

Qu’est-ce que vous aimez le plus dans votre travail ? Le moins ?

La variété des projets permet de ne pas s’ennuyer et de pouvoir s’étonner de ses progrès.  En soi, c’est une bonne chose... mais parfois on s’éparpille tellement qu’on perd un peu le contrôle sur ses créations. Il faut souvent bosser beaucoup et lorsque l’on est un « artiste » qui travaille à la maison, on est malgré soi en léger décalage avec l’ensemble de la société.

Racontez-nous une journée type, votre quotidien…

Je me lève souvent très tôt (4 à 5 heures) du matin. Avant, ça me permettait de finir mes journées relativement tôt et de profiter de l’après-midi pour démarcher ou faire des créations personnelles qui n’étaient pas des commandes. À présent, je me lève à la même heure et je me couche vers 22H00. Dans les pires journées, je suis actif à mon boulot du matin au soir et je ne fais des pauses qu’en fonction de mes enfants et de l’école. Pour mieux dire les choses, je suis actif quasi 7 jours sur 7 avec certainement 8 à 10 heures de travail réel. Je me mets au rythme de ma famille mais je reste un gros bosseur.

Est-il facile de travailler dans le monde de la BD et d’en vivre en Belgique ? 

Je ne suis pas un gros bosseur par choix. Vivre de la BD ou de l’illustration m’impose de devoir travailler beaucoup... et parfois de devoir accepter des projets pas tout à fait désirés pour m’assurer de finir mon mois. Lorsque je donne des formations, je précise aux gens que si le plaisir premier est de faire de la BD, ils font fausse route. Mon plaisir premier est de dessiner et ça me permet de faire de la BD, de la couleur, de l’illu, etc. En plus, la Belgique est bien trop petite et il faut obligatoirement sortir du pays pour voir tous les éditeurs, toutes les agences et créer des collaborations. En vivre n’est pas facile mais ça n’est pas impossible... et puis ceux qui veulent se lancer peuvent se donner des assurances via un travail dans une agence de graphisme, de web ou l’enseignement. 

Pensez-vous qu’il s’agisse d’un domaine qui évolue ?

Si on se maintient à la BD, je dirais que ça n’évolue pas de manière fulgurante. Il y a plus de sorties BD mais de moins gros tirages. Par contre, on arrive de plus en plus avec des choses qui permettent à l’auteur de BD d’évoluer vers un autre aspect de son métier. Certains de mes amis ont poussé l’étude des programmes ou du dessin et deviennent animateurs pour le dessin animé, réalisent des story boards pour le jeu vidéo ou l’animation, deviennent des character designers... ou d’autres changent un peu et partent vers l’édition pure, la mise en page ou le graphisme. L’apprentissage de la BD est parfois moins visible dans ces cas-là mais les opportunités sont certainement plus larges depuis l’effet internet et la mondialisation qu’il a engendré.

Quels sont les conseils que vous pourriez donner à un jeune qui souhaite se lancer ?

Il faut arriver à croire un peu en soi. C’est le minimum nécessaire que pour bosser tous les jours sans trop se poser de questions.
Avant de réellement se lancer, il faut arriver à se constituer un minimum de relations et proposer un book ou un projet. Le book servira à montrer des illustrations et des exemples graphiques pour démarcher les boites et les agences. Le projet sera tourné vers les éditeurs.

Avant de se lancer comme freelance, si les choses semblent partir lentement, il faudra chercher des solutions de facturation. Il existe des statuts d’indépendant complémentaire ou, le cas échéant, des ASBL pour artistes qui aident à la facturation (Merveille, Smart...).

Enfin, je lui souhaite de trouver rapidement la bonne personne qui lui donnera sa chance. L’ultime rappel sera sans doute de lui dire que pour être crédible il ne faut pas travailler pour rien : un dessin = un prix. C’est un métier et pas un loisir ... ou du moins, plus maintenant !

Des projets pour la suite ?

J’espère signer une nouvelle bande dessinée sous peu car c’est évidemment ça qui me motive... mais ça risque d’être postposé à 2010.

Il y aura toujours des projets... même si certains sont refusés et le futur, ça sera comme les dix années précédentes : des envies, des signatures et parfois des périodes difficiles !!!

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.