Evelyne Mathieu,
Sage-femme indépendante

Interview réalisée en octobre 2016

Pouvez-vous retracer en quelques lignes votre parcours professionnel ?

Il se divise en 4 parties : j’ai commencé par travailler en milieu hospitalier pendant une dizaine d’années puis j’ai enseigné aux étudiants sages-femmes durant une dizaine d’années. J’ai ensuite créé la Maison de naissance de Namur où je suis restée dix ans et j’entreprends maintenant la dernière dizaine avec les accouchements par sage-femme en toute autonomie en milieu hospitalier (plateau technique). Durant ces années, j’ai également proposé des accouchements à domicile et d’autres aspects en tant qu’indépendante : consultations pour l’ONE, centre de réfugiés, mission humanitaire…

Pourquoi avoir choisi le métier de sage-femme ?

C’était inscrit en moi depuis ma petite enfance, comme une évidence qui a pu être nommée en fin d’humanités. Les mystères de la vie et de la naissance m’ont toujours fascinée et attirée. En apprenant qu’il existe un métier spécifique à la prise en charge médicale et affective des mères, couples et bébés cela a été un soulagement.

En tant que sage-femme, vous pouvez intervenir à différents moments auprès des futurs parents : avant la conception, pendant la grossesse, au moment de l’accouchement et après la naissance. Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots quel type d’accompagnement est proposé à ces différentes étapes ?

En pré-conceptionnel, la sage-femme aide et vérifie avec le couple qu’une grossesse va débuter dans les meilleures conditions possibles pour la femme, le bébé et la famille (bilan médical, nutritionnel, environnemental, de fertilité, émotionnel, social…).

Durant la grossesse, elle est compétente pour le suivi d’une grossesse qui se déroule bien et doit repérer les anomalies ou les pathologies, auquel cas elle doit en référer au médecin. Elle prépare également le couple à la parentalité, à l’accouchement et au retour à la maison.

Pendant le travail et l’accouchement, elle aide la femme à traverser les contractions et surveille que le processus évolue normalement. Cela est possible à domicile, en maison de naissance ou en structure hospitalière (en équipe ou de manière autonome). Selon les cas, elle réalise l’accouchement ou assiste le médecin, l’anesthésiste, le pédiatre ou sa collègue sage-femme qui réalise l’accouchement.

Après la naissance, elle est en charge de la surveillance et des soins autour de la maman et du bébé (vérifier que les paramètres sont normaux mais aussi encadrement du couple dans cette nouvelle expérience). Tant à l’hôpital qu’à domicile, la sage-femme est compétente pour cela durant toute l’année qui suit la naissance.

Parfois, les grossesses ne commencent pas ou s’arrêtent avant le terme ou avec le décès du bébé : la sage-femme est également compétente et disponible pour encadrer ces moments difficiles.

Depuis peu, les sages-femmes ont la possibilité de prescrire certains médicaments. En quoi cette nouvelle réglementation était-elle nécessaire ?

Elle devenait utile pour régulariser une situation délicate. Les sages-femmes devaient solliciter une prescription au médecin par téléphone, réalisaient des prescriptions sur des documents vierges préalablement signés par le médecin ou devaient solliciter une deuxième consultation médicale pour un problème de santé mineur (coût en énergie et financier). Actuellement, la prescription de médicaments est de toute façon limitée à des situations qui demandent un traitement simple pour des soucis de santé mineurs. Cela facilite le quotidien des sages-femmes, des médecins et des mamans. Elle donne aussi plus de crédibilité à la profession au niveau européen et international.

Vous avez travaillé en milieu hospitalier et vous êtes maintenant indépendante. La pratique du métier est-elle très différente d’un domaine à l’autre ?

Oui effectivement. En milieu hospitalier, le travail se fait en équipe (ce qui est très riche) en suivant des protocoles préétablis (auxquels on n’a pas forcément participé et avec lesquels on n’est pas toujours en accord). La maternité y est considérée comme à priori pathologique et la médicalisation (nécessaire) y est parfois trop accentuée. La relation aux femmes n’est pas individualisée car nous ne connaissons pas les femmes. Cela est très variable d’un hôpital à l’autre bien sûr mais une chose est certaine : le rythme et la charge de travail sont importants. Néanmoins, le salaire est garanti et régulier.

En tant qu’indépendante, je peux travailler à mon rythme (avec des moments plus soutenus malgré tout) et en tenant compte de mes propres décisions. Mon regard sur la maternité est qu’elle est à priori physiologique[1] et bien que la médicalisation soit présente, elle reste discrète et minimale afin de redonner à la femme toute la compétence à être enceinte et accoucher. Bien évidemment, si je dépiste une pathologie, le médecin reprend le suivi mais je reste présente auprès de ma patientèle en tant que soutien. La prise en charge est individualisée dans le sens où j’accompagne la maman au fur et à mesure de sa grossesse et que je la connais bien au moment de son accouchement et de l’après-naissance. Par contre, le salaire est irrégulier et non garanti, dépendant des demandes.

Selon vous, quelles sont les qualités requises pour exercer le métier ?

Je pense qu’il faut être motivé et admiratif de cette période de la vie d’une femme. Etre en bonne santé, avoir de l’énergie, ne pas avoir peur de travailler la nuit et beaucoup. Il faut aussi avoir les capacités pour assimiler toute la matière (infinie) relative à cette profession (et c’est encore mon cas actuellement).  Empathie, psychologie, communication, organisation, gestion du stress, être adroit dans les gestes techniques, humble. Etre capable de se remettre en question aussi.

Quelles sont les avantages et inconvénients que vous rencontrez au quotidien ?

Inconvénients : fatigue sûrement sinon je n’en vois pas. En tant qu’indépendante, parfois le stress du revenu.

Avantages : enrichissement personnel, pour moi ce n’est pas un job, c’est une passion.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui a envie de se lancer dans le milieu ?

Je lui dirai de vérifier quelles sont les opportunités d’emploi car il semblerait que le secteur sature pour le moment, en tout cas en milieu hospitalier. Les étudiantes ont depuis quelques années des difficultés à trouver du travail. Certaines s’orientent vers d’autres instances que l’hôpital (associations, ONE, humanitaire, formation complémentaire, installation comme indépendante) et c’est très bien mais le secteur est à l’aube d’une restructuration (notamment par le retour planifié des mamans après leur accouchement) et il faudra encore quelques années avant que la sage-femme soit clairement positionnée dans le système de santé.

En conclusion, bien s’informer avant de se lancer et être prêt à modifier le parcours initial (mais je pense que ce n’est pas spécifique à la profession de sage-femme…)

Auriez-vous une anecdote à raconter ?

J’ai autant d’anecdotes que de bébés qui sont nés ou de femmes prises en charge. Toutes les femmes sont reconnaissantes, disent à quel point on a été importantes dans leur vécu et leur expérience.  Avec le temps, ma satisfaction s’est agrandie par le fait que j’aide des femmes qui ont l’âge de mes filles et que je suis devenue un vrai référent maternel, dont on a besoin quand on devient mère soi-même.

J’ai trois filles : mon aînée m’a dit « Maman, moi, pour que j’accouche bien, il faut que tu sois là » et j’ai donc eu le grand bonheur d’aider ma fille à accoucher deux fois. Pour la seconde, cela a été « Maman, pour moi, ce sera mieux si tu n’es pas là » et elle m’a dès lors offert ce cadeau de vivre sa maternité en vraie grand-mère. Pour la troisième, on verra, le bébé n’est pas encore prévu.

Ma satisfaction en tant que sage-femme, c’est de pouvoir accepter d’être ou de ne pas être présente dans l’histoire de chaque femme et de répondre pleinement à sa demande.

 

[1] La grossesse est dite physiologique quand tout se déroule sans complication.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.