Françoise Wuilmart,
Traductrice littéraire

Interview réalisée en mars 2014

Françoise Wuilmart est traductrice littéraire et directrice du Centre européen de traduction littéraire (CETL) et du Collège européen des traducteurs littéraires de Seneffe.


Pourriez-vous nous présenter le CETL et le Collège ? 


Le CETL a vu le jour en 1989 (www.traduction-litteraire.com). J’étais moi-même traductrice littéraire chez Gallimard à l’époque et j’étais irritée de voir le marché envahi par de mauvaises traductions. Nous avons compris, mes collègues et moi, qu’une des raisons majeures en était que cette activité pourtant hautement spécialisée était accessible à quiconque offrait ses services à un éditeur. A l’époque, la profession n’était pas encore reconnue comme métier à part entière, en tant que spécialité en soi. Il manquait une formation spécifique, pointue dans le domaine. La traduction étant aussi un art, puisqu’une grande part de créativité est impliquée dans ce processus d’écriture, j’ai opté pour la formule du conservatoire, comme pour la peinture ou la musique. Le CETL fonctionne donc par ateliers avant tout pratiques, animés par les meilleurs professionnels et destinés à tout candidat se sentant le talent d’écriture et aimant lire. Des personnes de tous âges s’y inscrivent. Les ateliers ont lieu le samedi, dans les locaux de l’ISTI. Depuis 5 ans, j’ai également instauré des cours à distance, offrant un large éventail de combinaisons linguistiques non réalisables dans la formule  par ateliers.

Quant au Collège, il est né en 1996. Il s’agit d’une résidence d’accueil de traducteurs d’auteurs belges de langue française. Ce genre de collège existait déjà en Allemagne et en Grèce, ainsi qu’à Arles. J’ai donc proposé l’idée au ministère de la Culture. Il fallait trouver un lieu qui inspire le recueillement, favorise la créativité et qui permette la prise en charge totale des traducteurs, de façon à ce qu’ils n’aient plus qu’à se consacrer à leur travail. Le collège belge de Seneffe (www.ctls.be) est le seul collège européen qui offre la pension complète à ses résidents. Nous sommes installés dans les anciennes dépendances du Château de Seneffe, qui comptent 17 chambres confortables, une riche bibliothèque, une grande salle à manger conviviale, un salon et une salle de séminaire ultra-équipée, le tout au sein d’un magnifique parc de 24 hectares. J’y organise des rencontres avec les auteurs traduits ou avec des spécialistes de ces auteurs s’ils ne sont plus de ce monde. Les échanges entre traducteurs et auteurs y sont donc multiples et fructueux.  Enfin, des séminaires de réflexion sur les traductions en cours sont aussi proposés à chaque session. 

Quel est votre parcours personnel ?


J’ai étudié la philologie germanique à l’ULB. Je me suis spécialisée en allemand. Durant mes études, j’assistais aussi régulièrement à des séminaires de philosophie. Un jour, j’ai été approchée par Pierre Verstraeten, spécialiste de Sartre, qui était alors directeur de la collection « philosophie » chez Gallimard. Sur les conseils de mon professeur d’allemand, le regretté Henri Plard, traducteur notamment de Ernst Jünger, Pierre Verstraeten  s’est adressé à moi pour traduire un philosophe allemand, Ernst Bloch, totalement inconnu alors de la culture française.  La jeune femme de 21 ans que j’étais s’est bien sûr sentie flattée de l’offre et a accepté de se lancer dans l’aventure. Il s’agissait de l’œuvre maîtresse du philosophe : Das Prinzip Hoffnung (Le Principe Espérance). J’ai commencé par proposer à l’éditeur un essai de trente pages, pour lequel il m’a fallu six mois de travail. Dieu merci, il a été jugé excellent par Gallimard. J’ai alors signé un contrat avec la maison d’édition, non sans avoir été confrontée à un dilemme puisque je prévoyais d’abord de rédiger une thèse. J’ai finalement opté pour la traduction de Ernst Bloch et je ne l’ai jamais regretté, car par la suite elle m’a ouvert toutes les meilleures portes de ma carrière. J’ai mis vingt ans à traduire les trois tomes que j’ai assortis de tout un appareil critique et conjointement j’ai écrit de nombreux articles et donné des conférences sur la pensée, la langue et la terminologie de Ernst Bloch, dans le but de familiariser le public francophone avec la remarquable pensée de ce philosophe de l’Ecole de Francfort, ami de Walter Benjamin, de Habermas , et d’Adorno, pour n’en citer que trois.

Cela m’a permis d’obtenir la distinction que l’on appelle ici « notoriété scientifique et professionnelle », décernée par décret royal et reconnue comme équivalente du doctorat en Belgique. Désormais, j’avais ainsi accès au poste de professeur dans l’enseignement universitaire.  L’abandon du projet de thèse était donc malgré tout payant…

Par la suite, on a continué de faire appel à moi pour d’autres traductions, notamment pour les romans-essais du juif autrichien Jean Améry (Actes Sud) et pour le remarquable journal intime d’une jeune Berlinoise intitulé « Une Femme à Berlin », publié à ce jour (Gallimard, collection Témoins) à plus de 100 000 exemplaires et qui fut porté à la scène plusieurs fois. Tout récemment, j’ai terminé la retraduction de dix nouvelles de Stefan Zweig, parmi lesquelles « Le Joueur d’échecs » et « 24 heures de la vie d’une femme » (Robert Laffont, Collection Bouquins).

Avec quelle langue travaillez-vous?


Ma langue privilégiée de travail est l’allemand, mais j’ai aussi traduit du néerlandais (romans et théâtre) et de l’anglais (théâtre et polars).   

Comment définiriez-vous le métier de traducteur littéraire ?


Le métier de traducteur littéraire est un métier d’écrivain à part entière. Le traducteur est un lecteur comme il en existe peu, car personne ne lit un livre avec autant d’attention. Il doit non seulement ressentir les effets du texte comme tout lecteur « normal », mais il lui incombe en plus de trouver la source de ces effets, et donc de décortiquer le texte, d’en mettre toutes les ficelles à plat pour mieux le reproduire ensuite dans la langue d’arrivée. Ce qui n’est pas évident car le matériau d’arrivée (la langue) ne possède pas toujours les outils nécessaires à la restitution de tel ou tel effet.  Il traduit donc davantage une forme qu’une histoire. Il doit trouver le mot juste, balancer la phrase, reproduire le ton, le rythme, la mélodie de l’original. 
C’est un véritable travail artisanal, artistique même et en tous points semblable à celui de l’écrivain, si ce n’est que le contenu n’est pas de son crû et que ce ne sont pas ses sentiments, ses sensations à lui qu’il couche sur le papier. Sans oublier que, contrairement à l’auteur, le traducteur littéraire est davantage tourné vers l’Autre. Il se doit de bien le comprendre, d’entendre  sa « voix » pour l’entonner à son tour sur un autre instrument.

Comment procédez-vous pour traduire une œuvre ? Quelle est votre méthode de travail ? 


Je fais partie de ceux qui apprécient l’impact de la première lecture, celle de la découverte du texte. Dans le cas d’ « Une Femme à Berlin », je ne connaissais pas le livre avant qu’on me le propose. J’ai commencé par lire une vingtaine de pages et j’ai tout de suite été séduite. J’entendais la voix de la diariste et me sentais capable de la restituer. Dans un premier temps, je tiens à ce que passe dans mon écriture l’effet fort qu’entraîne la découverte du mot, de la phrase,  du texte. Comme c’est le cas du lecteur « normal » qui avance pas à pas dans l’ouvrage. J’aime traduire en découvrant. A la fin de cette première lecture « traduisante », il me faut donc revenir en arrière d’abord pour repérer d’éventuels contresens ou omissions, ou corriger certains éléments que je ne pouvais comprendre qu’en ayant assimilé tout le texte. Je réalise donc plusieurs jets de mon travail, parfois même une dizaine. 

Il faut savoir qu’il n’existe pas « une » méthode pour traduire. Chacun arrive avec son vécu, ses obstacles, sa personnalité, sa manière d’écrire. Vous ne verrez jamais deux traductions semblables d’un même texte. 

Quelles sont d’après vous les compétences, les qualités à posséder pour exercer ce métier ? 


Pour être un bon traducteur littéraire, il faut non seulement connaître la langue de départ dans toutes ses nuances (le dictionnaire traductif n’est souvent d’aucune utilité) mais aussi maîtriser parfaitement sa langue maternelle au point de pouvoir jouer avec tous ses constituants, et y être créatif. C’est absolument essentiel mais malheureusement, à l’heure actuelle, les jeunes générations maîtrisent de moins en moins bien le français.  C’est un constat hélas objectif.

En résumé : Il faut savoir lire en profondeur, savoir écrire, c’est-à-dire posséder ce talent inexplicable d’écriture, au même titre que l’auteur. 

Retrouve-t-on beaucoup de traducteurs littéraires en Belgique ? 


Non. Dans la partie francophone en tout cas, il y en a très peu qui soient vraiment connus et ceux qui le sont travaillent généralement pour les éditeurs français. Il n’y a que très peu d’éditeurs de traductions en Belgique francophone et le territoire est petit. 

Un conseil à donner à un jeune qui voudrait se lancer ? 


Se lancer avec passion dans l’aventure et le faire pour y trouver son bonheur et non de l’argent ! Comme pour toute autre discipline artistique, la traduction littéraire est une source de grande satisfaction, de joie, de bonheur, mais d’un bonheur spécifique lié à la dimension avant tout créative du travail.


 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.