Frank De Winne,
Spationaute de l’Agence spatiale européenne (ESA) et responsable du Centre des astronautes européens (EAC) à Cologne

Interview réalisée en avril 2017

Quel est selon vous le rôle d’un spationaute ? Qu’apporte-t-il à la société ?

Le rôle d’un spationaute trouve son cadre dans un programme de vols habités et d’exploration humaine de l’espace. On explore l’espace pour quatre raisons :

  • pour acquérir de nouvelles connaissances scientifiques ;
  • pour l’innovation, car pour voler dans l’espace et pour aller plus loin, il faut innover, développer de nouveaux systèmes et de nouvelles capacités ;
  • pour inspirer la jeunesse à se dépasser et à s’engager dans les métiers scientifiques et technologiques, dans l’ingénierie et les mathématiques, qui sont très importants pour le futur de nos sociétés ;
  • pour la coopération internationale : l’exploration spatiale se fait aujourd’hui dans le cadre d’une coopération internationale. Même quand il y a des tensions entre la Russie, les États-Unis et l’Europe, nous pouvons continuer à travailler et dialoguer ensemble au sein des vols spatiaux habités. C’est important pour la stabilité du monde.

Quel était votre parcours scolaire et professionnel avant de devenir spationaute ?

J’ai un diplôme d’ingénieur de l’École Royale Militaire (ERM). Tous les spationautes qu’on recherche en ce moment sont des ingénieurs, des scientifiques ou des médecins. On cherche aussi des profils avec une expérience et des compétences opérationnelles, ce qui était aussi mon cas puisque j’avais des compétences de vol développées lors de ma carrière militaire de pilote d’essai. C’est la même chose pour les scientifiques ; par exemple Alexander Gerst (spationaute allemand de l’ESA) est un géologue de formation mais surtout un scientifique de terrain : il a visité des volcans et a réalisé des expériences sur le terrain, ce sont également des tâches opérationnelles. J’ai poursuivi ma carrière au sein de l’armée belge jusqu’à l’âge de 40 ans et, en l’an 2000, j’ai rejoint l’ESA. C’est la même chose pour tous les spationautes, d’abord ils font carrière dans leur premier métier. Quand on recrute, on sélectionne des profils entre 30 et 40 ans qui ont prouvé par leur premier emploi leur valeur et leurs capacités scientifiques, d’ingénierie ou opérationnelles.

Quels sont les éléments qui vous ont motivé à faire ces études et puis ce métier ?

Dans ma vie, j’ai toujours eu deux passions ; la première est l’ingénierie, ce qui m’a poussé dans le choix de mes études. Aujourd’hui encore, je travaille beaucoup avec de jeunes étudiants ici à l’EAC, dans le domaine de l’ingénierie et celui des nouvelles technologies. Ma seconde passion était de voler. J’ai pu choisir une formation d’ingénieur et de pilote et ai eu l’opportunité plus tard de faire une carrière de pilote d’essai au sein de l’armée belge. Le métier que je fais actuellement est dans la continuité de ces deux passions car un spationaute fait des sciences et de l’opérationnel, il travaille en équipe sur des problèmes d’ingénierie tels que les stations orbitales du futur, l’exploration de la lune, etc. Cette combinaison d’ingénierie, de sciences, d’innovations, de découvertes et d’opérationnel m’a toujours attiré.

Quels préparations et entraînements spécifiques les spationautes de l’ESA doivent-ils suivre ?

Les nouveaux spationautes sélectionnés à l’ESA commencent par une formation d’un an et demi que nous appelons l’entraînement de base. Cette formation a pour objectif de leur apprendre tout ce qui se passe dans l’espace. Comme ils viennent de métiers différents, nous les formons sur tout ce qui est spécifique au monde spatial, les systèmes spatiaux, l’effet physiologique de l’espace sur l’être humain, etc. Après l’entraînement de base, il y a un second entraînement spécifique de deux ans et demi pour les spationautes qui sont assignés à un vol spatial.

Combien de fois êtes-vous allé dans l’espace et pour quelles missions ?

J’ai participé à deux vols spatiaux. En 2002, j’ai passé 10 jours à bord de la station ISS (Station spatiale internationale). C’était une mission de courte durée qui avait pour objectif l’échange et le remplacement de Soyouz[1]. En 2009, j’ai participé à une mission plus longue et je suis resté six mois à bord de la station.

Concrètement, comment se déroule une journée à bord de l’ISS ?

Le planning des journées est précisément défini, nous avons chacun une « time line » qui reprend les tâches à exécuter, associées avec des procédures : maintenance, expériences scientifiques, robotique, etc. Les spationautes doivent aussi faire deux heures et demie de sport par jour à bord de la station, afin d’éviter la perte de masse osseuse et musculaire due à la microgravité. C’est le planning du lundi au vendredi. Le samedi, on travaille une demi-journée et le dimanche est un jour « off ».

Quelles étaient vos fonctions à bord de la station ?

Lors de la première mission, j’étais ingénieur de bord du Soyouz. Lors du second vol, j’étais ingénieur de bord de la station et dans la deuxième partie commandant de la station spatiale internationale[2].Cependant, tous les spationautes exécutent les mêmes tâches, nous ne sommes pas spécialisés dans une fonction. On fait tous de la science, de la maintenance, de la robotique, etc.

Quand vous êtes sur terre, quelles sont vos fonctions ?

Sur terre, les spationautes en carrière active participent au support des programmes de vols habités. Il faut préparer les opérations, apporter un support aux spationautes qui s’entraînent et se préparent pour un prochain vol. Quand la carrière active est terminée, certains se réorientent, par exemple dans l’enseignement au sein d’universités. D’autres assurent des fonctions de management comme c’est mon cas. Je suis aujourd’hui chef du Centre des astronautes européens à Cologne.

De combien de personnes se composent vos équipes actuelles à Cologne ?

Nous avons environ 100 personnes à Cologne. Elles sont en charge du support médical des spationautes durant la sélection, la préparation et le vol en lui-même. Nous avons des équipes d’entraînement et d’autres équipes de support des spationautes en vol (dialogue, préparation des procédures, support d’équipage, support de la famille).

Développez-vous des collaborations en dehors du monde spatial ?

Nous collaborons énormément avec le monde académique/universitaire puisque nous réalisons de nombreuses expériences scientifiques à bord de la station. Nous avons également beaucoup de contacts avec le monde industriel. Nos modules, le matériel des expériences, nos satellites ne sont pas fabriqués par l’ESA mais par l’industrie. Nous sommes aussi beaucoup en contact avec les jeunes et les écoles, pour faire la promotion de notre mission et les inspirer.

Quels sont les aspects positifs de votre métier ?

Le premier côté positif est naturellement de pouvoir voler dans l’espace ! Le travail international est un autre aspect positif, on collabore avec des équipes partout dans le monde, avec des personnes passionnées par leur métier pour faire avancer l’humanité dans ce domaine nouveau et ouvert qu’est l’exploration spatiale. C’est très satisfaisant de travailler au sein d’un tel environnement.

Voyez-vous des aspects plus négatifs ?

Oui, il y en a dans tous les métiers. On n’est pas souvent à la maison. Par exemple, pendant les deux années et demie d’entraînement qui précèdent un vol, on passe deux semaines aux États-Unis, trois semaines en Russie, une semaine au Japon, deux semaines en Europe, etc. On voyage beaucoup et c’est une charge de travail assez élevée. Chaque métier a ses aspects positifs et négatifs.

Qu’en est-il des contraintes liées à la vie dans l’espace (équipements, vie quotidienne, etc.) ?

Tout cela fait partie du métier, ce n’est pas un problème. Et les choses sont bien organisées à bord de la station, que ce soit pour la nourriture, les moyens de communication, etc.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

Lors de nos procédures de recrutement, la sélection psychologique est probablement l’épreuve la plus difficile car nous recherchons des personnes très flexibles, capables de travailler avec des personnes d’autres cultures, dans d’autres langues. Il faut un bon tempérament, car quand on passe six mois à plusieurs dans un petit endroit dont on ne peut pas sortir, il faut être capable de vivre en bonne entente et faire preuve d’ouverture d’esprit.

Quel conseil donnez-vous à un jeune qui souhaite devenir spationaute ?

Mon conseil aux jeunes est de choisir un métier qu’ils aiment. Quand on aime ce qu’on fait, on travaille beaucoup, on s’investit et on devient excellent dans son métier qui n’est pas seulement un travail mais devient aussi un hobby, une passion. Par rapport à nos critères de recrutement, je leur conseille de choisir des études supérieures d’ingénieur, de scientifique ou de médecin, toutes spécialités confondues. Dans leur carrière, je conseille de s’orienter vers des métiers opérationnels, de terrain. Par exemple, un biologiste avec une expérience pratique de laboratoire, un pilote, etc. En revanche, un ingénieur qui s’oriente dès la sortie de ses études vers le secteur bancaire pour faire de l’ingénierie financière n’est pas un profil intéressant pour nous. Mais le conseil le plus important, c’est d’aimer son premier métier car s’ils ont la chance de devenir un jour spationaute, ce sera un plus mais s’ils ne le deviennent jamais, ils auront quand même eu une carrière très satisfaisante.

Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ? Allez-vous repartir dans l’espace ?

Non, en tant que responsable du centre ici à Cologne, ce n’est plus mon rôle. Je ne vais pas me sélectionner moi-même pour un vol, il y a des jeunes qui ont été recrutés en 2009, c’est à leur tour de voler et de porter le drapeau européen dans l’espace.

Rêvez-vous d’être un jour rejoint par un autre belge au sein de l’ESA ?

Oui, ce serait très agréable. J’espère que lors des prochaines sélections il y aura un Belge ou une Belge parmi eux.

 

[1] Soyouz désigne une famille de vaisseaux spatiaux habités russes. Le vaisseau Soyouz permet de desservir l'orbite terrestre basse et assure la relève des équipages des stations spatiales : Saliout dans les années 1970, Mir dans les années 1990 et enfin la Station spatiale internationale depuis 1998. Depuis l'arrêt de la navette spatiale américaine en juillet 2011, Soyouz est devenu le seul vaisseau capable d'assurer la relève de l'équipage permanent de la station spatiale.
[2] Frank De Winne a été le premier commandant européen de l’ISS. Auparavant, ce poste n’avait été occupé que par des Américains ou des Russes.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.