Gaëtan Schoonbroodt,
Business Intelligence and Information Manager (Finance) chez Lampiris

Interview réalisée en février 2016

Comment définiriez-vous le métier de business analyst ?

C’est un profil un peu atypique, qui doit pouvoir parler à plusieurs personnes, plusieurs experts. C’est quelqu’un qui comprend tous les aspects du business et des personnes avec lesquelles il travaille. Il doit faire preuve d’un esprit synthétique afin de pouvoir modéliser ce qui se passe au sein de sa société pour ensuite l’analyser, l’améliorer et coordonner les changements qui y seront apportés. Le business analyst commence toujours par modéliser, décrire le processus qu’il est chargé d’analyser. Il existe pour cela différentes méthodologies et techniques spécifiques qu’il faut apprendre. Beaucoup de changements et d’améliorations de gestion opérationnelle passent par l’informatique, il faut donc être capable de dialoguer avec des spécialistes de l’IT (Information Technology) en leur expliquant les problématiques rencontrées et les solutions à mettre en place pour résoudre les soucis. Son profil est à cheval entre la gestion pure et l’IT. Un business analyst doit communiquer avec différents métiers : comptables, financiers, informaticiens, etc. Un procédé opérationnel en entreprise est rarement focalisé sur un seul métier, il est transversal. Par exemple, dans le commerce d’énergie, la facturation d’un client est prise en charge par le département « customer care » (service clientèle) mais a un impact énorme sur la finance. Quand il faut analyser un problème financier lié à la facturation, il faudra aussi rencontrer les experts métiers de la facturation. Pour résumer, un business analyst est un généraliste capable de comprendre et améliorer un processus, en dialogue avec les spécialistes qui l’utilisent tous les jours. L’amélioration, dans 80% des cas, passera par des développements informatiques et nécessitera l’intervention d’un analyste programmeur pour implémenter ces changements dans le système.

Pouvez-vous nous présenter la société Lampiris ?

Lampiris est un fournisseur d’énergie (électricité et gaz) créé en 2003 et basé à Liège. La société a été créée au début de la libéralisation [1] du marché de l’énergie. Auparavant, Electrabel et EDF Luminus étaient les seules institutions à fournir de l’énergie à tout le marché belge. La libéralisation avait pour objectif d’amener de la concurrence dans les prix, au profit du consommateur. Les deux fondateurs, Bruno Vanderschueren et Bruno Venanzi, ont sauté sur l’occasion pour acquérir une licence de commercialisation d’électricité et de gaz. Aujourd’hui, Lampiris c’est plus de 850 000 compteurs livrés en Belgique (compteurs électriques et compteurs de gaz), ce qui représente environ 450 000 clients, dans le marché résidentiel (particuliers) comme dans le marché professionnel. Depuis quelques années, de par nos connaissances en énergie, nous nous sommes diversifiés dans d’autres activités : isolation de bâtiments, vente de poêles, de bois de chauffage et de pellets et entretien de chaudières. Nous nous sommes lancés récemment en France, avec une croissance importante (déjà 160 000 compteurs en quelques années) et un grand potentiel de développement car la libéralisation du marché y est plus récente. C’est atypique car on entend souvent parler de sociétés étrangères qui viennent racheter des entreprises belges, ici c’est une société liégeoise qui se vend à l’étranger ! Lampiris emploie environ 300 personnes au sein de ses différentes activités : sourcing (fourniture d’énergie, achat et revente sur le marché), pôle commercial et marketing (vente de contrats à nos clients B2C et B2B [2]), customer care (acquisition/déménagement du client/changement de fournisseur, facturation, contentieux/suivi de recouvrement), la finance (comptabilité, budget, contrôle interne) et plusieurs départements de support (juridique, ressources humaines, informatique, etc.).

Quelles sont les différentes facettes de votre travail chez Lampiris ?

J’ai principalement deux activités : je suis responsable du département Business Intelligence (BI) d’une part et gestionnaire de projets et business analyst pour la finance d’autre part. Etant donné les similitudes de profils de métiers, ces deux départements ont été regroupés sous ma direction. La Business Intelligence concerne tout ce qui est lié aux données. Tous les processus métiers de l’entreprise fournissent ou traitent des données. Le rôle de la BI est de réunir toutes ses données et de présenter des rapports, du monitoring sur tout ce qui se passe dans l’activité métiers de la société. Par exemple, on produit des rapports sur le nombre de clients de Lampiris, sur les acquisitions faites sur une durée donnée, sur le nombre de clients facturés par rapport au nombre de clients qui devraient être facturés, etc. L’autre partie de mon travail - et de mon équipe - s’occupe de business analysis, comme je l’ai expliqué plus haut, et aussi de gestion de projets. Quand il y a une volonté de changement, on décide d’en faire un projet dans lequel différents acteurs vont intervenir.

Quels ont été vos parcours scolaire et professionnel ?

J’ai passé mes études secondaires à Eupen, en Communauté germanophone. Je suivais certains cours en français, d’autres en allemand, ce qui était très bien pour apprendre les langues. Ma formation était orientée maths fortes avec également les sciences fortes dans le secondaire supérieur. Je ne savais pas très bien ce que je voulais faire comme études et je me suis beaucoup renseigné. J’ai toujours eu des affinités pour l’informatique et pour la gestion en même temps. Mais je n’ai pas trouvé un cursus qui pouvait offrir directement les deux. J’ai essayé une année en informatique à l’université qui était trop mathématique pour moi, je trouvais que c’était éloigné de l’informatique pure. J’ai fait un graduat [3] en informatique de gestion à l’INPRES (Haute Ecole de la Province de Liège - Rennequin Sualem). C’était beaucoup plus concret (développement, gestion de bases de données, etc.) et cela m’a plu. Cependant, à l’issue de mes études et de mon stage, j’avais l’impression d’être trop cloisonné et de ne pas pouvoir exploiter le côté gestion. J’ai entrepris une passerelle vers un master en sciences de gestion à HEC-ULg, pour compléter mon profil IT par une vision business. Je ne regrette absolument pas mon choix car cela m’a permis d’apprendre d’autres métiers orientés économie/marketing/finance. Mais je n’avais toujours pas de réponse quant à mon orientation professionnelle. J’avais l’intuition que c’était une bonne chose d’avoir les deux profils mais comme ce n’est pas une formation traditionnelle, il n’était pas évident d’en cerner la valeur au sein d’un parcours professionnel déterminé. J’ai participé à un salon de recrutement organisé à HEC-ULg et j’ai été recruté par une des Big Four, PwC [4]. J’y ai rencontré quelqu’un qui m’a dit qu’on cherchait aussi des profils comme le mien et qui m’a mis en contact avec leur département d’audit IT. Cela s’inscrit dans le cadre d’un audit financier : le but est d’analyser en amont les contrôles internes présents ou absents et pouvoir supporter l’audit financier avec la composante IT/business process. Dans un audit financier, si on veut avoir de l’assurance sur les chiffres, on doit soit reprendre toutes les transactions une par une soit s’appuyer sur des contrôles inhérents à un système automatisé. Cela permet d’utiliser l’informatique au service de l’audit financier. A côté de cela, j’ai fait pas mal d’analyses de données. Il s’agit de parvenir à sortir des tendances ou conclusions au départ d’une base de données de plusieurs centaines de milliers voire de millions de lignes. C’est ce qu’on appelle le « data mining ». Il faut être capable d’utiliser des langages de questionnement de bases de données comme le SQL qui est le plus connu. Après quatre années chez PwC à Bruxelles, j’ai eu l’opportunité de rejoindre Lampiris comme business analyst finance. Comme l’entreprise est en pleine croissance, j’y ai un peu créé cette fonction il y a plus de trois ans. J’ai ensuite recruté trois personnes et notre équipe s’est rapidement mise à travailler sur des projets transversaux. Par exemple, nous avons analysé comment réduire notre exposition aux mauvais payeurs. Le recouvrement n’est pas un processus financier puisque géré par le service « customer care », c’est un exemple concret de projet transversal géré au départ du service financier. Il y a un an, nous avons fusionné avec le département BI (Business Intelligence). Aujourd’hui je dirige une équipe de huit personnes.

Quels sont leurs profils ?

Pour l’équipe business analysis, deux d’entre eux ont un profil d’études gestion pure mais possèdent de fortes affinités avec l’IT (langage SQL), ce qui les rend parfaitement performants dans leur métier. La troisième personne est passée par un parcours informatique mais a une expérience professionnelle en contrôle de gestion. Dans l’équipe BI, ce sont des informaticiens de gestion, c’est-à-dire capables de dialoguer avec les métiers business.

Vos études vous ont-elles bien préparé à exercer ce métier ?

Oui, je suis vraiment épanoui dans mon choix d’études. Même si à aucun moment je n’ai pu visualiser concrètement la fonction dans laquelle j’allais travailler plus tard. Encore aujourd’hui, même si je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait, je me rends compte que je suis ouvert et flexible, que mon type de profil est recherché dans les entreprises et je ne me fais aucune inquiétude pour mon futur. Mon graduat en informatique était vraiment très concret et la passerelle vers les sciences de gestion m’a offert une ouverture hors du monde de l’IT. J’ai eu l’opportunité de comprendre des phénomènes économiques et de gestion : gestion de production et du stock, comptabilité analytique, etc. Cela m’a permis de me représenter l’activité d’une entreprise. Il ne faut pas se leurrer, c’est aussi une porte d’entrée de posséder un master. Au niveau des possibilités d’évolution, cela joue également.

Quels sont les éléments qui vous ont motivé à faire ce métier ?

Je n’en avais pas entendu parler. L’issue de mes études en informatique était de travailler comme développeur. Tandis que mes études en gestion amènent plus classiquement à des fonctions d’audit et de conseil, de commercial ou de financier. J’avais la conviction que le mélange des deux pouvait avoir une valeur ajoutée et j’ai axé ma recherche d’emploi sur le principe de ne perdre ni l’un ni l’autre, c’est primordial pour moi.

Quels sont vos horaires de travail ?

Nous devons effectuer 38h par semaine, mais leur répartition est flexible. Nous pouvons arriver jusqu’à 9h30 le matin et repartir un jour par semaine à 15h. Cependant, les cadres sortent un peu de ce mécanisme et prestent plus d’heures. Ils sont engagés sur des objectifs spécifiques. Mon département est principalement constitué de personnes qui obtiennent un statut de cadre au bout d’un certain temps. Il y a parfois des prestations en soirée et le week-end, même si elles ne sont pas légion.

Quels sont les aspects positifs de votre métier ?

J’ai le sentiment d’être utile, j’ai parfois l’impression d’être le MacGyver, le couteau suisse, de l’entreprise. C’est assez valorisant. Par rapport à un département business classique, nous pouvons directement trouver la réponse à une question en plongeant dans les données et en les extrayant nous-mêmes des systèmes. Nous avons également une grande marge d’automatisation. Dans une petite entreprise, beaucoup de processus sont manuels mais quand l’entreprise grandit, ils ne sont plus viables et nécessitent une automatisation, une informatisation. Par exemple, dans le traitement des payements, la communication structurée permet un encodage facturation automatique. Mais parfois le client se trompe ou ne met pas de communication (ce n’est pas obligatoire), ce qui oblige à traiter manuellement ces payements pour pallier aux erreurs du client. Dans un processus que nous avons revu récemment, nous sommes parvenus à améliorer de 13% le nombre de payements gérés manuellement. Nous arrivons aujourd’hui à presque 100% d’automatisation dans ce domaine, ce qui libère du temps de travail pour l’investir ailleurs.

Et les aspects les plus négatifs ?

La fonction n’est pas toujours définie, c’est un nouveau métier qui est apparu avec l’émergence des nouvelles technologies. Il n’a pas le côté sécuritaire d’une fonction ou d’un département qui a toujours existé et existera toujours. On a parfois l’impression d’aller vers l’inconnu. Ceci étant dit, le métier a le vent en poupe ! Chez Lampiris, nous redessinons actuellement l’organigramme de la société et le business analyst deviendra une fonction à part entière au sein de chaque département.

Quel(s) conseil(s) donnez-vous aux jeunes qui souhaitent se lancer dans ce métier ?

Je leur conseille de s’intéresser aux technologies et d’avoir l’esprit ouvert. Par exemple ils peuvent créer des sites web, faire des recherches, acquérir des connaissances informatiques, développer leur curiosité, etc. Il faut des bases scientifiques, informatiques, mathématiques, sans exclure les langues (français, néerlandais, anglais).

Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?

C’est difficile à dire. Il y a beaucoup d’évolutions possibles. Je remarque cependant de plus de en plus de distorsion de carrière entre le management pur où l’évolution est verticale et une évolution plus horizontale, un enrichissement des connaissances. On peut évoluer par le niveau hiérarchique, on peut aussi évoluer par le niveau d’expertise. Il faut savoir trouver la balance entre les deux. Je suis très épanoui de passer d’un projet à l’autre, avec une grande diversité. C’est un cliché de croire qu’une évolution positive est toujours une évolution hiérarchique, alors que quelqu’un qui se plait dans un travail avec une vision transversale pourra peut-être mieux s’épanouir dans une évolution horizontale.

 

[1] En économie, la libéralisation consiste à rendre libre l'accès à une activité économique pour différents agents économiques, privés ou publics. Elle signifie la fin du monopole d'une administration ou d'une entreprise (publique ou privée) sur une activité définie par l'autorité publique.

[2] Le marketing de commerce interentreprises est appelé B2B pour « business-to-business » et le marketing de commerce des entreprises aux particuliers B2C pour « business-to-consumer ».

[3] Le graduat était le diplôme obtenu à l’issue d’études supérieures de type court avant le décret de Bologne en 2004, il correspond aujourd’hui au bachelier professionnalisant.

[4] Les Big Four auditors sont les quatre groupes d'audit les plus importants au niveau mondial : DTT (Deloitte), EY (Ernst and Young), KPMG et PwC (PricewaterhouseCoopers).

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.