Geneviève Levivier, Designer textile

Interview réalisée en juin 2014

Geneviève Levivier est créatrice de textiles à haute valeur ajoutée depuis 2008.

Quel est votre parcours ?

Mon parcours est assez atypique et sinueux, mais avec un intérêt marqué depuis toujours pour les arts plastiques et le design.

Depuis toujours, j’ai suivi des formations en Académie en dessin, peinture, céramique et sculpture souple. J’y ai d’ailleurs obtenu un diplôme supérieur en arts plastiques. Il s’agissait surtout de cours de peinture dans lesquels j’ai appris de nombreuses techniques. Je me rendais aussi dans beaucoup d’expos, j’étais sans cesse à l’affût d’informations et de formations en arts plastiques en général.

Quoique souhaitant plutôt m’orienter vers une filière artistique, sous l’influence de ma famille assez classique, j’ai fait des études universitaires en philosophie, après mes secondaires en latin-grec.

Mon master en philosophie en poche, j’ai eu une première vie professionnelle en tant que journaliste indépendante pour la radio et la presse écrite. Je me suis petit à petit spécialisée dans les sujets qui m’intéressaient, c’est-à-dire la culture et plus particulièrement les arts plastiques. J’ai aussi réalisé des analyses de tendances de société, en matière de consommation mais aussi en matière de mode, de design et d’arts plastiques.

L’envie de faire des études supérieures artistiques était toujours là et donc, après 4-5 ans de journalisme, j’ai passé le concours d’entrée et je me suis inscrite à La Cambre en sérigraphie. J’ai fait les trois premières années mais je m’interrogeais beaucoup sur ce que j’allais bien pouvoir faire de plus avec ce diplôme, comment j’allais pouvoir vivre de mon art!  Les débouchés de la sérigraphie étant soit le travail en imprimerie (fastidieux à longueur de journée), soit le travail en tant qu’artiste (pas viable) et aucun des deux ne m’attiraient. J’ai donc arrêté après le bachelier et repris mon activité de journaliste à plein temps.

Mais à 40 ans, j’ai eu une grosse remise en question, j’avais vraiment envie de suivre une voie artistique. Par le journalisme et les expos que je couvrais, j’avais eu l’occasion de découvrir le design textile et j’avais vraiment accroché. Cette discipline regroupait les savoir-faire et les envies que j’avais (couleurs, sérigraphie, peinture, travail de la matière, mixture, relief, etc.) et donc, je me suis inscrite à la Haute Ecole Francisco Ferrer en design textile. Comme j’avais des dispenses dans la plupart des matières, cela me laissait du temps pour commencer à réaliser des créations personnelles.

Très vite, j’ai orienté mes travaux vers des expérimentations innovantes. J’ai ainsi développé la dentelle polymère (qui a remporté le prix de la Biennale du Design de Liège en 2008), un produit innovant, à haute valeur ajoutée, qui vise donc le marché haut de gamme comme les grandes maisons de couture internationales et les architectes d’intérieur de projets d’exception.

Evidemment, entre  les premiers tests et le produit parfaitement viable d’un point de vue qualitatif textile, il s’est passé ... deux ans et des centaines de tests et d’échantillons, chaque fois améliorés. Puis, j’ai fait certifier les qualités du produit par Centexbel (le Centre Technique et Scientifique de l'Industrie Textile Belge, ndlr).

A partir de là, j’ai eu l’idée de lancer ma propre entreprise. Pour cela j’ai suivi une année de coaching et formations en Couveuses d’entreprise avec Job In, puis lancé ma société en 2008.

Je me suis associée à mon époux qui est chimiste, spécialisé en formulations de polymères et pigmentations. J’en use beaucoup dans mes expérimentations textiles. C’est vraiment devenu la position centrale de mes réalisations et du renouvellement régulier de mes idées et propositions.

En quoi consiste concrètement le design textile ?

Il s’agit d’un ensemble de techniques qui permettent de créer, d’ennoblir, d’intervenir dans le domaine du textile. Il existe différentes techniques comme la sérigraphie, le tissage, le tricotage, le crochetage industriel, la création de motifs textiles, etc. Chaque technique a aussi ses sous-spécialités.

Les manipulations de base sont enseignées dans les écoles mais à ces techniques, il faut ajouter la créativité et l’innovation. Le design textile nécessite beaucoup de travail de recherche et fonctionne sur le principe d’essais-erreurs. Mais une fois trouvée, l’idée doit aussi devenir viable, fiable, on doit pouvoir la reproduire. Il ne suffit pas de reproduire un motif à la peinture sur un tissu. Il faut tenir compte de l’usage que le client va en faire, de la main du tissu, c’est-à-dire le toucher, la manière dont le tissu va tomber (préserver le soyeux du tissu, éviter qu’il soit trop rigide…).

Quelle est votre clientèle ?

Les maisons de couture représentent mon principal créneau. Soit elles me connaissent déjà, elles savent ce que je suis capable de faire et me passent parfois des commandes originales et complexes d’un point de vue technique. Soit elles ne me connaissent pas, je leur présente alors mes réalisations et on discute sur base de l’existant. Leurs demandes restent plus proches de ce que je fais déjà. Evidemment, elles sont non seulement exigeantes en terme de créativité mais bien entendu aussi en terme de suivi, de qualitatif stable, de délai et de volumes de production.

Je réalise aussi des pièces uniques ou des petites séries, pour le secteur de la décoration et du design textile intérieur, en collaboration avec des architectes d’intérieur ou pour des particuliers directement. Il s’agit principalement de panneaux textiles, en grande dimension. Actuellement ce secteur est en train de se développer, notamment via un agent qui m’introduit directement à la source de projets de décoration et d’architecture d’intérieur.

Où puisez-vous votre inspiration ?

C’est un état d’esprit permanent! Comme je suis passionnée par ce que je fais,  je "convertis" automatiquement mentalement tout ce que je vis en possible création. Du coup, tout est source d’inspiration : les expos, la nature, les lectures, les foires, etc.

Le dialogue constant avec mon époux et associé, qui est également chercheur et consultant dans des domaines variés faisant intervenir les polymères, est un fort facteur de création. Car celle-ci vient aussi des possibilités techniques. La création est un constant aller-retour entre rêves et expérimentations techniques.

Quelles techniques utilisez-vous principalement? 

Je fais appel à des techniques transversales  mais j’utilise surtout tout ce qui est polymère, enduction et pigmentation. Tout est formulé en interne. Je travaille sur base de recettes de pigmentation  personnelles auxquelles j’applique des procédés originaux afin de créer de nouveaux effets. Je suis aussi particulièrement spécialisée en composites originaux.

J’ai aussi développé une nouvelle technique depuis plusieurs années : la création de motifs par découpes et micro-perforation extrêmement précises et délicates par laser. J’ai d’ailleurs déposé un brevet tout récemment dans ce domaine.

D’une manière générale, j’aime créer en mêlant intimement le geste manuel à la technologie: mon credo est de développer des effets à la fois sensibles et très pointus.

Quels sont, selon vous, les points positifs et négatifs de votre métier ?

Il y a beaucoup de stress et de pression dans ce travail. Il faut toujours être en avance. Les clients du haut de gamme sont exigeants, ils ont l’habitude d’obtenir le meilleur en termes de créativité et de savoir-faire. Il faut toujours pouvoir répondre à leurs attentes et être dans les délais, souvent très courts. Je ne dispose parfois que de 3 ou 4 jours, phase de test comprise, pour livrer des prototypes novateurs. C’est un aspect très important dans mon travail car si je ne respecte pas ces commandes, les portes se ferment ! Je travaille selon un rythme en dents de scie, avec des pics et des périodes plus creuses.

Il faut aussi tout gérer de front: le renouvellement des collections et de créations innovantes, la recherche et le développement en aval, la veille technologique, le démarchage et le suivi commercial, les déplacements à l’étranger et bien entendu, les productions avec toute la logistique inhérente à chaque projet! Ah oui, et aussi l’administratif... Bref c’est du 200% full time job!

Tout le reste n’est que positif. Je crée et j’innove toute l’année. Je suis aussi mon propre parton.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer ?

Il faut sans cesse se renouveler. Le design textile est un marché très pointu et varié et donc, il faut se démarquer, aller toujours plus loin. La veille est très importante dans ce métier. C’est toujours bien de savoir que qui se fait ailleurs…pour pouvoir s’en démarquer !

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.