Ghislaine Dellisse,
Psychologue et psychothérapeute

Interview réalisée en décembre 2013

Au quotidien, comment se déroule concrètement votre travail ?

Dans le cadre de mes consultations en privé, j’ai cette situation particulière du tout-venant. Je reçois des gens qui sont déprimés, des gens qui ont des angoisses, des enfants qui ont des problèmes à l’école, etc. J’écoute leurs difficultés et je parle avec eux pour tenter de déterminer ensemble ce qui bloque, ce qui pose problème. J’essaie d’aider les parents à comprendre ce qu’ils peuvent induire dans les soucis de leur enfant. Je les aide également  à mieux comprendre ce que l’enfant essaie de leur dire. En ce qui concerne les adultes, je tente de les aider à comprendre d’où viennent les angoisses et les tristesses qu’ils trainent parfois depuis longtemps. Je fais en général beaucoup de liens avec leur histoire d’enfance.
J’ai, par exemple, reçu un petit garçon qui avait des angoisses très grandes. Il avait 4 ans quand il est arrivé. L’image marquante, c’est qu’il restait tout le temps en dessous d’une petite table. Cela a évolué petit à petit en fonction de l’état dans lequel il se sentait. D’abord il a fallu qu’il quitte le dessous de la table, puis qu’il vienne dessiner avec moi, il y a eu beaucoup de jeux de cache-cache. Après plusieurs années en consultations, il a fini par faire comme tous les autres enfants, à jouer avec des copains, à ne plus vouloir venir chez moi parce qu’il voulait aller faire du vélo avec ses copains. Ce qui a beaucoup aidé, c’est tout le travail réalisé avec les parents qui étaient séparés, qui ne s’entendaient pas du tout mais qui ont réussi avec les années à mieux gérer cela par rapport à l’enfant. Dans ce cas-ci, il y a eu beaucoup de séances avec l’enfant tout seul. Pendant une période, il y a eu beaucoup de séances avec les parents, jamais ensemble parce qu’ils ne s’entendaient pas (ils ne s’entendent toujours pas d’ailleurs). Cela a permis qu’ils arrivent à garder leurs problèmes pour eux entre adultes et qu’ils n’en parlent plus devant leur enfant.  Ce qui a fort allégé cet enfant. Il a alors pu réinvestir ses recherches d’enfant, les découvertes dans les jeux, les découvertes de petit garçon. Il ne le faisait plus parce qu’il était trop pris par le « Maman est ceci », « Papa est cela » des adultes.

Quel est le public que vous touchez ?

Je privilégie surtout les adultes. Je prends aussi quelques enfants et adolescents mais j’en limite le nombre car cela me demande plus d’énergie. C’est une plus grande mobilisation au niveau des rendez-vous avec les parents qui sont souvent séparés. Sur 30 personnes, j’ai maximum 6 à 8 enfants ou adolescents, le reste ce sont des adultes.
Parmi ma patientèle, ce sont des gens qui ont un minimum les moyens. En privé, je n’ai pas la population plus précarisée que peuvent parfois avoir les centres de guidance. Cela change beaucoup dans la manière de travailler. Souvent, les personnes précarisées ont beaucoup plus de mal à investir les problèmes émotionnels car ils ont tellement d’autres problèmes liés à la « survie ». Quand on ne sait pas payer ses factures, on a moins d’énergie pour investir la vie émotionnelle de ses enfants. Ils perdent déjà énormément d’énergie pour pouvoir leur donner à manger et les habiller. On ne peut pas travailler de la même façon avec ces personnes-là, c’est beaucoup plus difficile car ils sont coincés doublement.

Etes-vous en contact avec d’autres professionnels ?

J’ai suivi une formation pendant 4 ans et donc j’étais en contact avec pas mal de collègues d’orientation analytique. A part cela, je vois des collègues de la région d’Arlon une fois par mois le soir pour des intervisions c’est-à-dire pour parler de situations qui posent problème, où on n’arrive pas à comprendre les enjeux de ce qui se passe.

Quelle est votre formation de base ? Avez-vous réalisé d’autres formations ?

Ma formation de base est une Licence (actuellement Master) en Sciences psychologiques. Je l’ai faite à l’Université de Liège. J’ai pris les options enfants, adolescents et adultes en orientation psychanalytique. J’ai gardé le même créneau dans ma pratique professionnelle. Après plusieurs années, j’ai fait la formation du G.E.R.C.P.E.A. à Luxembourg. C’est une formation en psychanalyse enfants, adolescents et adultes que j’ai choisie car elle était principalement axée sur du concret. Il y avait beaucoup de jeux de rôles, de supervisions individuelles ou en groupes. On partait de nos situations pour débattre, mettre en scène, comprendre les émotions que cela suscite en nous. Ce n’était pas théorique sauf en dernière année avec les lectures de textes. Il y avait un désir des formateurs à nous pousser à faire un travail sur nous-mêmes, pour être plus clairvoyants par rapport à soi et par rapport aux gens. 

Pouvez-vous évoquer votre parcours professionnel ?

J’ai commencé à chercher du travail à Liège et comme je n’en trouvais pas, j’ai vendu des sandwichs pendant 1 an. Ensuite, je suis rentrée chez moi à Arlon, je me suis installée comme indépendante. Comme mon père est psychiatre indépendant, je me suis installée dans sa maison à l’étage au-dessus de son cabinet. J’ai travaillé 2 ou 3 ans comme cela avec en parallèle pendant 1 an ½ deux contrats de remplacement en centre de guidance. J’ai eu un remplacement de psychologue adultes et un remplacement de psychologue enfants.
J’ai arrêté mon travail parce que je suis partie en Afrique pendant 2 ans. Là je n’ai pas exercé comme psychologue, j’ai donné des cours de français dans une école et j’ai travaillé dans un orphelinat où je m’occupais de bébés.
Quand je suis revenue en Belgique, j’ai trouvé un boulot de remplacement d’1 an dans un centre de guidance à Bouillon à mi-temps et en même temps un remplacement à mi-temps au centre de guidance d’Arlon pour des consultations enfants, adolescents et adultes. Quand mon contrat s’est terminé, j’ai essayé de travailler dans un centre de planning familial. Ils voulaient ouvrir un planning qui pratiquait l’avortement à Bastogne mais le travail ne m’a pas plu, j’ai rapidement donné ma démission.
Je me suis alors installée comme indépendante, cela fait 6 ans.


Quelles sont, selon vous, les qualités importantes à avoir pour exercer cette profession ?

La première chose, c’est d’avoir fait un travail sur soi. On ne peut pas comprendre clairement les choses si on ne se comprend pas soi-même. Cela pour moi c’est la base, ce qui m’a le mieux formée c’est ma psychanalyse.
Ensuite, c’est la patience et la capacité à pouvoir entendre et écouter les difficultés des gens sans vouloir les sauver tout de suite, sans vouloir trouver une réponse absolument. Le plus important dans ce travail, c’est de pouvoir être là avec les gens, de les aider à traverser les difficultés sans nécessairement donner des solutions parce qu’on en a pas plus qu’eux. Il faut les aider à traverser des périodes qu’ils ont déjà vécues dans le passé et qu’ils revivent encore et encore. Il faut pouvoir accepter que cela prend du temps pour créer des changements en profondeur. 
C’est un job très humain donc il faut être très humain. 

Quel est l’horaire de travail ?

Dans les centres de guidance, c’était en général de 9h à 17-18h.
Dans ma consultation privée, au début, je m’adaptais à tout. Puis il y a eu plusieurs périodes. J’ai travaillé le matin pendant une période, ensuite l’après-midi, le soir ainsi que le mercredi après-midi pendant une autre période.

Comment avez-vous choisi ce métier ?

Pendant longtemps je ne voulais rien faire ou je voulais être guide de haute montagne ou faire de la voile. Mais concrètement, je n’avais pas le tempérament à subir des tempêtes en mer. En 4e ou 5e secondaire, j’ai dit « je vais faire ça ». Inconsciemment, il y a certainement des liens avec mon père qui est psychiatre. Déjà enfant, j’étais touchée par les soucis de famine en Somalie et je voulais aller là-bas pour m’occuper des enfants. J’ai toujours eu en moi le besoin de m’occuper de l’autre qui se rattache certainement à des besoins que j’avais enfant (qu’on me chouchoute plus). Consciemment, je n’ai pas réalisé pourquoi je faisais ce choix, cela m’est un peu tombé dessus. Le choix de la ville c’était pareil, mes copines allaient là-bas et je n’ai pas réfléchi. C’est venu comme ça, du jour au lendemain j’ai décidé de faire psycho à Liège. 
Il y a eu plusieurs périodes où j’ai voulu arrêter. Pendant mes études, j’ai raté ma 3e et j’ai voulu  arrêter mais mon père ne m’a pas laissé faire vu que j’avais déjà réussi deux années et que j’avais raté de peu. Et heureusement parce que je pense que c’est dans ce domaine que je suis vraiment douée. Pendant que je travaillais, il y a aussi eu des périodes où j’ai voulu arrêter. C’est un métier difficile. Cela exige beaucoup au niveau émotionnel. C’est pour cela que je pense qu’il faut faire un travail sur soi et qu’il faut avoir un superviseur pour être porté dans ce qu’on fait, pour être cadré, encouragé, orienté au moins les premières années.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui s’intéresse à ce métier ?

D’aller lui-même en thérapie pour ressentir ce que c’est. C’est un boulot qu’il faut choisir soi-même et non sur l’avis de quelqu’un d’autre. Cela implique tellement émotionnellement qu’il faut vraiment en avoir envie. 
De s’informer sur tous les « types »  de psys qui existent car c’est un diplôme qui offre plein de débouchés. Il y a plein de psychologues qui ne travaillent pas en consultation mais qui ont eu accès à leur job grâce à leur diplôme.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.