Henri Bolssens, Doreur sur bois

Interview réalisée en septembre 2007

Henri Bolssens exerce la profession de doreur sur bois. Son atelier, situé à Etterbeek, a été fondé voici presque 20 ans.

Quelle est votre formation, votre parcours professionnel ?

Comptable de formation, j'ai été successivement électronicien, gérant d'immeuble, brocanteur et j'ai rénové des habitations anciennes. Dans ce dernier travail, je m'occupais de restaurer les moulures de plafonds et de remettre à nu ce qui a été caché par différentes couches de peinture qui se sont succédées au fil du temps. C'est le hasard qui m'a amené à la dorure. Toutefois, je restaurais déjà des pièces d'Antiquité. Je suis passionné par le travail manuel. Or, tout le monde ne peut pas se lancer dans ce métier sans avoir ces qualités ainsi qu'une compréhension de l'histoire et de l'évolution des objets. Cet atelier a été créé en 1988. On y restaure des encadrements et des sculptures ainsi que tout ce qui est bois doré (appliques, meubles, etc.).

Comment pourrait-on décrire la profession de doreur sur bois ? En quoi consiste-t-elle ? Quelles sont ses particularités ?

La dorure consiste à déposer des feuilles d'or ou de cuivre sur toute pièce nécessitant une dorure, que ce soit en restauration ou sur un objet neuf. Je travaille donc le bois en fonction de la réalisation ou de la restauration d'un cadre neuf ou ancien. Pour réaliser ce type de travail, il y a plusieurs étapes à suivre. En premier lieu, on dépose un apprêt* (mélange de colle de peau de lapin avec du blanc de meudon) qui sert à donner un aspect lisse au bois. Ensuite, on dépose l'assiette à dorer, qui est une préparation de colle de peau de lapin mélangée à des terres de différentes couleurs (rouge, jaune, etc). Ce travail étant effectué, on peut enfin déposer la feuille d'or qui ensuite sera polie à l'aide d'un brunissoir (pierre d'agathe) afin de donner au cadre un aspect métallique. Cette opération s'appelle aussi métallisation.

Actuellement, lorsqu'il s'agit d'une dorure neuve, on essaie de donner au cadre ou au bois doré l'aspect d'une pièce ayant traversé le temps (usures, encrassement, coups). Pour les encadrements anciens, on fera les raccords de patine en appliquant les opérations décrites plus haut de façon à ce que la restauration ne se voie pas. La restauration est un métier passionnant, qui exige une grande patience car on a souvent des surprises en cours de travail (bois fragilisés par les mauvaises conditions d'entreposage,...).

Comme pour tout travail bien fait, il faut l'amour de la belle finition et pour cela beaucoup de patience et de savoir-faire mais aussi de déontologie. Il faut respecter la pièce sur laquelle on oeuvre et toujours avoir à l'esprit que ces opérations doivent pouvoir être réversibles, c'est-à-dire que si quelque chose est mal fait et qu'un collègue doit reprendre un ouvrage en cours, il doit pouvoir travailler sans abîmer l'original.

Dans la filière bois, à quel niveau vous situez-vous ?

Je suis au dernier stade de la filière, je reçois en effet le produit fini sauf dans certains cas où je fabrique le cadre de A à Z en me faisant aider pour cela par des tourneurs ou des ébénistes qui eux partent du bois brut pour le mettre dans la forme voulue.

Quelles sont vos tâches principales ?

La principale tâche, c'est la restauration. On remet la pièce concernée en l'état d'origine tout en tenant compte de son âge, de son style et de son époque. J'ai cependant une particularité : je mets le cadre à bonne mesure, quel que soit son style. Je l'agrandis ou le raccourcis selon les besoins du client. Je pense être le seul à faire cela. En tous cas, je n'ai pas eu l'écho qu'une autre personne le faisait.

Comment se déroule votre journée ?

Dans le stress ! Je dois satisfaire des clients toujours pressés. Il n'y a pas de journée-type pour un doreur sur bois. C'est un métier d'indépendant, un métier dur. On est tributaire de la volonté des clients et le respect des délais constitue un gros problème. On ne sait jamais sur quel type de travail on va tomber. Soit le cadre est sain et cela peut aller vite, soit il sort d'une cave humide et contient des vers à bois et, dans ce cas, ce n'est que lorsqu'on commencera à travailler dessus qu'on s'en rendra compte car il va partir en poussière. La journée débute à 9h mais on ne peut prévoir quand elle se finira. Je ne fais pas de pause tant que mon travail n'est pas achevé. Ainsi, lorsqu'on commence la dorure d'une pièce, il faut terminer la pièce avant de pouvoir se reposer. D'autre part, il faut s'occuper soi-même des relations publiques et des contacts avec les clients, ce qui prend une bonne partie de notre temps. Et on passe le reste de la journée à travailler comme artisan.

Quelles qualités incontournables faut-il réunir pour exercer la profession de doreur sur bois ?

Le maître-mot est la patience. Il résume très bien ce métier. Un grand sens de l'observation et de la compréhension sont tout aussi indispensables. Il ne faut pas avoir peur de recommencer son travail si on n'est pas satisfait du résultat. Anciennement, on parlait même de « qualité belge ». C'était ce qui se faisait de mieux sur le marché mondial. De plus, il faut savoir établir un diagnostic sanitaire même si on ne peut se prononcer qu'après avoir commencé à travailler la pièce. On peut aussi envisager comment celle-ci va réagir par rapport aux conditions dans lesquelles elle se trouve (poussière) et ensuite la restaurer en conséquence. Enfin, il faut s'intéresser un tant soit peu à l'art. Il est certain que les jeunes qui auront fait des études dans ce domaine auront déjà un bon sens de l'observation.

Présente-t-elle certains avantages ou des inconvénients ? Quelles difficultés rencontrez-vous ?

Comme toute profession, l'avantage, c'est quand ça marche bien et que vous pouvez en vivre. J'aime aussi lorsque le client me permet de faire un bon travail. Mais pour cela, il faut savoir y mettre le prix. Or, certains clients préfèrent payer moins cher et avoir un travail en trompe-l'oeil. Ce travail reste malgré tout de qualité même si ce ne sont pas les mêmes produits qui sont utilisés. Mais un autre avantage, surtout quand on s'intéresse à l'art, c'est de voir passer devant soi des pièces exceptionnelles et de pouvoir les restaurer.

Côté inconvénients, je déteste faire de la série. Pour moi, travailler une pièce chaque fois différente est un challenge. Chaque pièce est unique et comporte ses propres particularités, ses propres difficultés. Et puis, il y a aussi les retards de paiement. Mais cela, cela devient une généralité dans le métier d'indépendant. Je passe beaucoup trop de temps à réclamer l'argent qu'on me doit alors que je dois travailler dans mon atelier. C'est du temps perdu. Hormis cela, je ne vois pas d'inconvénients. Il n'y a rien que je n'aime pas dans ce métier. Pour ce qui est des difficultés, je dirais qu'aujourd'hui, c'est chacun pour soi. Je serais incapable de vous dire combien il y a de doreurs sur bois en Belgique. On ne fait pas de pub, cela ne sert strictement à rien. Ce qui marche le mieux, c'est le bouche à oreille. On ne reçoit pas non plus d'aide financière de l'Etat.

Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier ?

Faire de belles dorures, travailler avec des matières telles que l'or ou le cuivre ainsi que le plaisir de réaliser quelque chose avec ses propres mains. Ainsi, chaque essence de bois va donner un résultat différent après l'application de la feuille d'or. Cela lui donne un velouté unique. Et puis, lorsqu'on voit la pièce terminée, on éprouve une grande satisfaction. Enfin, je dirais que c'est un régal de voir passer devant soi des pièces exceptionnelles.

La profession a-t-elle évolué ? De quelle manière ?

La profession existe depuis la nuit des temps… en fait, depuis qu’on a découvert le matériau « or », à la Renaissance. L’or a toujours été cher et la main-d’œuvre payée avec quelques cents. C’est tout à fait différent par rapport à la dinanderie puisqu’on ne met pas l’or en forme, on le dépose sur la forme. Pour moi, il n’y a pas eu de modernisation. On arrive aujourd’hui à battre l’or, à en faire des feuilles de plus en plus fines. On peut ainsi reproduire un effet de métallisation avec très peu de métal. Il y a bien eu une mécanisation des décors, qui sont à présent appliqués.

D’autre part, il existe des moules qui reproduisent les différents styles ou les mélangent, ce qui peut amener une production en série. Mais on peut aussi parler de certains matériaux modernes qui ont été conçus spécialement pour être appliqués sur le bois. Ces matériaux sont à base de résine. Il suffit donc de déposer un peu de solvant dessus pour les enlever. Nous devons toujours respecter la pièce sur laquelle nous travaillons.

Pensez-vous qu’il s’agit d’un métier d’avenir ?

Normalement oui, pour autant que l’Etat lui donne un avenir. En Belgique, on ne consacre pas beaucoup d’argent à la restauration du patrimoine. Beaucoup de bâtiments tombent en ruines. Il suffit de regarder autour de soi.

Quel conseil pourriez-vous donner à un jeune intéressé par ce métier ?

C’est très difficile de répondre. Dans ce métier, il faut d’abord faire ses preuves et ne pas penser en termes d’argent. Il faut être pa tient, précis et s’appliquer à la tâche tel un horloger qui assemble et met en place les engrenages d’une pièce. Savoir sculpter est important. Avoir un minimum de qualités manuelles est recommandé mais pas indispensable car cela peut s’apprendre sur le tas. Il est également nécessaire de se faire beaucoup de relations. Sinon, ce n’est même pas la peine de démarrer. 

Notre devoir est de toujours travailler le mieux possible et d’être très soigneux. C’est important dans ce métier-ci comme dans tous les autres. C’est même essentiel pour faire revenir le client. Et quand ça marche bien, on gagne honorablement sa vie et on est reconnu.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.