Isabelle Glansdorff, Styliste

Dans son atelier d'Ixelles, règnent les tissus, les croquis, les machines à coudre. Derrière un rideau blanc, des vêtements aux formes originales pendent aux cintres. Un mannequin inanimé est également habillé par un ensemble aux courbes parfaites. Nous sommes chez Isabelle GLANSDORFF, une styliste bruxelloise dont l'imagination n'a a pas cessé de nous étonner.

Quelle fut votre formation ?

Ma formation, en fait, est permanente. Elle se poursuit aujourd'hui et se poursuivra encore demain. J'ai commencé jeune et je terminerai le plus tard possible. J'ai fait trois années de couture et de modélisme (à l'époque, on ne disait pas encore stylisme) dans le secondaire, puis deux années supérieures à l'Institut Bisshofsheim. Je participe aussi à beaucoup d'ateliers, dans le domaine de la mode, mais aussi en céramique ou en gravure.

Qu'est-ce qui vous a donné l'envie de faire du stylisme ?

C'est venu à mon adolescence et cela s'est installé en moi de manière progressive. Mon premier contact avec le tissu s'est opéré grâce à un stage de batik. Le batik vient de Malaisie et signifie pointillé. Il s'agit d'un procédé de décoration des tissus ou des cuirs lors duquel la pièce est d'abord enduite de cire. Ensuite, les surfaces à colorer sont dégagées au grattoir. Mais je me trompe peut-être. En effet, maintenant que vous me posez la question, je me souviens que, quand j'étais petite, je faisais déjà beaucoup de vêtements miniatures... De là à dire que ma vocation provient de l'enfance... Je ne sais pas. Je crois que "mon cheminement fut progressif avec, peut-être, un déclic lors de ce stage de batik. En tout cas, je me suis progressivement entourée d'ambiances de plus en plus artistiques. D'ailleurs, ma chambre en est la preuve: elle a évolué au fil des années...

Après vos études, comment s'est déroulée votre carrière ?

A mes débuts, j'ai principalement fait de l'artisanat. Tout à fait par hasard, un artisan avec lequel je travaillais m'a parlé du Service de Promotion Artistique au Ministère des Classes Moyennes. J'ai passé un examen et ils ont bien aimé mes créations. J'ai ainsi été invitée à une Semaine Culturelle à Düsseldorf. Il y avait des musiciens, des comédiens et des artistes de toutes disciplines. Ce fut pour moi le véritable démarrage. Ce service m'a aussi aidé à participer gratuitement aux Salons Professionnels. J'ai exposé en tant que styliste et... artisan. Je tiens d'ailleurs aux deux appellations. Lors de ces rencontres, on m'a aussi parlé d'une Fondation à Tournai où j'ai reçu une bourse pendant un an. Ces aides furent intéressantes financièrement, mais aussi pour rencontrer des milieux artistiques que mes études ne m'avaient pas permis de côtoyer.

Qu'est-ce que, selon vous, le stylisme ?

Un styliste est réellement un artiste qui peut faire passer un caractère ou même un message à travers un vêtement. Les stylistes font bouger la mode et l'industrie ne s'y trompe pas. Je ne sais pas s'il faut faire une distinction avec un couturier qui, a priori, aurait plutôt une clientèle établie et entretiendrait une certaine image.

Comment se porte le monde du stylisme en Belgique ?

Il y a un manque d'industries. En France, ils possèdent aussi un syndicat des stylistes. Ici, une telle association me paraît utopique. Les stylistes sont beaucoup moins nombreux sur notre territoire. Pour le vêtement, on est donc vite tenté de sortir de nos frontières. Mais je trouve complètement fou de s'expatrier pour travailler. Je n 'y tiens pas. D'accord pour un stage ou pour un boulot temporaire, bref pour élargir les horizons, mais pas plus!

Quelles sont les qualités requises du styliste ?

S'il existe à mon avis une qualité essentielle, c'est la curiosité. L'imagination me semble un terme trop vague. Il s'agit plus de jongler avec des idées que d'imaginer. Pour cela, rien de tel que d'aimer la découverte. Le styliste aime voir des "trucs du passé" et les mélanger avec des "trucs de maintenant".

Que vous apporte ce métier ?

Le stylisme représente mon jeu quotidien. Il s'agit de tout un univers que je me suis créé. Le stylisme m'est-il indispensable ? Je n'en sais rien. Toutefois, je crois vraiment avoir besoin d'un métier artistique. Pourquoi le stylisme ? Je danse, je joue de la musique. Ces activités toutefois ne me satisfont pas autant que le stylisme. J'y trouve sans doute des joies intérieures grâce à la manipulation de matières, grâce à de la construction. J'ai aussi tendance à dire que le plus beau côté de ce métier c'est lorsqu'une personne vous demande un vêtement et que vous pouvez créer quelque chose qui correspond à son physique, à sa personnalité, à ses désirs. Il est très agréable de voir une personne satisfaite parce qu'un vêtement va l'embellir.

Vous travaillez surtout avec des particuliers ?

Cela dépend des époques, mais ma manière de travailler ne correspond guère à ce que demandent les industries. Celles-ci auraient plutôt tendance à me couper mon imagination et mon enthousiasme. Je travaille beaucoup avec des artisans. Je partage aussi mon travail entre une grosse part de productions propres (où je crée en quelque sorte un stock) et une petite part de créations pour des particuliers. Je ne suis pas quelqu'un qui fait une promotion très professionnelle pour amener une clientèle ici. Tous les moyens nécessaires se trouvent pourtant dans mon atelier, mais le déclic ne se fait pas. J'ai une tendance à chercher les circuits alternatifs. Je fais aussi des animations pour enfants et adultes. J'aime cet aspect du métier. Si je restais dans mon atelier pour créer et vendre, il me manquerait quelque chose. En outre, je crée quand même des objets de luxe. Alors, je me pose des questions.

Que voulez-vous dire par là ?

Le vêtement de création est réservé à certaines personnes... La question du prix du vêtement me pose toujours problème. C'est à chaque fois un authentique dilemme!

Comment se passe le travail avec les artisans ?

A ce niveau, je travaille principalement avec une céramiste. Nous, faisons des lampes ensemble. Nous participons aussi à des salons professionnels et à des expositions. Il y a une dynamique dans le fait de se dire que nous organisons ensemble des expos de groupe. Il est très encourageant de faire des expositions collectives et de résoudre des problèmes à plusieurs. En plus, cela intègre le stylisme à d'autres disciplines artistiques.

Les expositions pour les stylistes sont-elles courantes ?

Non, il n'yen a pas tellement. J'ai toujours exposé avec des gens d'une autre discipline. Récemment, par exemple, une importante galerie d'art de Bruxelles nous a réunis à trois. Ils ont même essayé de faire un magasin de stylisme, puis, ils ont été effrayés par la concurrence, par l'insécurité du projet. Nous fabriquions nous-mêmes à domicile. Cette manière de travailler n'assure évidemment pas la même unité que la confection.

Comment travaillez-vous au quotidien ?

Comme je l'ai dit, je crée d'abord ma production. Les gens peuvent la voir lors des expos ou de quelques défilés. Ils peuvent aussi consulter des photos. S'ils veulent l'une ou l'autre modification, je peux changer le modèle. Parfois, des gens viennent avec des idées précises qui sont plus éloignées de mon travail habituel. En ce qui concerne mes collections, il y a deux volets possibles à mon travail. Soit je pars d'un tissu uni que je peins. Je fais alors le modèle en second lieu. Soit j'ai l'idée du modèle en tête avant d'avoir le tissu. De toute manière, je change encore des idées en cours de travail. Les éléments s'enchaînent très fort. Au niveau des matières, je travaille beaucoup avec le coton, le lin et la soie. Cela m'est un peu imposé par l'usage des colorants. Mais il est très gai de voir tout ce qui se fait dans l'industrie chimie- textile. Je suis attirée par le synthétique en théorie. En pratique, j'utilise des matières naturelles.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans votre métier ?

La lenteur du travail! Mais je précise que cette difficulté vient de mes choix personnels. Je connais d'autres stylistes qui travaillent beaucoup plus vite. Et puis, il y a cette terrible question du prix. Comment établir un prix pour un travail de création? Un autre dilemme, c'est la difficulté de travailler en équipe et... la difficulté de travailler seul!

Est-il difficile de vivre du stylisme ?

Personnellement, je n'ai jamais eu le couteau sur la gorge. J'ai eu de la chance aussi... A mes débuts, je vivais encore chez ma mère qui assurait le pain. Quand j'ai voulu vivre seule, j'étais déjà lancée. Sinon, en guise de débouchés, la formation des stylistes mène d'abord à travailler dans l'industrie textile. Mais je ne suis pas sûre qu'il soit difficile d'assumer matériellement en dehors de ce créneau. Si quelqu'un a vraiment des idées et de la personnalité, je crois que cela peut se faire assez simplement. Faire quelques vêtements, faire venir des gens chez soi... et le tour peut se jouer!

Il faut se faire connaître aussi ?

Oui, bien sûr. A mes débuts, je créais beaucoup de foulards. J'allais les déposer moi-même dans les magasins d'Ixelles ou de l'Avenue Louise. J'ai aussi fait de nombreuses démarches comme le fait de se présenter aux salons professionnels. Cela m'a semblé tout naturel tellement cela fait partie de ma vie. Je ne crois pas qu'on devienne styliste par hasard. Mais il y a en tout cas un moment où il faut prendre des décisions, à froid si possible. Il peut être utile d'investir dans un show-room ou dans un magasin.

Vous ne l'avez pas fait ?

Non, je fonctionne par des circuits alternatifs. Mais je n'exclus pas de changer de voie un jour: Pas maintenant, mais plus tard, qui sait ?

Interview mise à jour en janvier 2006 mais extraite du guide siep "Les Métiers de l'Art" publié en 1996.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.