Isabelle Gyselinx,
Professeure d’art dramatique à l’ESACT (École Supérieure d’Acteurs du Conservatoire Royal de Liège)

Interview réalisée en octobre 2018

Comment définissez-vous l’art dramatique et le théâtre ? Comment les présentez-vous à vos étudiants ?

Pour moi, art dramatique et théâtre sont un peu la même chose. Le théâtre est un art particulier et une écriture particulière : il comprend de la retranscription, des pièces écrites. Il met en scène des situations fictives ou réelles. C’est un art éphémère, qui s’exerce devant un public, des êtres humains. Peut-être le deviendra-t-il moins à l’avenir, avec les nouvelles technologies et l’archivage numérique des spectacles. Le théâtre est éphémère parce que voué à une représentation, c’est un art de la communication. Même si l'on joue plusieurs fois la même pièce, ce n’est jamais la même chose. C’est chaque soir différent parce que c’est une rencontre avec un public. Il n’y a pas de théâtre s’il n’y a pas de public. On ne fait pas de théâtre seul dans sa cave. On peut répéter chez soi, mais la représentation nécessite une tierce personne, une triangulation, un rapport entre la matière, l’acteur et le public. Le théâtre a aussi besoin d’acteurs et d’actrices. Certains, avec les nouvelles technologies, voudraient s’en passer, mais pour ma part, en tant qu’enseignante qui forme de futurs acteurs, je crois sincèrement que le théâtre ne peut se passer d’eux. Et j’entends le métier d’acteur au sens large, pas seulement les comédiens sur le plateau, mais aussi les producteurs de spectacles, les porteurs de projets théâtraux. Le théâtre est aussi un art qui supporte bon gré mal gré la pauvreté. On peut faire du théâtre avec pas grand-chose, avec peu de moyens. Cependant, pour être visible, on a quand même besoin d’argent. Le théâtre a besoin d’êtres humains, sur scène et dans la salle, c’est un art d’émotions partagées, de sensibilité. On y crée des conditions pour que quelque chose se passe dans l’ici et maintenant, ce qui n’est pas le cas du cinéma par exemple.

Êtes-vous également artiste en dehors de votre métier d’enseignante ?

Oui, je suis à la fois enseignante et metteure en scène. Les deux professions se complètent et sont arrivées dans ma vie en même temps, peu de temps après la fin de mes études supérieures. Je n’ai jamais lâché ni l’une ni l’autre, car la dialectique entre l’enseignement et le travail avec les acteurs professionnels est très intéressante. Entre la pédagogie et la profession, il y a un va-et-vient très intéressant et presque indispensable. Le décret du ministre Marcourt demande qu’on engage des artistes comme professeurs dans les écoles supérieures artistiques. C’est une bonne chose, il faut être praticien, pas seulement théoricien. Être professeur de théâtre n’est pas pareil qu’être metteur en scène ou comédien. Dans les écoles secondaires, je trouve que les cours d’options théâtrales ont plus d’impact quand ils sont donnés par des comédiens ou des metteurs en scène, plutôt que par des professeurs de français par exemple. Dans l’enseignement supérieur, on constate que les élèves provenant d’écoles secondaires proposant des cours de théâtre donnés par des comédiens de formation ont des bases plus solides pour entrer dans notre école d’acteurs. Il faut aussi être conscient que le métier d’artiste est difficile. Beaucoup de comédiens cumulent leur profession avec l’enseignement pour pouvoir vivre de leur art. C’est très difficile de vivre uniquement de son art, il est impossible d’enchaîner les spectacles en continu.

Quel est votre parcours scolaire et professionnel ?

J’ai fait des études secondaires dans l’option latin-grec. Vers l’âge de 16-17 ans, j’ai eu la chance d’avoir un professeur de français qui adorait le théâtre et qui m’a ouvert cette porte d’entrée vers la culture. Je ne connaissais pas le théâtre, je ne provenais pas non plus d’une famille d’artistes. C’est grâce à cette enseignante passionnée que j’ai eu l’opportunité d’aller au théâtre à plusieurs reprises. J’ai par la suite pris des initiatives personnelles, j’ai continué à assister à des spectacles, notamment sur le temps de midi (« Les Midis du Théâtre » à Bruxelles). En sortant de mes études secondaires, je n’ai pas osé directement me lancer dans des études supérieures artistiques. Les parents encouragent rarement leurs enfants à entreprendre des études artistiques. On entend malheureusement souvent dire qu’il faut faire de « vraies études », comme si les études artistiques n’en faisaient pas partie … c’est ridicule et c’est dommage. La culture est pourtant importante pour la démocratie et pour un pays développé. J’ai commencé mes études par une année à l’université, en philologie romane. Ma motivation première était de devenir enseignante, je voulais changer les choses dans le monde de l’enseignement qui m’exaspérait. Ce que j’avais eu la chance de recevoir durant la fin de mes études secondaires était malheureusement rare, et je voulais aussi renvoyer l’ascenseur. Mais je me suis ennuyée profondément à l’université. J’ai eu peur de perdre tout ce que j’aimais de la littérature, de l’écriture, des découvertes littéraires. Je trouvais cela trop lourd, même si j’y ai appris beaucoup de choses. J’apprenais de manière très personnelle, un livre m’emmenant vers un autre puis le suivant … Ce bagage m’a été utile dans la suite de mon parcours. J’ai ensuite entrepris des études de metteur en scène à l’INSAS (Institut national supérieur des arts du spectacle et des techniques de diffusion) à Bruxelles. Au départ, j’hésitais entre la comédie et la mise en scène. J’ai passé et réussi les examens d’entrée pour les deux filières, ce sont mes professeurs qui m’ont aiguillée vers la mise en scène et je ne l’ai pas regretté. C’est probablement lié à mon caractère ; être dans l’analyse de textes, au contact avec les acteurs, plutôt que d’être moi-même sur un plateau. Je ne suis pas comédienne, je suis de l’autre côté. À la sortie des études, j’ai été assistante à la mise en scène pendant trois saisons (trois ans), notamment au Théâtre National. Cela représentait huit spectacles. Au bout des trois saisons, j’ai souhaité mettre un terme à l’assistanat pour me lancer comme metteure en scène. La même année, on m’a proposé ma première mise en scène et mon poste d’enseignante au Conservatoire Royal de Liège. J’ai accepté les deux. Cela fait 27 ans que j’enseigne au Conservatoire, tout en faisant de la mise en scène. Je suis également directrice artistique de la compagnie que j’ai fondée, une ASBL qui s’appelle « Paf le chien ». Cette compagnie me permet de remettre des projets auprès de la Communauté française. Je travaille aussi en freelance, je peux accepter des mises en scène à la commande, sur demande de directeurs de théâtre.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

C’est un métier qui demande beaucoup de travail, de volonté et de passion. C’est très riche et varié. Quand on travaille le théâtre, on fait appel à beaucoup de vecteurs artistiques : la musique, la peinture, la littérature, les pièces de théâtre en elles-mêmes, l’art dramatique, la danse, le cinéma. On doit faire appel à tous ces arts, même si l'on ne voit pas forcément tout cela sur le plateau in fine, on les utilise dans notre imaginaire. On doit aussi toujours remettre une pièce de théâtre dans son contexte historique et géopolitique. On doit pouvoir parler de l’auteur, du tissu culturel de l’œuvre, des personnages, de leur psychologie, de sociologie également. D’un point de vue humain, il faut aussi travailler en équipe, le théâtre est un travail collectif. C’est très difficile de faire du théâtre tout seul. On ne peut pas « faire ses gammes » comme en musique. Cela n’a pas de sens de travailler un texte tout seul, le théâtre n’a du sens que dans sa collégialité et sa rencontre avec le public. On peut expérimenter, répéter, revisiter, mais tout cela ne trouvera du sens que face à un public.

Quels sont les cours que vous donnez ?

Les cours d’art dramatique, qui concernent le travail sur le plateau. Dans le théâtre, dans une formation d’acteur, on travaille les aspects techniques (la voix, le corps, la langue et la phonétique, etc.) et les aspects théoriques (sociologie, analyse de textes, histoire des spectacles, histoire du théâtre, histoire de la littérature, histoire comparée des arts, etc.). Dans les cours d’art dramatique, je travaille avec les étudiants sur des textes pour jouer directement sur le plateau. On part le plus souvent de textes, mais il arrive parfois qu’on procède autrement. Depuis quelques années, j’ai initié au sein du Conservatoire un partenariat avec le Créahm (association dont l’objectif est de révéler et de déployer des formes d’art produites par des personnes handicapées mentales). Avec les artistes du Créahm, on ne part pas de textes, mais plutôt de thématiques, car ils ne savent pas tous lire et certains rencontrent des problèmes de mémoire défaillante. C’est un travail mixte avec les étudiants du Conservatoire et le Créahm, qui instaure une rencontre de différents langages. Le théâtre permet de trouver une grammaire commune, une rencontre entre personnes issues de milieux différents.

Vous concevez le théâtre comme un art de la diversité culturelle …

Le comédien est un représentant de l’Humanité. Un plateau de théâtre doit représenter en tout ou en partie la société et l’époque dans lesquelles nous vivons. Même quand on joue un texte ancien, les corps que nous voyons sont de notre époque et la représentent. Quand on compare des spectacles des années 50, des années 70 et d’aujourd’hui, on constate des différences liées à cet ancrage temporel/sociétal. Si l’on ne présente que des hommes ou que des femmes sur scène, cela raconte quelque chose de particulier. C’est différent si la troupe est mixte, ou s’il y a plusieurs générations, plusieurs nationalités, plusieurs origines représentées. Le théâtre est un art collectif qui facilite la rencontre entre des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées sans lui. Peu importe de quel milieu on vient, il n’y a pas de préjugés, la diversité culturelle et sociale apporte sa richesse au métier. Dans la même idée, il serait dommage de ne représenter que la classe bourgeoise ou que la classe ouvrière. C’est mieux quand il y a un mélange des origines, des milieux. Certains étudiants du Conservatoire proviennent de milieux très défavorisés, c’est très émouvant, mais c’est malheureusement plus rare que par le passé. Auparavant, il était possible d’entrer au Conservatoire à 18 ans sans CESS (diplôme de fin de secondaire). J’ai connu plusieurs artistes de ma génération qui avaient « galéré » pendant leurs études secondaires, mais qui avaient un rêve et le Conservatoire était un des endroits leur permettant de le réaliser. Cela leur demandait une grande motivation et peut-être un plus long travail au niveau culturel, mais ils se cultivaient autrement que par leurs études secondaires, en autodidactes. Au Conservatoire, on apprend aussi autrement, par la mise en pratique. De nos jours, il faut le diplôme de fin de secondaire pour entrer au Conservatoire, cela discrimine. Il y a aussi des jeunes qui ont obtenu leur CESS, mais qui n’osent pas venir au Conservatoire, parce qu’ils l’imaginent comme l’antre de la culture et du bien parlé. Le nom « Conservatoire » en lui-même constitue parfois un seuil psychologique pour certains, d’autant plus quand on lui adjoint l’adjectif « royal ». Les écoles artistiques qui se sont constitué une certaine réputation et qui bénéficient d’une renommée doivent maintenant faire un énorme travail pour aller vers des jeunes provenant de milieux qui ne pensent pas pouvoir y accéder. Nous n’avons pas de préjugés. Il y a effectivement un examen d’entrée, mais nous sommes très vigilants à la diversité culturelle. Peut-être devrions-nous envisager à l’avenir des propédeutiques, des classes préparatoires ? En France, il existe des écoles préparatoires et l'on constate que les étudiants français qui les ont fréquentées arrivent avec un autre bagage ! Cependant, si l'on devait mettre cela en place, cela allongerait encore la durée totale des études, qui sont déjà passées à quatre années minimum.

Combien d’étudiants encadrez-vous ? Avez-vous parfois des stagiaires enseignants en formation dans votre classe ?

En art dramatique, environ 80 étudiants. J’ai parfois des stagiaires en agrégation comme assistants, mais nous les encourageons plutôt à effectuer leurs stages d’agrégation dans les écoles (primaires, secondaires) et les académies.

Quelle pédagogie adoptez-vous dans vos cours ? Comment concevez-vous les cours et les évaluations ?

Je travaille avec des humains et surtout des personnalités différentes, je dois être attentive à la fois aux discours généraux qui s’adressent à tous, mais aussi à ma manière de parler individuellement à chacun. Au Conservatoire Royal de Liège, nous travaillons collégialement, en horizontalité entre collègues, mais aussi en dialogue avec les étudiants. Le plus important est de déterminer les objectifs que nous voulons atteindre : qu’attendons-nous d’un acteur et de quoi doit-il être capable ? Il doit rendre compte du monde dans lequel il vit. Il doit faire preuve d’éveil, de sensibilité, d’une grande acuité, de vigilance, d’écoute, de disponibilité et d’une grande humilité. En tant que professeure, j’apprends en même temps qu’eux. Je ne me positionne pas comme celle qui sait, j’aime aussi partager mes doutes avec les étudiants. Ils m’aident, me mettent au travail autant que je les mets au travail. Cette dialectique donne une dynamique collective. À la fin d’un projet, il y a une représentation, mais l’évaluation est permanente, tout au long du processus. Je leur communique des retours quotidiennement, pour les aider à atteindre des objectifs pour lesquels je pressens des dispositions, des potentiels. Cela demande à l’enseignant une grande sensibilité et une grande écoute. Je m’adapte à chaque étudiant, je ne m’adresse pas de la même manière à tout le monde. Comme je touche à l’affect, je dois aussi être vigilante à ce que l’apprenti acteur ne prenne pas mes retours comme des attaques ou critiques personnelles. Si, par exemple, je demande de rejouer avec plus de sensibilité, je n’insinue pas que l’élève n’est pas sensible. Cela demande de trouver une grammaire commune. Notre cadre, ce qui nous rassemble, c’est le projet pédagogique qu’ils ont en main et qu’ils ont lu en début d’année. Chaque enseignant travaille dans ce cadre avec sa personnalité et emmène ses élèves dans une matière pour faire émerger ce qu’il attend d’eux : travailler ensemble, faire preuve de disponibilité et de rigueur, être attentif et concentré. Notre école mène à la profession, on sort du cadre purement scolaire, ce n’est pas un divertissement : ils sont là pour apprendre un métier.

Nous remettons beaucoup de choses en question dans notre enseignement, en ce moment nous nous interrogeons particulièrement sur les évaluations. Personnellement, mettre des points à des apprentis acteurs me semble bizarre. De nos jours, tout est côté : la presse et les émissions télé donnent des points, des étoiles, des fourchettes, etc. Nous vivons dans un monde surcoté. Dans l’apprentissage, l’acteur a besoin de mots, pas de points. Les points ne sont pas concrets, n’aident pas à avancer. L’acteur a besoin d’explications, d’être accompagné et épaulé … voilà pourquoi je n’aime pas utiliser les points. Travailler pendant des semaines avec un étudiant et lui mettre une bonne ou une mauvaise note à la fin n’a pas de sens, les retours et l’évaluation doivent être quotidiens. Les élèves sont aussi évalués lors des délibérations collégiales, plusieurs professeurs viennent assister aux travaux. Ils évaluent la représentation sans avoir eu accès aux répétitions. Ici aussi, les retours visent à favoriser une progression. Nous appliquons une nouvelle formule : plutôt que dire j’aime/j’aime pas, c’est bien/pas bien, … nous nous sommes mis au défi de nous exprimer en termes de réussite et de progression. Si l’étudiant devait jouer professionnellement dans un spectacle dans quinze jours, que lui demanderait-on de faire ? C’est beaucoup plus positif pour les étudiants et nous veillons à être attentifs au vocabulaire que nous utilisons, suite aux avis et demandes provenant des élèves. L’enseignement collégial du Conservatoire nécessite aussi des réunions : nous mettons en place chaque année quatre journées pédagogiques, de mise au vert, dont deux avec les étudiants. Sous forme de tables de travail, nous réalisons des bilans et des perspectives entre pédagogues uniquement puis avec les étudiants. En plus de ces quatre journées pédagogiques qui ont lieu début juillet, nous avons mis sur pied pour le domaine du théâtre des « assemblées P » (pour personnel ou pédagogie), avec le personnel administratif, ouvrier, enseignant et la direction. Elles offrent un lieu d’expression et de partage des ressentis et favorisent une meilleure communication.

Enseigner dans l’enseignement supérieur artistique nécessite-t-il beaucoup de travail à domicile ?

Il y a un énorme travail de préparation et de documentation en amont. La préparation d’un professeur est très importante, cela fait partie intégrante de la transmission. C’est d’ailleurs également vrai pour la mise en scène. Pour parler du projet aux acteurs, aux apprentis, je dois me documenter et être apte à le remettre dans son contexte. J’effectue beaucoup de recherches, je regarde des films, j’écoute des musiques, je relis la pièce plusieurs fois, etc. Pour l’enseignement, dans la préparation des cours, j’ai acquis avec les années d’expérience des réflexes, une plus grande rapidité. Cependant, je reprends rarement les mêmes pièces, car j’aime découvrir de nouvelles œuvres. Quand il m’arrive de le faire, ce n’est de toute façon jamais deux fois la même chose puisque les étudiants sont différents, c’est une redécouverte à chaque fois … la matière est inépuisable. Pour la mise en scène, il y a aussi un énorme travail à fournir au niveau de la production, de la préparation de dossiers pour le Service de la Culture, de la recherche de coproducteurs et de financement, etc. Un projet de mise en scène dans son ensemble met trois ans à voir le jour : production, réalisation, postproduction, etc. Je sors actuellement d’un spectacle au Théâtre de Liège et j’ai directement enchaîné avec les cours. En ce moment, je travaille tous les soirs et tous les matins pour la préparation des cours, et je donne cours de 14h à 21h pendant six semaines. Un projet s’étale sur six semaines de répétitions, car nous mettons les étudiants en condition de temps professionnel. On doit sortir de l’amateurisme, cette rigueur et cette exigence demandent beaucoup d’investissement et d’énergie. Quand on aime ce qu’on fait, on ne compte pas ses heures.

Quels sont les aspects positifs et négatifs de votre métier ?

Les qualités et les défauts se rencontrent. Cela me demande un grand investissement, d’autant plus que j’assure d’autres fonctions au sein du Conservatoire, je suis également présidente du CO (Conseil d’Option) et je m’engage à plusieurs niveaux dans la pédagogie. Je travaille à ¾ temps au Conservatoire, mais j’ai l’impression d’y faire parfois plus qu’un temps plein. Personne ne surveille mes heures, du moment que le travail est fait. Je m’investis avec plaisir, j’aime beaucoup mon travail et je ne compte pas mes heures, ce qui est une qualité, car cela me donne l’impression d’avoir toujours du temps. Cette dilatation du temps est en même temps un défaut, car je dois aussi parfois veiller à réduire mon temps de présence et mon temps de travail pour m’octroyer des jours de repos, pour éviter de m’épuiser. C’est difficile dans ce métier de se déconnecter, de ne plus y penser. Pourquoi devrais-je cesser de penser à Shakespeare quand je me promène en forêt ? J’ai besoin de garder des espaces pour ma vie privée, pour voir des gens, même si je suis motivée pour aller au four et au moulin. Il est important que je me ménage des moments de retrait, que je me pose des limites. Cela étant dit, ce métier ne m’a pas empêchée d’avoir une vie de famille.

Une autre qualité dans l’enseignement est la rencontre avec les jeunes. Je suis sensible à la jeunesse, ça me rend vivante. La confrontation de génération est très intéressante. Au début de ma carrière, j’avais plus ou moins le même âge que mes étudiants. Maintenant, j’ai l’âge d’être leur mère et bientôt leur grand-mère. Cependant, je ne pourrais pas être uniquement dans l’enseignement, il m’est aussi nécessaire d’exercer ma profession de metteur en scène, où je ne rencontre pas uniquement des jeunes.

Quel conseil donnez-vous aux jeunes qui rêvent de devenir professeur de théâtre ou d’art dramatique ?

Ce n’est pas vraiment un rêve, être professeur d’art dramatique. On peut rêver d’être artiste et enseigner peut en faire partie, mais l’enseignement est surtout un moyen. Dans l’enseignement artistique, on rêve de vivre de son métier d’art. Enseigner est un moyen pour vivre de son art. Engager des artistes comme professeurs d’art est très valorisant pour le milieu artistique. Quel sens pourrais-je donner, quelle crédibilité pourrais-je avoir face à mes apprentis acteurs si moi-même je ne faisais pas de théâtre ? Mon conseil est d’avoir avant tout un rêve artistique. Il faut être aussi conscient que le métier d’artiste est un métier difficile, notamment financièrement. C’est très difficile de faire carrière comme comédien ou metteur en scène. La culture n’est malheureusement pas suffisamment valorisée, nous devons nous battre pour obtenir de maigres financements. En tant que professeure nommée, je n’ai pas à me plaindre et je suis bien lotie, mais je ne pourrais pas faire de la mise en scène si je n’avais pas le métier d’enseignante à côté. Le secret des métiers du théâtre c’est la pérennité, rester dedans et ne rien lâcher. Ceux qui se réorientent reviennent rarement sur les planches. Les études de théâtre ne forment pas que des acteurs/comédiens et peuvent aussi conduire à des professions auxquelles on n’aurait pas pensé : metteur en scène, producteur/porteur de projet, costumes, etc. L’enseignement est fourni et de plus en plus complémentaire. L’agrégation offre des débouchés dans l’enseignement, mais aussi dans le domaine de l’animation. La formation d’acteur permet de transmettre autrement, par l’animation de spectacles dans les écoles par exemple. Pendant de nombreuses années, j’ai moi-même fait de l’animation et donné des stages, en plus de mes autres activités, pour faire mes armes.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.