Isabelle Pauthier,
Directrice d'asbl pour la conservation du patrimoine

Mme Isabelle Pauthier, Directrice de l'Atelier de Recherche et d'Action Urbaines (ARAU) sensibilise à la conservation du patrimoine en organisant depuis 1975 des visites guidées à thèmes.

Pourriez-vous nous présenter l'Atelier de Recherche et d'Action Urbaines (ARAU) ?

Face aux mutations urbanistiques rencontrées par Bruxelles à la fin des années soixante, un groupe d'habitants prit conscience des enjeux dont cette ville était l'objet et de leur rôle dans son développement. Fondé en 1969, l'Atelier de Recherche et d'Action Urbaines agit en réaction à l'exode urbain, à l'aménagement monofonctionnel (essentiellement dévolu au secteur tertiaire) et au tout-à-l'auto. L'ARAU lutte pour la reconstruction de Bruxelles, sa réhabilitation et sa rénovation. Il défend le logement, la redensification des tissus urbains et la mixité de l'habitat et des autres fonctions urbaines (industrie, artisanat, etc.).

Pourquoi avoir créé une telle association ?

Les fondateurs de l'ARAU (René Schoonbrodt, sociologue, Maurice Culot, architecte, Philippe De Keyser, avocat, Jacques Van Der Biest, animateur du Comité Général d'Action des Marolles) s'inscrivaient dans la mouvance contestataire issue de mai 68 en se demandant qui démolissait Bruxelles et pourquoi. Le but de l'ARAU, depuis 30 ans, est d'assurer le contrôle des bruxellois sur l'aménagement de leur ville, de promouvoir la démocratisation des processus de décision en urbanisme et de défendre la qualité de la vie en ville.

Comment cela fonctionne-t-il ?

L'ARAU est constitué d'un Bureau composé d'une quinzaine de volontaires et d'un Secrétariat Permanent. L'ARAU a deux branches d'activités intimement liées: l'urbanisme et les visites guidées, le tout dans un but d'éducation permanente. En 1975, les visites ont été mises en place comme un outil permanent de formation des adultes aux enjeux du développement urbain. Il ne s'agit pas de tourisme récréatif dans lequel le visiteur "consomme" de la ville, même sous un angle culturel, mais bien de visites qui visent à rendre le citadin acteur de la ville. Ces visites conçues au départ pour les bruxellois, ont vu leur audience s'élargir à un public étranger car les gens ont trouvé là une occasion de sortir des sentiers battus. Ces questions touchent tous les citoyens. L'ARAU organise des tours publics (ouverts à tous) en français et en anglais selon un calendrier régulier, de mars à décembre, et des tours privés ("sur mesures") toute l'année pour des groupes constitués, en français, anglais, allemand, espagnol et italien. Nos camarades de Brukselbinnenstebuiten organisent des visites en néerlandais dans le même esprit. L'ARAU propose les thèmes suivants: en bus: "Bruxelles Autrement" qui est notre fer de lance, "Bruxelles 1900  "Art Nouveau", "Bruxelles 1930  "Art Déco", et à pied: "L'Europe à Bruxelles", "Les Marolles", "La Grand-Place et ses quartiers" et d'autres thèmes pour les groupes.

Pourriez-vous nous expliquer votre fonction ?

En tant que Directrice de l'ARAU, je travaille à l'interface des deux activités: les visites guidées et le travail de groupe de pression en urbanisme. Deux personnes travaillent à temps plein à l'organisation des visites guidées qui représente un volume de travail important (gestion des demandes de renseignements et des commandes de tours de groupe, organisation, planning, etc.). Le rôle de direction recouvre essentiellement l'encadrement, l'impulsion en matière de promotion de l'activité ou de développement de nouveaux thèmes, et, bien sûr, il faut régler les problèmes. En ce qui concerne les activités en urbanisme, je représente l'ARAU lors des Commissions de Concertation qui sont amenées à rendre un avis sur les dossiers de demandes de permis d'urbanisme et j'assure l'exécution des décisions du Bureau, en particulier au niveau de la mise en forme des textes de conférences ou de communiqués de presse.

Quelle est votre formation ?

Après le BAC, j'ai fait deux années de classes préparatoires littéraires pluridisciplinaires (Hypokhâgne et Khâgne, pour les initiés), puis une maîtrise d'Histoire, puis deux années de classes préparatoires à l'Ecole du Patrimoine, une à l'Ecole du Louvre, l'autre à la Sorbonne, principalement en Histoire de l'Art. Je me suis intéressée à l'histoire des villes dès la Khâgne où c'était le thème d'étude cette année-là. A mon arrivée à Bruxelles, j'ai travaillé dans la communication, puis pour un bureau d'architectes, puis à l'ARAU pour un contrat temporaire, en 1995, puis dans l'édition pour CFC - Editions qui est spécialisé dans l'histoire de Bruxelles et l'architecture, ensuite je suis revenue à l'ARAU, fin 1997.

Vous avez maintenant une clientèle touristique. Quelle est-elle ?

Le tourisme culturel urbain développé par l'ARAU reste inhérent à son objet social: défendre et promouvoir la ville. A ce titre, il ne correspond pas au tourisme de masse mais s'adresse à des visiteurs curieux et concernés qui veulent sortir des sentiers battus. Cela correspond à la vogue actuelle des "City trip", voyages courts à vocation culturelle plutôt que le traditionnel trio "See, Sex and Sun" que Bruxelles serait bien en mal d'offrir aux touristes. Dans toutes les villes se posent les mêmes problèmes de coût élevé des loyers résidentiels, de concurrence entre les fonctions, de cohabitation entre les différents usagers de la voirie, de pollution de l'air, de conservation du patrimoine, etc. L'ARAU permet aux citadins d'analyser et de comprendre les mécanismes qui font la ville. Les tours attirent surtout des voyageurs individuels et des groupes culturels ou spécialisés (architectes, étudiants, associations culturelles et politiques, etc.). Depuis que nous avons rénové la maquette de nos prospectus, les tours attirent également plus de jeunes.

L'ensemble de votre clientèle représente combien de personnes ?

L'ARAU a organisé, en 1999, une centaine de tours publics en français et en anglais pour un total de 2.000 participants et 150 tours de groupes, soit 250 tours par an, qui est une moyenne stable. Je rappelle que nous ne sommes pas une société commerciale.

Quel est votre chiffre d'affaires ?

Le chiffre d'affaires de l'ensemble de l'activité de l'ARAU est d'une douzaine de millions dont un cinquième de subsides.  Comme dans beaucoup d'associations, les pouvoirs publics mettent également du personnel à contribution sous forme de contrats ACS, Agents Contractuels Subventionnés (par l'ORBEm), qui constituent notre équipe de permanents.

Vous organisez également des voyages d'études ?

L'ARAU organise, chaque année, un voyage d'études dans une grande ville. Ce voyage s'adresse à des militants et a un but de formation.Nous demandons des visites et des exposés sur la répartition des logements, l'aménagement des espaces publics, le fonctionnement des transports publics et de l'économie urbaine. C'est une manière de renouveler notre pensée sur la ville et de créer un réseau de contacts internationaux. Nous nous adressons à des agences de voyages pour l'infrastructure de ces expéditions.

Comment envisagez-vous l'avenir ?

Je pense qu'il n'y a pas de tourisme sans contenu. Bruxelles n'étant ni Rome, ni Venise, ni Prague, ni Paris, la perception de soi étant teintée d'autodérision, les handicaps de Bruxelles étant encore très visibles (saleté, immeubles à l'abandon, signalétique embryonnaire, etc.), il est vain de tenter d'enjoliver artificiellement les choses: les touristes seraient déçus et ce serait néfaste pour l'image de Bruxelles. L'image touristique de Bruxelles a fait des progrès sensibles. La politique touristique doit maintenant s'orienter vers la mise en valeur des atouts et le développement du potentiel.  Cela ne pourra se faire qu'autour de contenus solides et avec une réelle volonté politique d'investissement. A cet égard, le projet récent de sight seeing tour de la STIB nous paraît particulièrement mal pensé.

Venons-en au métier de guide à proprement parler. Quel est-il ?

Le métier de guide reste aléatoire et difficile, principalement dans le secteur commercial.  Il s'agit souvent d'une activité transitoire dans la vie professionnelle. Pour de jeunes universitaires ou diplômés des écoles de tourisme, il reste cependant un moyen d'assouvir sa curiosité et son envie de contacts humains, d'apprentissage de terrain (en particulier de la ville et de ses itinéraires de découvertes), et bien entendu, de mettre un pied à l'étrier de la vie professionnelle.

Quelle est la formation de vos guides ?

Au début, les thèmes des visites étaient inspirés de l'actualité et s'appuyaient sur les militants de l'ARAU et les objecteurs de conscience qui travaillaient ici. Je tiens à signaler que les tours publics «Bruxelles Autrement» qui ont lieu en français chaque premier samedi du mois, à dix heures, sont toujours guidés par les membres du Bureau de l'ARAU. Le public a ainsi l'opportunité d'appréhender l'évolution de Bruxelles avec des architectes, des urbanistes, des sociologues, des historiens de l'art qui depuis des années contribuent à son développement démocratique. Pour les autres thèmes, l'ARAU travaille soit avec des diplômés des écoles de tourisme, principalement le CERIA et l'INFAC, soit avec des historiens de l'art.

Comment se passe le recrutement ? 

L’ARAU reçoit une cinquantaine de curriculum vitae par an. La sélection est faite de la manière suivante:

  • la personne doit avoir suivi un tour de l’ARAU et habiter la région bruxelloise (la connaissance de la ville étant un préalable);
  • nous demandons soit une formation en sciences humaines ou histoire de l’art, soit une forte motivation… l’une et l’autre sont vérifiées lors d’un premier entretien;
  • si la personne accroche, nous lui faisons passer un test de communication (prise de parole en public);
  • nous lui laissons le temps de préparer un itinéraire, ce qui suppose de suivre plusieurs fois le tour avec des guides chevronnés et d’étudier le contenu;
  • quand la personne estime qu’elle est prête, nous l’invitons à réaliser son premier tour avec une personne de l’équipe;
  • pour les tours dans des langues étrangères, nous travaillons principalement avec des "native speakers".

Nous demandons également aux guides de suivre nos autres activités: le colloque annuel, l’Ecole urbaine, un cycle de conférences, les Midis de l’urbanisme, etc. Il s’agit d’un cursus exigeant mais très formateur, ceux qui en saisissent l’enjeu en retirent les fruits.

Organisez-vous des formations ?

Fort de l’expérience accumulée depuis trente ans sur les questions urbaines, l’ARAU a une certaine capacité de formation mais elle reste difficile à mettre en œuvre car elle repose sur une petite quantité de personnes, déjà surchargées de travail. Toutes nos activités sont conçues comme des formations, que ce soient les visites guidées, l’Ecole urbaine, les Midis de l’urbanisme, les missions d’études, etc. Quand le besoin s’en fait sentir, l’ARAU organise des groupes de travail avec les guides: pour la formation fondamentale comme nous l’avons fait en 1998, pour la rénovation d’un itinéraire de visites ou pour la création d’un nouveau tour. L’ARAU a dans ses cartons un projet de formation des cadres de l’éducation permanente aux enjeux urbains qui a suscité l’intérêt du Ministère de la Communauté française et de la Commission Communautaire française. Il vise à travailler non seulement à partir des questions posées par les habitants (alphabétisation, insertion, etc.) mais aussi en les invitant à agir sur leur milieu de vie.

D’autre part, nous répondons, en général, favorablement aux demandes d’intervention dans le cadre de colloques ou de conférences. Il est très intéressant pour nous de donner des conférences sur notre activité dans des écoles supérieures, par exemple. Et enfin, l’ARAU a participé à la mise sur pied du programme des cours donnés depuis 1998 à l’INFAC dans le cadre de la formation en tourisme que nous avons voulu orienter vers le tourisme culturel et urbain.Certains d’entre nous donnent d’ailleurs cours dans le cadre de cette formation.

L’apparition d’Internet a-t-elle fait surgir des modifications ? Fait-il, aujourd’hui, partie intégrante de votre secteur ?

Pour un groupe de pression, le nerf de la guerre, c’est l’information. Notre ancien Président dit souvent que quand on a ni armes ni argent, il reste à prendre la parole avec intelligence. L’ARAU produit beaucoup de textes. Sur le plan des méthodes de travail, le courrier électronique simplifie nos échanges de documents comme le fax en son temps. Pour les visites guidées, un public international nous contacte via Internet, nous avons également reçu une offre de collaboration d‘une agence de voyages culturels américaine. L’ARAU n’a pas encore son propre site, mais j’espère qu’on trouvera bientôt les compétences pour le développer et l’entretenir.

A R A U

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