Jacques Defourny,
Directeur du Centre d'Economie Sociale

Interview réalisée en janvier 2009

Professeur en économie à l'ULg, Jacques Defourny dirige le Centre d’Economie Sociale qu’il a fondé au début des années 1990 et qui est aujourd’hui un pôle scientifique majeur en Belgique et à l’échelle internationale.

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Docteur en sciences économiques, je suis aussi diplômé de la "Cornell University" (Master of Public Administration). Après avoir consacré ma thèse aux coopératives de travailleurs, j'ai élargi mon champ de recherche à l’ensemble de l’économie sociale dès la fin des années 80 avec pour objectifs d'accréditer celle-ci dans le monde scientifique et académique et de contribuer à une meilleure connaissance des associations sans but lucratif, dont l’importance économique était largement méconnue. J'ai aussi beaucoup travaillé sur les différents types d’entreprises formant l’économie sociale d’insertion et sur ce qu’on appelle aujourd’hui l’entrepreneuriat social.

Quelles sont les missions du Centre d'Economie Sociale ?

Le Centre d'Economie Sociale (CES) développe une analyse globale de l'économie sociale et de l'entrepreneuriat social et cela dans une triple perspective :

- les recherches, qui s'appuient sur une longue expérience et bénéficient du solide ancrage du Centre sur le terrain visent à combiner une pertinence locale et une inscription dans les débats scientifiques internationaux, au niveau européen et au-delà (notamment dans le cadre de plusieurs réseaux scientifiques internationaux)

- les résultats de ces recherches nourrissent des activités d'enseignement à HEC-Ecole de gestion de l'Université de Liège et dans d'autres facultés

- l'expertise du Centre dans le domaine de l'économie sociale et de l'entrepreneuriat social lui permet également d'offrir divers services à la collectivité et aux décideurs publics.

Combien de chercheurs travaillent pour le Centre ?

En moyenne, une dizaine. Auparavant, il s'agissait presque exclusivement de détenteurs d'une licence ou maîtrise en Sciences économiques. Maintenant, on retrouve également parmi eux des diplômés en Sciences de gestion et aussi des sociologues, intéressés par le monde de l’économie sociale.

Quelles recherches sont menées actuellement par le Centre ?

Les membres du CES travaillent actuellement sur des projets de recherche très variés, certains d’entre eux étant plus particulièrement portés par la Chaire CERA "Social Entrepreneurship"
ou par la Chaire SRIW-SOWECSOM "Management en économie sociale" :
- l’évaluation de la performance des entreprises sociales
- les contours du secteur non-marchand en Belgique francophone
- les modes de financement dans l’économie sociale
- la gestion des ressources humaines qui combinent souvent travailleurs salariés et bénévoles
- l’innovation sociale portée par l’entrepreneuriat social
- les profils personnels des entrepreneurs sociaux
- le commerce équitable
- les collaborations entreprises sociales/entreprises à but lucratif
- les modèles d’entreprises sociales dans différentes parties du monde (Europe, Amérique du Nord, Asie orientale)
- le soutien à la formation et à la recherche sur l’économie sociale en Afrique.

Nous avons aussi récemment effectué des travaux de recherche sur les services de proximité, l’emploi et les ressources des associations en Belgique, l’accès des entreprises sociales aux marchés publics, les mutuelles de santé en Afrique. Dans un avenir plus ou moins proche, nous espérons lancer des projets de recherche sur le développement durable, les filières "vertes", les entreprises culturelles, etc.

Qui suggère les projets de recherche ?

Certains sont amenés et réalisés par de jeunes chercheurs dans le cadre de leur doctorat. Le Centre propose aussi lui-même des projets de recherche dans le cadre de la Politique scientifique fédérale et, en partenariat avec d’autres centres, dans le cadre de programmes de financement de la Commission Européenne (DG Recherche). Dans ce cadre très concurrentiel, nous avons pu coordonner ou participer à plusieurs projets de grande ampleur. La Fondation Roi Baudouin, la Coopérative CERA et les ministères régionaux et nationaux font aussi appel à nos services sur des sujets où ils souhaitent une expertise scientifique.

Vous avez personnellement travaillé sur un ouvrage collectif ayant pour thème les titres-services. En guise d'exemple de travail de recherche, pouvez-vous nous en parler ?

Cette recherche, publiée sous le titre "Economie plurielle et régulation publique : le quasi marché des titres-services en Belgique", a été effectuée dans le cadre du programme "Société et Avenir" mis en oeuvre et financé par la Politique scientifique fédérale. Via le dispositif titre-service, les pouvoirs publics ont réussi de manière originale à structurer un champ d’activités qui touche plus de 100.000 travailleurs et plus de 800.000 familles. Cette recherche révèle en toile de fond, l’importance des modes de régulation publique dans un champ d’activité en plein développement.

Parmi les conclusions et recommandations du projet, on souligne entre autres le fait que certains prestataires développent un mode de prestation "mandataire", dans lequel l’entreprise titre-service est avant tout chargée des formalités administratives mais où elle n’assure que peu d’encadrement de la relation de service tissée entre l’utilisateur et le travailleur. On souligne aussi l’importance pour les pouvoirs publics de s’assurer de la conformité des prestataires aux exigences de l’agrément qui leur est octroyé et de consolider la régulation du système, par exemple par l’imposition de formation et d’un contrat à durée indéterminée après 6 mois.

On évoque également les risques de confusion entre des métiers pourtant distincts : d’après l’étude, certaines organisations titre-service permettent la prestation de services qui relèvent des missions propres aux aides familiales.

Le Centre d'Economie Sociale est à la base de la création au sein d'HEC-ULg de la nouvelle filière "management des entreprises sociales" dans le master en Sciences de gestion. Pourquoi l'avoir lancée ?

L’intérêt grandissant voué à l’entrepreneuriat social et, au coeur de ce mouvement, l’importance économique croissante des entreprises sociales (près de 10% de l'emploi salarié en Belgique) justifient que ce courant économique novateur soit étudié dans les écoles de gestion et qu'une partie des étudiants soient outillés pour agir dans (ou en relation avec) cette dynamique entrepreneuriale. La filière offre aux étudiants en Sciences de gestion la possibilité d’acquérir les compétences transversales à toutes les filières du master en Sciences de gestion (tronc commun) tout en favorisant, dans leur parcours de formation, le développement de compétences spécifiques aux entreprises sociales et une meilleure prise en compte des aspects sociaux, éthiques et environnementaux au coeur même de l'activité économique (cours spécifiques, stage, mémoire). Les étudiants y acquerront une capacité d’analyse et de gestion (savoir gérer les grandes fonctions de l’entreprise, comprendre les diverses formes d'organisations économiques, leurs rôles et leurs spécificités, analyser et anticiper les enjeux de société), un bagage opérationnel (connaître l’environnement économique, politique et juridique dans lequel évoluent les entreprises régionales, nationales et européennes) ainsi que les pratiques de l’entrepreneuriat social.
 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.