Jean-François Fabry,
Enseignant en sciences économiques et de gestion et Sous-Directeur du Centre Scolaire Sainte-Julienne à Fléron

Interview réalisée en décembre 2015

Comment définissez-vous l’économie et les sciences économiques ? Comment les présentez-vous à vos élèves ?

L’approche est différente en fonction du public auquel on s’adresse. L’économie et les sciences économiques sont l’étude du fonctionnement de la société sur base des flux financiers notamment et des mécanismes qui régissent les différents marchés. On parle beaucoup de l’offre et de la demande et je centre l’apprentissage sur cette notion. Dans l’enseignement secondaire qualifiant, je présente aussi ce cours comme un moyen d’acquérir une certaine culture générale en économie : fonctionnement des entreprises, relations entre les entreprises, les travailleurs, les institutions financières et le reste du monde. Dans l’enseignement général, les cours ont pour but de préparer à l’enseignement supérieur, on développe plus en profondeur certaines notions. Dans l’enseignement qualifiant, le but du cours est de leur permettre de s’intégrer dans l’entreprise et le monde du travail.

Quel est le rôle d’un enseignant en sciences économiques et/ou de gestion ?

J’ai un rôle de simplificateur face à des notions parfois très abstraites mais nécessaires pour comprendre le fonctionnement des rouages de l’économie. Mon rôle consiste aussi à mettre ces notions théoriques en rapport avec les faits d’actualité dont les élèves ont connaissance. Par exemple, quand on annonce une baisse du coût de l’essence, les étudiants ne voient dans un premier temps que l’incidence sur le portefeuille. On essaye de comprendre les causes et les mécanismes qui ont provoqué cette baisse : l’offre et la demande, les accises, etc.

Quels sont les intitulés de vos cours ?

« Questions économiques, juridiques et sociales », « Comptabilité » et « Gestion » pour l’accès à la profession d’indépendant des étudiants du CEFA (Centre d’Education et de Formation en Alternance) en 7e année.

Quel est votre parcours scolaire et professionnel ?

J’avais choisi l’option sciences économiques durant mes études secondaires. J’ai souhaité me tourner vers l’enseignement et ai obtenu un régendat en sciences économiques [1]. J’enseigne au sein de cet établissement depuis vingt-trois ans, aux premier et deuxième degrés de l’enseignement de transition et dans l’enseignement qualifiant. Depuis un an et demi, j’occupe le poste de sous-directeur du centre scolaire.

Vos études supérieures vous ont elles bien préparé pour exercer votre profession ?

Tout à fait ! Nous sommes très bien préparés d’un point de vue pédagogique avec les nombreux stages effectués dans l’enseignement. Nous accueillons d’ailleurs beaucoup de stagiaires dans notre établissement et je constate qu’aujourd’hui encore les stages sont nombreux, de longues durées et répartis dans des niveaux et formes d’enseignement différents. En première année, il s’agit principalement d’observation, suivie d’une gradation et évolution participative en deuxième et troisième années. Les stagiaires sont bien préparés : ils maîtrisent les notions de planification, de documents d’intention pédagogique, de journal de classe, etc. Quand ils arrivent dans une école, ils ne sont pas déboussolés.

Quels sont les éléments qui vous ont motivé à faire ce métier ? Pourquoi avoir choisi cette matière en particulier ?

Durant mes études secondaires, mes professeurs de sciences économiques m’ont donné le goût d’enseigner car ils pratiquaient une pédagogie active, au sein de laquelle une part belle était faite aux exposés et présentations orales des étudiants. La matière me plaisait, j’ai toujours aimé l’actualité et mes professeurs rattachaient toujours la théorie aux évènements d’actualité. Ces cours étaient pour moi très agréables et très utiles. J’ai choisi le régendat parce que les matières proposées dans le programme me plaisaient et parce que j’ai eu un bon contact avec les professeurs de l’école supérieure. Je le regrette un petit peu aujourd’hui car si j’avais étudié à l’université, j’aurais pu professer dans l’enseignement secondaire supérieur de transition. Je ne suis cependant pas certain que les matières proposées dans les grilles horaires universitaires m’auraient permis de m’épanouir. Elles me semblaient plus abstraites et me parlaient moins. Quand j’ai commencé à enseigner, je suis vraiment tombé amoureux des matières que je dispensais et des élèves de l’enseignement qualifiant. Je me suis aussi formé à l’informatique au début de ma carrière, ce qui m’a permis de donner des cours dans ce domaine. A l’époque, les études supérieures ne nous y préparaient pas particulièrement, cela a changé de nos jours. Je suis également tombé amoureux de l’enseignement des outils de la bureautique. C’est un bon complément à l’enseignement des sciences économiques, en sachant qu’il est parfois compliqué d’obtenir un temps plein uniquement avec les matières économiques dans un seul établissement scolaire.

Quelle pédagogie adoptez-vous dans vos cours ? Comment concevez-vous les cours et les activités ? Comment motivez-vous les élèves ?

Je pars toujours de quelque chose de concret, qui leur parle. J’utilise beaucoup de matériel pédagogique : vidéos (émissions, reportages, capsules vidéos), analyses de textes et d’images, sites Internet, etc. Avec le Web, l’accessibilité des documents, principalement vidéos, a beaucoup évolué au cours des dernières années. C’est moins laborieux aujourd’hui de se procurer du matériel didactique audio ou vidéo. Je n’ai plus besoin d’aller à la médiathèque pour louer des cassettes comme autrefois. C’est une vraie révolution dans la préparation des cours. De même pour les outils bureautiques : les logiciels de présentation assistée par ordinateur (notamment PowerPoint) aident à résumer et fixer la matière, à montrer des schémas, etc. Au niveau de la motivation des élèves, j’essaye d’éveiller leur curiosité, c’est ensuite beaucoup plus facile pour faire passer la matière. Par exemple, pour leur parler des multinationales, de la concentration des entreprises et des oligopoles [2] et monopoles [3] qui se créent, je les emmène dans un supermarché. Dans les rayons cosmétiques, produits ménagers ou boîtes de conserve, je leur demande de retourner les produits et de repérer sur les étiquettes les multinationales qui se cachent derrière les marques. Je peux leur montrer que derrière des produits à première vue en concurrence se cache parfois la même multinationale. Ce n’est pas toujours évident de trouver des éléments pour illustrer la matière mais c’est nécessaire. Sans cela, on donne un cours frontal, on récite. Mes évaluations sont semblables à la façon dont les cours se déroulent : exploitation de documents, recherche documentaire. Un professeur de sciences économiques dispose d’une certaine liberté qui lui permet de mettre l’accent sur certains sujets. Nous avons un programme à respecter, avec des compétences à travailler mais il y a une flexibilité dans la répartition du temps à accorder à chaque partie de la matière.

Pouvez-vous nous présenter brièvement l’établissement scolaire ?

Il y a presque quatre ans, l’Institut Sainte-Julienne et l’Institut Saint-Laurent ont fusionné pour former le Centre Scolaire Sainte-Julienne. L’Institut Sainte-Julienne était une école d’enseignement général de transition avec deux sections en technique de qualification, tandis que Saint-Laurent était une école d’enseignement technique et professionnel. Le regroupement a donné lieu à la création d’un degré d’observation autonome (DOA) pour le premier degré (première et deuxième année), et de le séparer des années des second et troisième degrés (3e à 7e années). Nous offrons un panel relativement large de formes d’enseignement : enseignement commun et différencié (au premier degré), enseignement général de transition, technique de transition (sciences sociales et éducatives, informatique), technique de qualification (gestion, techniques sociales, électromécanique), professionnel de qualification (bois, construction, mécanique, arts et mécanique automobile) et CEFA. Les 7es années sont organisées uniquement au CEFA. Notre leitmotiv est l’accueil et l’accompagnement des élèves, depuis l’entrée en première année jusqu’à l’obtention du CESS (Certificat d’Enseignement Secondaire Supérieur), via l’enseignement de transition ou de qualification, avec plusieurs choix d’orientation possibles. Nous accueillons environ 1150 élèves.

Travaillez-vous seul ou en équipe ?

La réforme des programmes rend le travail d’équipe absolument nécessaire. De plus en plus d’évaluations se font par degré, avec dans l’enseignement qualifiant la passation d’épreuves intégrées, de situations d’intégration professionnelle. L’élève est évalué sur tout un degré, pas sur une seule année d’étude. Il y a donc de plus en plus de travail en équipe pour la conception des cours et des épreuves. Il faut également assurer entre collègues la transition entre la troisième et la quatrième année, puisque l’élève change de professeur. Le travail en équipe permet aussi le partage des ressources.

De combien d’étudiants se composent les classes ?

Environ 15 étudiants par classe. Un enseignant en sciences économiques a en moyenne quatre à six classes. Si on a la chance d’avoir un volume horaire hebdomadaire intéressant, on peut mener des projets avec les classes.

Quels types de projets ?

Par exemple, nous avons déjà travaillé sur des projets de mini-entreprises. Actuellement, nous avons créé une entreprise d’entraînement pédagogique qui est toujours en activité dans notre école (http://sticktobusiness.weebly.com/). Il s’agit d’un concept d’entreprise virtuelle qui a vu le jour en Allemagne et dont le fonctionnement diffère d’une mini-entreprise qui produit et vend réellement des marchandises. L’idée a été reprise par plusieurs écoles belges et il y a aujourd’hui un réseau [4] d’entreprises d’entraînement pédagogique (environ 40 en Wallonie, 300 en Flandre et bien d’autres à l’étranger). Elles entretiennent entre elles des relations de fournisseurs/clients, sans production ni échange de marchandises mais avec des ventes et des achats fictifs, accompagnés de documents réels : appels d’offre, offres, bons de commande, confirmations de commande, bons de livraison, factures, notes de crédit, etc. Ces documents sont traités du côté fournisseur et du côté client, ce qui entraîne des enregistrements comptables avec des paiements fictifs (sur un compte bancaire fictif). Cela permet d’apprendre en situation quasi réelle les documents commerciaux, la création d’entreprise, l’engagement de personnel, les contrats de travail, de baux commerciaux, la vente, la publicité, les langues étrangères, etc. Des foires régionales/nationales/internationales sont organisées ponctuellement dans les écoles, regroupant une vingtaine d’entreprises d’entraînement pédagogique et permettant des rencontres et échanges. Ces échanges ainsi que les documents internationaux peuvent aussi être travaillés avec les professeurs de langues.

Quels sont vos horaires de travail ?

Selon le degré au sein duquel on enseigne, l’horaire temps plein est de 20 à 22 périodes de 50 minutes par semaine. Les cours sont répartis du lundi au vendredi de 8h15 à 16h15, le mercredi ils se terminent au maximum à 12h40. En plus de cela, il y a les réunions du conseil de classe, les rencontres parents-professeurs, les réunions par matière et parfois des voyages scolaires (durant les périodes scolaires).

Enseigner dans le secondaire nécessite-t-il beaucoup de travail à domicile ?

En début de carrière, oui. Pour l’enseignant qui veut personnaliser son cours, il n’y a rien de tout prêt. Au début, on est toujours dans la crainte de ne pas avoir assez préparé et on travaille beaucoup à domicile. En revanche, dans mon domaine, les corrections ne sont pas trop fastidieuses, sauf en bureautique où il y a beaucoup de documents à corriger. Par la suite, un certain canevas s’installe dans les cours mais nous avons l’obligation de mettre à jour les cours régulièrement, afin de ne pas travailler sur un matériel pédagogique dépassé. Parfois on change complètement certaines séquences de cours car on se rend compte qu’elles n’ont pas fonctionné et qu’il faut trouver une autre approche pour intéresser les élèves. Cela représente environ une heure et demie de travail à domicile chaque jour. Quand de grands évènements se produisent dans l’actualité, comme les attentats de Paris en novembre 2015, il arrive qu’on chamboule le programme et qu’on passe des heures à préparer un nouveau contenu pour le lendemain. Parce que c’est ce qui intéressera les élèves ce jour-là.

Quels sont les aspects positifs et négatifs de votre métier ?

L’aspect le plus positif est le contact avec les élèves, l’impression de leur être utile et d’avoir développé leurs potentialités. Pour le côté négatif, je n’en vois pas vraiment à part peut-être le manque d’intérêt pour l’école qu’on constate actuellement chez les étudiants. Ils y viennent par obligation et certains « subissent » leur école, leur section et leurs enseignants. C’est dommage ! Je ne vois pas d’autre aspect négatif, j’ai toujours aimé mon métier.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

La passion. C’est un métier qu’on ne doit pas exercer si l'on n’a pas envie d’enseigner et de travailler avec des élèves en difficultés. Il faut de la patience également, être capable de tolérer l’erreur et de s’en servir pour apprendre. Dans mon domaine, il faut en outre être ouvert aux technologies de l’information et de la communication (TIC).

Quel conseil donnez-vous aux jeunes qui souhaitent se lancer dans ce métier ?

Je leur dis d’être très rigoureux dans leur apprentissage. Il ne s’agit plus de restituer approximativement sa matière, un futur enseignant doit la connaître sur le bout des doigts et ne peut se contenter d’une connaissance superficielle. Il n’y a rien de pire qu’un enseignant incapable de répondre précisément aux questions de ses élèves. Je leur dis également de porter une grande attention à la langue française, tant au niveau de l’expression orale qu’écrite, ainsi qu’à la communication avec les élèves, les parents, les collègues et la direction. Enfin, je conseille d’être particulièrement attentif aux premières minutes de la toute première leçon, elles peuvent conditionner toute une carrière.

 

[1] De nos jours, ces études portent l’intitulé de Bachelier Professionnalisant Agrégé(e) de l'Enseignement Secondaire Inférieur (AESI), Section Normale Secondaire en Sciences Economiques et Sciences Economiques Appliquées.

[2] Une situation d'oligopole se rencontre lorsqu'il y a sur un marché, un nombre faible d'offreurs (vendeurs) et un nombre important de demandeurs (clients). On parle aussi de situation de marché oligopolistique.

[3] Le monopole est, au sens strict, une situation dans laquelle un offreur se trouve détenir une position d'exclusivité sur un produit ou un service offert à une multitude d’acheteurs.

[4] En Belgique, le réseau est géré par la COFEP : www.cofep.be

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.