Jean-Frédéric Hanssens,
Photojournaliste

Agé de 52 ans, Jean-Frédéric Hanssens est un des fondateurs de l'agence ISOPRESS. Depuis janvier 1997, il dirige le service photo du journal « Le Soir ».

Peut-on avoir un aperçu de votre formation ainsi que de votre parcours ?

J'ai commencé par l'écrit. J'ai travaillé de 1976 à 1980 dans un journal de gauche qui s'appelait « Pour ». J'y réalisais des articles et des photos. J'ai appris à scanner, à développer, bref toutes les étapes du journalisme. Ensuite, j'ai privilégié l'aspect photo et je suis devenu photographe indépendant. En 1984, j'ai fondé avec deux associés l'agence ISOPRESS. J'y suis resté jusqu'en 1996, date à laquelle je suis repassé indépendant. Mais à la fin de l'année, Le Soir m'a demandé de recréer et de diriger leur service photo.

Votre formation vous a-t-elle bien préparé à ce métier ?

J'ai eu une formation sur le tas afin d'aborder le métier de manière efficace. J'ai dû également suivre des cours du soir pour avoir accès à la profession, accès qui a été rendu obligatoire à partir de 1985. En fait, c'est un métier pas très sûr et peu rentable. Il faut pouvoir se retourner !

Quel effet la photo a-t-elle eue sur vous ? Est-ce que vous estimez avoir changé ?

Oui, évidemment ! Dans tous les métiers, on évolue car le métier lui-même évolue. On change par rapport à la mode, au lectorat,... Je ne fais plus de photos... ou alors occasionnellement... mais les techniques ont changé. Le regard réclame davantage de précision. La photo de presse aussi a changé. L'exigence avec le numérique est plus complète. Il y a une pléthore d'images et la sélection est par conséquent plus difficile. Il faut vraiment produire une image qui sorte du lot. Avant, il y avait moins de concurrence. On pouvait dès lors être plus « faible ». Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Quelles sont les particularités du secteur de la photo de presse ?

La photo de presse exige une disponibilité totale. On peut être appelé à n'importe quelle heure. C'est un aspect essentiel de la profession. Si on choisit ce métier, il faut suivre l'actualité, lire les journaux, regarder les JT et écouter la radio, et cela de manière quotidienne.

Quel regard portez-vous sur la photo en général ?

En Belgique, la photo a évolué de manière positive depuis l'avènement du numérique. Avant, on travaillait en noir et blanc et on pouvait traiter l'image. Puis, on est passé à la dia et au négatif couleur et cela n'a plus été possible. On peut dire que le numérique a redonné aux photographes ce qu'ils avaient perdu : la possibilité de traiter l'image. Ils retrouvent l'entièreté du contrôle de leurs images et le pouvoir de les éditer. Cela bouleverse complètement le métier.

Quelle est l'importance de la photo dans un journal comme « Le Soir » ?

De manière générale, elle a fort évolué. Avant, la photo était là pour boucher les trous ! Aujourd'hui, on considère qu'elle peut illustrer un article, apporter une info complémentaire ou un regard différent. Un article ne doit pas nécessairement être lu tandis que la photo on ne peut pas passer à côté. Elle constitue une accroche tout comme les titres ou les intertitres. Le Morgen est le premier à avoir compris cela. Ce journal a longtemps été un exemple pour moi. Je pense que les photographes peuvent donner une image de marque à un journal. D'ailleurs, au Soir, le service photo fait partie intégrante de la conférence de rédaction ainsi que de la réunion qui prépare la Une.

Avec combien de photographes travaillez-vous ? Comment s'organise le travail du service photo ?

Nous avons 5 salariés et une réserve de 4 ou 5 indépendants. Nous sommes le seul journal en Belgique à avoir autant de photographes salariés. En ce qui concerne le travail, il y a deux sources d'informations : soit les différents services rédactionnels nous commandent les reportages, soit on décide de couvrir nous-mêmes en fonction de l'actualité ou de ce que nous avons en archives. J'envoie les photographes sur le terrain et je complète éventuellement avec ce qui est couvert par l'Agence Belga. Au final, on privilégie ce qui fait la différence, la plus-value du Soir, c'est-à-dire l'interview, le portrait.

Quelles difficultés rencontrez-vous le plus souvent dans l'exercice de la profession ?

Il n'y a pas tellement de différences entre le travail de rédacteur et celui de photographe. Les difficultés sont les mêmes : être au bon endroit au bon moment, avoir le bon angle, transmettre les images à temps et se distinguer par rapport à la concurrence. Toutefois, ces difficultés peuvent s'amenuiser grâce aux nouvelles technologies.

Quels investissements demande l'activité de photographe de presse, en termes de temps et de matériel ?

Pour un jeune qui souhaite être opérationnel directement, cela peut se chiffrer entre 10 000 et 15 000€, tout compris. L'investissement est plus lourd que par le passé mais il peut être amorti plus vite, ce qui permet d'investir dans du matériel plus performant. C'est très exigeant sur le plan financier mais on ne demande pas d'être à la pointe. Par exemple, cela ne sert à rien d'avoir 12 millions de pixels si 6 millions suffisent. Au départ, l'investissement est plus important mais il y a beaucoup moins de frais au niveau du traitement de l'image. On a fait le calcul au Soir et l'amortissement a été très rapide. Par contre, pour quelqu'un qui se lançait dans le numérique voici 6 ans, cela coûtait deux fois plus cher pour un rendement moindre !

Pour vous, c'est quoi une photo réussie ?

C'est une photo où le lecteur va trouver d'emblée l'info que le photographe a voulu donner via son image. Dans un quotidien, l'information contenue dans la photo doit être immédiate avec une accroche esthétique forte afin qu'elle capte l'oeil. Entre deux images qui ont la même info, je privilégierai toujours le côté esthétique. Par contre, dans un magazine, le photographe peut se permettre de faire une image plus travaillée car ce type de publication se lit d'une manière différente. On peut y revenir, y rester. Le photographe de quotidien est, lui, plus exigeant même si, de temps en temps, il fait aussi du magazine. Ici, on demande que toutes les infos de l'article soient contenues dans la photo. Celle-ci peut être un résumé, un complément, une illustration du texte ou sortir complètement de l'article afin d'apporter un aspect artistique que le rédacteur ne peut pas décrire.

D'après vous, quelles sont les qualités qui sont demandées pour exercer le métier de photographe de presse ?

Une présence d'esprit constante, que ce soit en lisant le journal, en écoutant la radio ou en regardant la télévision. Malheureusement, on n'apprend pas cela à l'école. La meilleure solution, c'est donc de faire un maximum de stages dans la presse écrite (quotidienne ou agences de presse) afin de se rendre compte des exigences du métier. Il ne faut pas non plus se contenter d'un seul media ou d'une seule agence. Il faut s'accrocher, être tenace, ne pas se laisser abattre après un échec et toujours persévérer. On devient un bon photographe de presse après plusieurs années même si, au début, on propose beaucoup de photos et on se rend compte que peu d'entre elles sont publiées. Enfin, on demande au photographe de connaître les acteurs politiques, économiques, sportifs et culturels. Quand on prend une photo, il est nécessaire de savoir qui est qui.

Que vous inspire l'apparition de nouvelles techniques comme le numérique ?

C'est un avantage pour le photographe car il retrouve la maîtrise de son travail. D'autre part, s'il sait rédiger, il y aura plus de chance qu'il soit envoyé en reportage à l'étranger. Il est donc nécessaire que les écoles de photo apprennent aux étudiants à écrire un texte ou une légende. Si le photographe écrit mal, son texte peut être retravaillé mais si la photo est ratée, alors on ne pourra rien faire. Or, avec le numérique, beaucoup de rédacteurs sont amenés à prendre des photos. On assiste dès lors aujourd'hui à une multiplication d'images qui sont prises par des personnes qui ne sont pas du métier. Depuis quelques temps, il est possible aussi de prendre des photos à partir d'un gsm et de les envoyer sur Internet. Toutefois, d'un point de vue déontologique, il est important de pouvoir vérifier l'origine d'une photo.

Au sein du journal, utilisez-vous davantage les appareils photos numériques ou argentiques ?

On est passé complètement au numérique en 2002. Avant, on fonctionnait en négatif couleur et ça se passait très bien. Mais je considérais que nous ne devions pas être les premiers à investir dans le numérique et on a donc attendu le dernier moment pour acheter les appareils les plus performants et qui permettraient de répondre aux besoins spécifiques du Soir ainsi que de ses suppléments. Ce matériel étant à présent complètement amorti, on va tout changer en 2006.

A-t-il été facile de vous adapter à ces nouvelles technologies ?

Les photographes étaient assez réticents au début mais quelques mois plus tard, il ne fallait plus leur parler de l'argentique. Ils ont rapidement découvert les avantages du numérique, c'est-à-dire cette reprise en main du contrôle de leur travail.

De manière générale, les études préparent-elles bien au métier de photographe ?

Sur le plan technique, oui... même si les écoles ont mis beaucoup de temps à s'adapter aux nouvelles technologies. Ainsi, pendant un an, je n'ai pas pu prendre de stagiaires car nous étions passés au numérique mais les écoles n'ont pas suivi. Et encore aujourd'hui, on rencontre des écoles où il n'y a pas de cours suffisants de Photoshop.

Comment voyez-vous l'avenir du secteur ?

Très bien ! Le métier est certes difficile, mais il l’a toujours été ! Avec le numérique, on vit actuellement un bouleversement technologique qui est très intéressant. Celui qui y voit un danger verra toujours l’avenir de manière morose ! Il faut être positif. Il y a aujourd’hui une série d’avantages qui sont à disposition des photographes qui débutent. En fait, la presse a toujours fonctionné en dents de scie. En 1984, lorsque j’ai lancé l’agence ISOPRESS, on m’a dit que c’était de la folie, que cela ne durerait pas… Or, en 6 mois, j’avais déjà remboursé tous mes emprunts. L’avenir n’est pas du tout morose : les gens seront toujours friands d’images.

Et en ce qui concerne l’emploi ?

Si on tient compte du fait que le photographe est capable de rédiger, on prendra un photographe au lieu d’un rédacteur. Les indépendants ne veulent pas devenir salariés car ils ont leur liberté et ils gagnent plus. Ce n’est pas la panacée d’être salarié mais l’indépendant, lui, peut refuser des sujets. Je trouve donc qu’il ne faut pas parler en termes d’emploi mais plutôt en termes de possibilités d’exercer son métier.

Quels conseils auriez-vous envie de donner à un jeune qui veut se lancer dans la photo de presse ?

Une disponibilité totale, faire de nombreux stages et se tenir informé. C’est le minimum requis !

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.