Jean Lechanteur, Linguiste

Interview réalisée en janvier 2009

Jean Lechanteur est philologue roman, dialectologue, linguiste et a longtemps été professeur à l’Université de Liège. Il a notamment rédigé de nombreux atlas linguistiques de la Wallonie ainsi que des ouvrages sur le lexique brabançon et sur la langue wallonne.

Pourquoi vous êtes orienté vers la linguistique ?

Une passion pour la littérature, entraînant presque nécessairement un intérêt pour la langue, a déterminé le choix de mes études (philologie romane). Celles-ci conduisent naturellement à l'enseignement. J'ai enseigné pendant quelques années dans un athénée, où je n'aurais pu consacrer à des recherches de linguistique que mes périodes de loisir. Mais j'ai eu la chance d'être appelé comme assistant par un professeur pour lequel j'avais la plus grande admiration, Louis Remacle, maître de la dialectologie wallonne, ce qui m'a donné la possibilité de me vouer presque entièrement à l'étude des dialectes wallons.

Quelles sont vos spécialités ?

J'ai rédigé les tomes 4, 5 et une partie du tome 6 de l'Atlas linguistique de la Wallonie, oeuvre importante de la Dialectologie wallonne (vaste enquête lexicale entreprise par Jean Haust dans plus de 300 communes wallonnes). Mais je me suis efforcé, tout en attachant aux recherches lexicales (du lexique actuel et du lexique ancien) beaucoup d'attention, d'aborder les autres secteurs de ce champ d'études très limité dans l'espace : j'ai entrepris des études de phonologie, de phonétique descriptive et historique, de morphologie (étude de suffixes, comme le suffixe féminin -erèsse), d'étymologie, j'ai édité des textes anciens, et me suis intéressé à l'onomastique (noms de personnes et noms de lieux).

Qu'est-ce qui vous plaît dans la linguistique ?

Le premier plaisir est de mettre au jour des documents nouveaux, soit par des enquêtes de terrain, soit par des dépouillements de textes inédits, littéraires et non littéraires. J'ai passé beaucoup de temps à dépouiller à des fins linguistiques des documents d'archives d'ancien régime (minutes notariales, registres de cours de justice). J'en ai tiré quelques articles et un livre ("Toponymies de Soumagne et de Melen"), mais la plus grande est encore inédite, et devrait permettre d'élaborer un important lexique de langue ancienne (XVIIe-XVIIIe siècles) et de réaliser une douzaine de monographies toponymiques. Ensuite, cette documentation nouvelle permet dans certains cas d'élucider des problèmes restés en suspens ou de découvrir des problèmes encore insoupçonnés.

Quelle est votre méthode de travail ?

La méthode diffère selon l'objet d'étude : on n'aborde pas de la même façon la description du système phonologique d'un parler, un problème d'étymologie ou la description d'une activité traditionnelle, par exemple. L'important, c'est, comme pour toute recherche scientifique, de pratiquer avec toute l'honnêteté possible : tâcher de rassembler l'information la plus sûre et la plus complète, ne pas cacher ni négliger les éléments qui ne plaident pas pour la cause qu'on souhaiterait défendre, bien faire la part de ce qui est certain, de ce qui est probable et de ce qui n'est que possible, avouer ses ignorances... Mais il n'y a rien là de propre à la linguistique.

Peut-on faire de sa passion pour la linguistique un métier à part entière ?

C'est une chance quand on le peut, mais elle est réservée à un petit nombre. Dans le domaine qui a été le mien, le nombre d'appelés est extrêmement réduit. Mais il est toujours possible de s'adonner à sa passion en pratiquant une autre activité. Dans le domaine wallon, un grand nombre de travaux importants ont été réalisés par des passionnés qui n'étaient pas des linguistes professionnels et qui n'appartenaient pas au monde de l'enseignement (comme Lucien Léonard, auteur d'un important Lexique namurois, qui était pharmacien ou Emile Gilliard, écrivain de talent, et auteur récemment d'un volumineux Dictionnaire de Moustier-sur-Sambre, qui était bibliothécaire).

Quels conseils donneriez-vous à un jeune intéressé par le métier de linguiste ?

A un jeune qui a la passion de la linguistique, je peux conseiller de cultiver cette passion de toutes les manières possibles (par des cours, des lectures, des rencontres avec des personnes partageant les mêmes centres d'intérêt), de livrer ses premiers essais à la critique d'aînés plus expérimentés qui le conseilleront... Dans le domaine précis de la dialectologie, la chance de décrocher un métier est très faible, mais cela ne devrait pas empêcher les jeunes motivés de cultiver leur passion en amateurs éclairés.
 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.