Julie Pire, Psychomotricienne

Interview réalisée en novembre 2013

Selon vous, qu’est-ce que la psychomotricité ?

La première chose à dire, c’est que ce n’est pas de la gymnastique ! Le professeur de gym impose des mouvements, des résultats comme par exemple sauter à une hauteur de un mètre vingt. La psychomotricité consiste à instaurer un contexte qui permette à chaque enfant d’arriver au même niveau de développement, en respectant le rythme de chacun. Certains enfants ont d’abord besoin de ramper, d’autres de sauter. Il faut tout mettre en place pour favoriser cette flexibilité et qu’à la fin de l’année, ils parviennent tous à exécuter les mêmes mouvements. La psychomotricité, c’est donner la possibilité d’aller vers l’autonomie. On prend en compte toutes les parties du corps, y compris l’émotionnel, le symbolique et le relationnel. Ce n’est pas uniquement du mouvement. Dans les milieux hospitaliers, la psychomotricité participe à la rééducation, par exemple dans le cas d’hémiplégies. Elle trouve aussi sa place dans les soins destinés au troisième âge, au sein des homes et maisons de retraite. L’objectif dans ce cas est la remise en forme, l’assouplissement. Cependant ce sont des domaines que je maîtrise moins.

Quel est le rôle de la psychomotricienne ?

Dans le contexte d’une école, il faut avant tout mettre en place une salle accueillante, sécurisante. Il faut que les enfants se sentent bien et que tout le matériel soit pensé pour qu’ils aillent vers le mouvement. Durant la première partie de l’année, j’utilise la méthode Aucouturier (méthode développée par Bernard Aucouturier, psychomotricien français), c’est une méthode très précise qui vise l’autonomie et se divise en trois moments distincts au cours d’une leçon. Durant la première phase, les enfants se défoulent, par exemple en poussant ou démolissant des constructions en blocs de mousse. Durant la seconde phase, ils sont autonomes et ne reçoivent aucune consigne à part respecter l’espace défini et le matériel utilisé. Ils peuvent rouler sur un vélo, jouer avec une balle, etc. La psychomotricienne prévoit également des espaces symboliques, des zones particulières. La dernière partie consiste en un retour au calme. L’autre moitié de l’année, je travaille les mouvements fondamentaux tels que l’équilibre et d’autres compétences motrices spécifiques. Mais la mise en place de l’autonomie est primordiale, car l’enfant a besoin de ce sentiment de sécurité au préalable. Un enfant qui a peur de monter sur un banc ne pourra pas réaliser les exercices d’équilibre donc il faut d’abord qu’il apprivoise l’objet. Le rôle de la psychomotricienne est aussi de mettre les enfants en recherche pour qu’ils trouvent par eux-mêmes les mouvements adaptés à chaque situation.

Quel est votre parcours scolaire et professionnel ?

J’ai fait un graduat (ancien titre du diplôme de bachelier professionnalisant) d’institutrice maternelle. Ensuite, j’ai poursuivi mes études par un post-graduat de psychomotricité en cours du soir, en deux ans. Ce n’est pas une petite formation complémentaire, elle comprenait également des stages et un mémoire de fin d’étude. L’année où je suis sortie, le poste de psychomotricienne a été créé dans les écoles maternelles. A cette époque il était difficile de trouver une place d’institutrice et quand j’ai postulé comme psychomotricienne, j’ai été engagée immédiatement à mi-temps, puis après quelques années à trois-quarts temps et enfin à temps plein. Comme il y a deux périodes de psychomotricité par classe, il y a des possibilités de travailler à temps plein dans les écoles (vingt-huit périodes). J’exerce ce métier depuis dix ans. Cette année, j’ai choisi de reprendre un mi-temps en psychomotricité et je suis retournée vers le métier d’institutrice pour l’autre mi-temps.

Quels sont les éléments qui vous ont motivée à faire ce métier ?

A la fin de mes études d’institutrice, on parlait beaucoup de la psychomotricité, c’était assez nouveau et à la mode et c’était le plus gros débouché à ce moment là. Comme le métier d’institutrice était un peu bouché et que j’étais motivée pour poursuivre mes études, je n’ai pas hésité. Quand j’ai commencé à travailler comme psychomotricienne, je savais que je prenais le risque de ne jamais pouvoir exercer mon premier métier. Avoir la double formation m’a aussi aidée, car je connaissais bien les enfants, leurs caractéristiques et j’avais, en plus, les compétences spécifiques à la psychomotricité. Je me sentais totalement à l’aise, je connaissais suffisamment le développement des enfants et toutes leurs facettes pour pouvoir évoluer dans ce métier.

Dans quel(s) lieu(x) exercez vous votre profession ?

J’ai toujours travaillé au sein de plusieurs écoles maternelles du réseau libre catholique, en province de Liège. Le nombre varie selon les années, entre quatre et huit écoles. D’une année à l’autre, je retrouve souvent les mêmes écoles, dont certaines en continu pendant ces dix années. Au niveau des locaux, la psychomotricité est malheureusement souvent le parent pauvre. J’ai eu la chance de travailler dans une école exclusivement maternelle, dont les bâtiments étaient neufs, avec une salle de psychomotricité qui m’était réservée, aménagée en espaces Aucouturier. Mais j’ai également été amenée à travailler dans des locaux inadaptés, trop petits, avec trop peu de matériel. Dans d’autres écoles, on doit partager le local avec les professeurs d’éducation physique, qui ont la priorité d’occupation de la salle par rapport à nous. Il m’est arrivé aussi de travailler dans un hall omnisport proche de l’école, lorsque celle-ci ne dispose pas d’un local. Même si nous ne les utilisons pas de la même façon, les outils sont souvent les mêmes que ceux utilisés lors des cours de gymnastique de primaire : plints, bancs, ballons, etc. L’objectif est aussi que l’enfant arrive en première année primaire avec des acquis et certaines compétences vis-à-vis de ces outils.

Quel est votre public ?

Lors des stages durant mes études, j’ai travaillé avec des adolescents et des personnes âgées à l’hôpital de la Citadelle à Liège. A présent, je travaille exclusivement avec les enfants. La taille des groupes est très variable. La moyenne se situe entre quinze et vingt-cinq enfants. Mon plus gros groupe comprenait trente-cinq enfants. Ce sont des enfants âgés de deux ans et demi à six ans, depuis la classe d’accueil jusqu’à la troisième année d’école maternelle.

Quelles sont les activités proposées lors des séances ?

En dehors de la méthode Aucouturier, je mets en place des activités centrées sur les mouvements fondamentaux. J’utilise des jeux de comparaison avec les animaux qui permettent différents types de mouvements. Un kangourou, un lapin ou une grenouille ne sautent pas de la même façon. Le serpent est utilisé pour apprendre à ramper, le canard et la poule pour apprendre le placement des pieds. Je leur apprends aussi la différence entre la marche, la course, le saut. Cependant, je ne travaille jamais une compétence de manière isolée. Un même thème en développe plusieurs durant quelques semaines. Des exercices avec des assiettes et des bâtons développent la maîtrise de l’équilibre des objets. J’aime beaucoup utiliser ce thème à l’approche du carnaval car cela me permet d’exploiter la symbolique du cirque et de mettre en place un spectacle. Apres les objets, on évolue vers l’équilibre de soi et enfin le mélange des deux compétences simultanément. J’explore aussi l’inhibition grâce à des comptines comme « Justin le lapin », qui décrit les mouvements à effectuer et apprend le respect de la consigne. Pour que l’enfant contrôle son corps, j’utilise des activités rythmées par la musique : il doit se placer dans un cerceau au moment où s’arrête le son. Le jeu du géant est aussi un excellent exercice pour travailler l’inhibition en parallèle avec le vécu émotionnel. C’est une histoire au cours de la laquelle l’enfant pénètre dans la maison d’un géant et doit à tout pris éviter de le réveiller. Le chemin est parsemé d’éléments sonores comme des boîtes de conserves, des clochettes. L’enfant doit surmonter son envie de faire du bruit, car il a peur du géant. Pour le travail de l’espace, je transforme la salle en une maison, en figurant avec le matériel des murs, des portes, des couloirs. L’enfant parcourt cet espace et découvre qu’il doit parfois faire demi-tour pour atteindre son objectif. Un autre jeu consiste à suivre un fil de laine que je tends au travers de la salle, en évitant tous les obstacles posés sur le chemin. Pour instaurer la coopération, j’utilise le jeu du parachute. Enfin, l’apprentissage des différentes utilisations d’un ballon demande également d’y consacrer du temps : le tenir, le lâcher, le faire rouler, le faire rebondir, le lancer. Tous les ballons ne réagissent pas de la même façon. Je développe un thème sur plusieurs semaines à travers une séance de découverte, puis une ou deux séances de jeux et enfin une séance plus complexe de mise en application des apprentissages. Dans le cas des ballons, c’est par exemple une simulation de fête foraine avec des jeux de massacre, de bowling, etc.

Travaillez-vous parfois avec des enfants qui ont des besoins ou des problèmes spécifiques ?

Oui, cela m’arrive. J’ai eu notamment des enfants autistes ou avec des troubles du comportement. Le souci est que même si j’ai été formée pour m’en occuper, dans le contexte d’une classe, il est impossible de leur consacrer assez de temps. Ces enfants demandent une énergie et une présence pour eux seuls, ce qui m’obligerait à délaisser le reste du groupe. Je peux leur apporter plus d’aide et d’attention, et les canaliser afin de continuer à m’occuper du reste du groupe. Mais dans un contexte collectif, il m’est impossible de leur apporter l’aide spécifique dont ils pourraient avoir besoin. Je sais que certains sont suivis en séances individuelles à l’extérieur mais c’est parfois frustrant pour moi de ne pas pouvoir le faire moi-même. J’ai déjà également travaillé avec des enfants porteurs de handicaps physiques, par exemple un petit garçon qui présentait une malformation du bras et de la main. Son bras était très faible et il n’avait que deux doigts. Ce qui est extraordinaire dans ces cas-là, c’est de constater à quel point l’enfant a appris à vivre avec son handicap. Il était débrouillard, compensait son handicap et parvenait à suivre le groupe sans problème. C’est aussi l’occasion d’apprendre aux autres enfants la tolérance et l’entraide. Dans le cas d’un problème de développement psychomoteur, par exemple un enfant qui marche encore sur la pointe des pieds comme un bébé, il faut mettre en place des exercices spécifiques pour corriger son placement. Il faut collaborer et communiquer avec les parents, car si le travail n’est pas suivi à la maison, les efforts fournis ne serviront à rien. Nous ne sommes avec eux que durant deux périodes de cinquante minutes par semaine, y compris les phases transitoires (enlever les chaussures pour mettre les pantoufles de gym, trajets entre la classe et le local). Ce n’est pas sur une période si courte qu’on peut compenser tous les problèmes. Certains enfants souffrent de très grandes peurs. Il faut les accompagner et les rassurer énormément et je dois parfois m’y reprendre à vingt reprises pour qu’ils osent effectuer un saut par exemple. Il faut les rassurer et les valoriser, afin que chaque enfant se rende compte du petit plus qu’il possède.

Quel type de relation instaurez-vous avec les enfants et les parents ?

J’ai une excellente relation avec les enfants. Quand ils arrivent, ils sont très contents et ils crient de joie car ils adorent les cours de psychomotricité. Certains ont des grands frères ou des grandes sœurs qui ont suivi mes cours, c’est presque une tradition familiale parfois. Ils adorent pouvoir travailler de temps en temps avec une autre personne que l’institutrice titulaire, et faire une activité qui sort de l’ordinaire. Je suis assez stricte mais il est très important d’avoir des règles car c’est quand ils sont canalisés qu’ils sont en sécurité. La relation est extraordinaire car les enfants sont capables d’énormément d’empathie. Ils se préoccupent de mon bien-être, ils se tracassent quand ils constatent que je suis blessée par exemple. Depuis que j’ai un horaire qui me permet de faire toute une journée dans la même école, j’accueille les parents et enfants du premier groupe le matin et c’est auprès de moi que les parents viennent également rechercher les enfants du dernier groupe. Au bout de dix ans dans les mêmes établissements, les parents me connaissent bien, surtout ceux qui ont plusieurs enfants. Je suis également présente aux réunions de parents.

Collaborez-vous avec les instituteurs, la direction ?

Avec les institutrices, je pense que la collaboration dépend fortement de notre personnalité. Je suis quelqu’un de très ouvert et communicatif, je passe mes temps de pause avec elles, je m’intéresse aussi à ce qu’elles font dans leurs classes comme j’ai la même formation qu’elles. Cependant, on ne fait que se croiser, les horaires ne permettent pas énormément d’échanges. Les institutrices ne sont pas présentes au cours de psychomotricité car la psychomotricienne prend le relai pendant leurs heures de récupération. Je pense qu’il serait utile de permettre à l’institutrice d’accompagner de temps en temps sa classe pour assister à quelques séances. Certaines reconnaissent notre travail mais jamais on ne m’interroge sur les activités proposées aux enfants. Avec la direction la relation est malheureusement presque inexistante. Les psychomotriciennes sont rarement convoquées aux réunions. J’ai la chance d’y participer au sein d’une école, je me sens partie intégrante de l’équipe. Mais c’est loin d’être le cas partout.

Pouvez-vous décrire une journée-type ?

Je travaille une journée par école. Je monte la salle le matin et la range le soir. J’ai uniquement des adaptations à faire entre les changements de classe. Au niveau de la charge de travail physique, c’est beaucoup plus aisé qu’en début de carrière où mon horaire m’obligeait à me déplacer dans plusieurs écoles le même jour. Je passais ma journée à emménager et déménager des salles et me déplaçais beaucoup. Les horaires sont les mêmes que ceux d’un instituteur. Du lundi au vendredi, de 8h15 jusque 15h10 ou 15h25. La journée se découpe en périodes de cinquante minutes. Les horaires de pauses sont généralement de 10h10 à 10h30 et de 12h10 à 13h30. Je prends en charge certains temps de surveillance (de la cantine, de la cour de récréation), comme les institutrices. Il y a une part de travail administratif : je complète un journal de classe, comme les institutrices. Je prépare un plan hebdomadaire avec le programme des activités journalières et des compétences travaillées.

Quels sont les aspects positifs et négatifs de votre métier ?

La relation avec les enfants est l’élément positif le plus important ! On a l’occasion de les voir évoluer pendant trois ou quatre années, contrairement à l’institutrice qui ne les garde qu’un an. La relation s’inscrit dans la durée, et une confiance s’instaure. Par exemple, le jour de la rentrée, certains enfants ont tendance à venir vers moi plutôt que vers leur nouvelle institutrice car je suis le point fixe lors du passage d’une année à l’autre. Pour les éléments négatifs, je travaille seule, et c’est un des aspects les plus difficiles. On se sent souvent isolé, et parfois pas assez reconnu. Dans les écoles qui engagent une puéricultrice, celle-ci nous accompagne mais ce n’est pas le cas partout. Et, comme je l’ai déjà dit, la charge matérielle et les déplacements sont aussi problématiques en début de carrière.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

Une ouverture relationnelle et la capacité d’adapter son vocabulaire et son comportement à la petite-enfance. Il faut aussi être décidé et passionné car c’est un métier qui peut lasser si on n’a pas la vocation. Et une bonne condition physique !

Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans ce métier ?

Je lui suggérerai de faire une formation diplômante et pas la formation certificative courte de soixante heures. La formation que j’ai suivie est assez complète avec de la psychologie, de l’éthologie, de l’eutonie, de la relaxation, du rêve éveillé, etc.

Que pensez-vous du nouveau bachelier en psychomotricité et du passage de la discipline du secteur pédagogique vers le secteur paramédical ?

Je trouve que c’est mieux. La formation que j’ai suivie était du domaine paramédical, j’ai appris les techniques de massage, les techniques de thérapies en hôpital. Cependant j’espère que cette nouvelle formation ne concerne pas uniquement le secteur paramédical. Il faut que ceux qui veulent travailler avec des enfants puissent aussi développer leurs compétences éducatives. Il faut que les futurs psychomotriciens soient préparés à tous les publics qu’ils sont susceptibles de rencontrer : enfants, personnes âgées, personnes souffrant de handicaps ou de troubles. Pour donner un exemple concret, lors de mes stages, j’ai effectué un massage thérapeutique sur une personne dépressive et suicidaire, qui ne supportait pas le contact physique. J’ai imaginé un massage au moyen de balles qui permettaient d’éviter le contact direct avec sa peau.

Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?

J’espère garder un horaire qui me permette de travailler efficacement. Depuis que j’ai repris un mi-temps d’enseignante, j’ai également retrouvé ma vocation première. Je n’exclus pas de revenir vers ce métier à temps-plein. J’apprécie de pouvoir également donner les autres cours : français, mathématiques, éveil, etc. Je souhaite qu’à l’avenir on instaure plus de collaboration entre les psychomotriciens, les instituteurs, et les directions.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.