Laetitia Cloostermans,
Infirmière de rue à Bruxelles

Interview réalisée en janvier 2019

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les missions poursuivies par l’asbl Infirmiers de rue ?

On travaille avec les personnes sans-abri les plus vulnérables, c’est-à-dire des personnes qui cumulent plusieurs problématiques au niveau de la santé et de la santé mentale. Ce sont des personnes qui n’ont pas ou peu de réseau, qui ont un très long parcours de rue, etc. Notre mission est la réinsertion durable de ces personnes dans la société. Notre vision est que la fin du sans-abrisme est possible.

Dans un premier temps, on travaille en rue. On va travailler sur l’hygiène et les ressources des personnes mais aussi au niveau médico-social. Une fois que la personne peut accéder à un logement (parce qu’elle est prête, parce qu’elle a récupéré des droits ou qu’un logement est disponible), on va continuer à travailler avec elle mais à partir du logement. L’aider à construire un nouveau réseau pour que l’on puisse se retirer du suivi et qu’elle rentre dans le système normal de soins ou autre (infirmier à domicile, aide-familial, etc.)

Concrètement, en quoi consiste le travail d’un infirmier de rue ?

Il n’y a pas vraiment de journée-type mais plutôt une semaine-type avec des réunions d’équipe, la planification de rendez-vous avec les patients et des jours de maraude. Le matin, quand on démarre, on ne sait jamais sur qui on va tomber, de quoi la personne aura réellement besoin ce jour-là et on va repartir de là où elle est pour avancer. On est toujours surpris par ce qu’il se passe sur le terrain. 

Certaines personnes sont suivies par l’équipe de façon intensive et ciblée. Pour ces patients, on se réunit chaque semaine, on parle de leur situation et on se fixe des objectifs. Mais quand on est en maraude, on rencontre aussi d’autres personnes avec lesquelles on pourrait faire quelques démarches ponctuelles. Les personnes les plus à risques sont prioritaires pour les suivis et les logements.

Votre approche est prioritairement médicale ?

On reste une équipe médicale, c’est notre identité même si on a ouvert l’équipe à d’autres profils professionnels, notamment lorsque l’on a commencé à faire du logement. Pour que les patients aient de nouveau accès à certains droits, on avait besoin de profils de type assistants sociaux puis on a élargi à des profils comme des psychologues et éducateurs, mais on garde la vision médicale comme prioritaire.

Du coup, nos actions vont être influencées par ce regard médical, on sera plus proactifs lorsque l’on se rend compte que la personne se met en danger parce qu’elle refuse de se soigner. On est très attentifs au côté hygiène et médical. On ne réalise qu’exceptionnellement les interventions directement en rue, on choisit plutôt d’accompagner le patient vers le professionnel le plus à même de le prendre en charge. Notre but, c’est de refaire le lien avec un médecin traitant ou un psychiatre.

Vous travaillez donc en réseau avec d’autres structures…

Notre objectif est d’autonomiser le patient et de faire en sorte qu’il se déplace vers d’autres professionnels, qu’il se reconnecte à un réseau et tout ça prend beaucoup de temps. Il serait plus facile de passer quinze minutes avec une personne en rue et de faire les soins puis de passer à autre chose. Nous, on va aussi prendre contact avec le réseau, le préparer à prendre en charge ces patients, effectuer un suivi de deuxième ligne et être toujours présents pour eux.

Quelles sont les problématiques que vous rencontrez le plus fréquemment ?

On a énormément de problèmes de santé mentale, soit des personnes qui ont décroché au niveau de leurs soins psychiatriques et qui voient leur état se dégrader lorsqu’ils se retrouvent en rue, soit des personnes qui développent des problèmes psy une fois qu’elles se retrouvent en rue.

Beaucoup de problèmes de santé chroniques aussi : des plaies assez importantes qui ne sont pas soignées régulièrement, liées aussi à des problèmes vasculaires par exemple. Mais aussi des problèmes de pieds très fréquents puisqu’on a des personnes qui marchent beaucoup, qui ne retirent pas leurs chaussures, qui n’ont pas d’accès à des douches et qui développent de gros problèmes de mycoses qui peuvent créer des plaies et des infections. On va avoir des parasitoses (poux, gale, etc.) et puis des maladies chroniques liées à la consommation d’alcool ou autres, comme des problèmes au niveau du système digestif, des problèmes cardiaques ou pulmonaires. C’est une population à risques de tuberculose et on va au maximum vacciner les patients contre la grippe parce qu’ils sont particulièrement fragiles. En lien avec la consommation, certains problèmes neurologiques peuvent apparaitre comme des démences ou des Korsakoff[1].

Quelle est votre principale motivation à exercer ce métier ?

Pendant mes études d’infirmière, je me suis rendue compte que je préférais le contact avec les patients et que j’aimais aussi beaucoup le suivi. À l’hôpital, j’étais frustrée par le fait de ne pas avoir de suivi sur le long terme. On avait des patients qui, après dix jours d’hospitalisation et même s’ils avaient des problèmes sociaux, devaient partir et on ne savait pas ce qu’ils devenaient. Le fonctionnement hospitalier est, pour moi, assez limitant au niveau des propositions que l’on peut apporter, le système ne permet pas vraiment d’être créatif. Assez tôt, je m’étais dit que je voulais faire de l’extrahospitalier.

J’ai eu l’occasion de faire un stage à « La Fontaine » qui est un service de soins et d’hygiène où les personnes sans-abri peuvent prendre des douches et obtenir certains soins infirmiers. Et ce premier contact avec ce public m’avait vraiment passionnée. J’y ai rencontré Emilie Meessen, qui a ensuite créé l’Asbl Infirmiers de rue avec Sarah Janssens. Quand j’ai terminé mes études, ils cherchaient quelqu’un et j’ai donc postulé. Je connaissais le public, je savais que j’aimais le travail avec ce public et, en plus, ça me permettait d’intégrer une structure qui offrait un peu plus de liberté et un suivi à plus long terme des personnes.

Vous travaillez depuis 10 ans. Est-ce que vous avez vu une évolution dans la situation des personnes sans-abri ?

On rencontre plus rarement des personnes qui ont énormément d’années en rue mais par contre les situations restent graves. En rue, les personnes se dégradent très vite en peu de temps et les problèmes de santé mentale n’aident pas. Je trouve qu’il y a quelque chose à faire au niveau du lien avec la psychiatrie.

Et si on atteint nos objectifs, c’est-à-dire mettre plusieurs centaines de personnes en logement d’ici 2020, il va rester des problèmes à régler. Comme les problèmes psychiatriques qui nécessitent un travail de prévention, mais aussi la problématique des sans-papiers. Là, l’idée est d’aider ces personnes à récupérer des droits ou à les faire valoir, mais aussi pour qu’elles puissent, si elles le souhaitent et si c’est possible, retourner dans leurs pays d’origine dans de bonnes conditions.

Quelles sont vos conditions de travail ?

En tant qu’infirmier de rue, il ne faut pas avoir peur de marcher. Eté comme hiver, on passe beaucoup de temps à l’extérieur même si on s’octroie des pauses quand il fait très froid. On travaille la plupart du temps en binôme, on est assez libre et autonome au niveau de notre action.

Notre mission étant de mettre en lien les personnes avec un réseau, qui sont des structures généralement ouvertes le jour, on ne travaille pas le soir ou le weekend. C’est même plutôt confortable pour un infirmier puisque l’on a des horaires de bureau, de 9h à 17h30. Mais on est aussi flexibles au niveau des horaires : si, pour un patient, il faut aller faire un scanner à 7h30 du matin, on va aller le chercher à 7h et on va l’amener. Mais cela reste ponctuel et réparti au sein de l’équipe. Et puis, on a des journées au bureau pour rédiger les rapports et faire les réunions, donc on n’est pas cinq jours par semaine à l’extérieur.

D’après vous, quelles sont les qualités nécessaires pour être un bon infirmier de rue ? 

Il faut pouvoir croire que tout est possible, être assez optimiste et positif. Quand on rencontre une personne sans-abri, on sait qu’on risque de ne pas la revoir tout de suite et la première impression est très importante. Lors des recrutements, on est attentif à prendre des personnes dynamiques, souriantes, engageantes et motivées. Ce sont des qualités indispensables selon nous.

Au niveau des profils, on engage des infirmiers brevetés ou bacheliers. Certains sont spécialisés en santé communautaire, psychiatrie ou en médecine tropicale, ce sont des plus mais ce n’est pas obligatoire.

La positivité est une valeur importante au sein de l’Asbl Infirmiers de rue…

Être positif est vraiment un leitmotiv chez nous, c’est une vraie philosophie de travail et on s’entraîne à rester positifs.

On met l’accent sur la bienveillance dans l’équipe, on essaie de détecter les malaises rapidement pour ouvrir un dialogue et que les choses puissent se dire. Du coup, cette bienveillance s’applique aussi au réseau. On va essayer de relever les atouts du réseau pour pouvoir travailler là-dessus dans un premier temps. Pareil pour le patient, on pourrait les voir comme des personnes qui ont plein de problèmes, ce qui serait décourageant. Au contraire, on va travailler sur leurs ressources/talents et s’entraîner à s’en souvenir pour les rappeler à nos patients et les développer.

On a aussi un outil qui est génial, c’est le carnet des bonnes nouvelles. Au fur et à mesure de la semaine, chacun qui a une bonne nouvelle (une démarche qui a été faite, un subside obtenu, etc.) colle un papier dans ce carnet. Une fois par semaine, en équipe, on explique à tout le monde notre bonne nouvelle en quelques mots et on échange là-dessus. Être positif, c’est un exercice au quotidien.

Quels conseils donneriez-vous à une personne qui a envie de se diriger vers le métier d’infirmier de rue ?

Surtout, rester authentique. On est confronté à des personnes qui ont traversé tellement d’épreuves, elles ont comme un radar pour percevoir les forces et faiblesses des gens. Ne pas se prendre trop au sérieux, réussir à prendre de la distance. Au sein de l’Asbl, on pense que la sensibilité est une qualité très importante pour pouvoir faire ce travail mais il faut aussi pouvoir la doser pour ne pas être envahi. Etre empathique sans que ça ne nous étouffe non plus. Pour trouver la juste distance avec les patients, il faut surtout apprendre à se connaître.

Auriez-vous une anecdote à raconter ?

L’histoire de Marco m’a beaucoup marquée. Marco est un monsieur d’origine italienne qui est à Bruxelles depuis quelques mois lorsque nous le rencontrons pour la première fois.

Il est très impressionnant de par son look et sa carrure mais accepte tout de suite le contact et les soins. Marco a notamment une plaie à la jambe et souffre d’une maladie infectieuse grave qui doit être prise en charge rapidement. Il est consommateur actif de drogue et s’alcoolise massivement ce qui le rend d’autant plus vulnérable. Il nous parle souvent de sa maman qui est en Italie et parfois nous lui proposons de lui donner des nouvelles via notre téléphone car elle s’inquiète beaucoup pour lui. Il parle souvent de son désir de retourner en Italie. Nous avons envie de le soutenir dans ce projet mais réalisons avec lui qu’il a besoin d’être stabilisé au niveau de sa santé et de sa consommation avant.

Marco se rend de temps en temps dans un centre d’accueil et de soins pour personnes toxicomanes mais n’est pas très régulier ce qui empêche une réelle prise en charge.

Nous nous attelons donc à coordonner et à renforcer ces liens afin que Marco se rende quotidiennement au centre pour y recevoir des soins et un traitement de substitution qui l’aide à se stabiliser. Grâce à l’investissement du centre et de Marco, cela se concrétise et il a maintenant un contact quotidien avec une infirmière et avec un médecin.  Cependant, son état de santé se dégrade et il devrait pouvoir se rendre dans un service spécialisé pour être traité. Malheureusement, les horaires sont très stricts et nous n’arrivons jamais à retrouver monsieur à temps pour l’emmener à ses rendez-vous. De plus, il refuse le diagnostic, il est dans le déni.

Peu à peu, nous commençons à voir des séquelles de sa maladie au niveau de son comportement, ce qui nous inquiète tous fortement.  Avec le centre qui l’accueille, nous entamons donc une procédure pour qu’il soit hospitalisé et soigné de manière contrainte. Ce n’est jamais une décision ni une démarche agréable mais il s’avère que cela était plus que nécessaire. D’ailleurs, lorsque nous visitons Marco pour la première fois à l’hôpital, il a déjà repris des forces et nous remercie vivement d’être intervenus et d’avoir fait en sorte qu’il se soigne. Il explique que vu ses consommations et sa vie en rue, il ne se rendait plus compte du danger qu’il courait.

Le dénouement de l’histoire est plus que positif : avec l’aide de l’assistante sociale de l’hôpital, un retour chez sa maman en Italie a pu être assuré, avec la certitude que Marco sera pris en charge médicalement. Un départ émouvant mais plein d’espoir !


[1] Le syndrome de Korsakoff est un trouble neurologique qui se caractérise par des oublis importants d’une grande partie des informations perçues par le patient.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.