Laetitia Klado, Psychanalyste

Interview réalisée en mai 2013

En quoi consiste le métier de psychanalyste ?


Cela consiste simplement à répondre à un appel à l’aide de personnes qui prennent contact avec vous. On se retrouve confronté à des appels téléphoniques où les gens, rien qu’au téléphone, ont envie de vous raconter leur vie. On est déjà au courant de plein de choses. Le premier appel est vraiment à cadrer pour pouvoir y travailler.

Le métier de psychanalyste, c’est tous les jours se retrouver confronté à la vie et aux difficultés de quelqu’un (certaines difficultés étant bien plus pénibles que d’autres) avec les ressources, les forces et les failles de chacun, et arriver à surmonter le moment de crise. La plupart du temps, quand les gens commencent à consulter, c’est dans un moment de crise. C’est rare qu’ils viennent nous dire que tout va bien dans leur vie, qu’ils sont bien dans leur peau, mais qu’ils ont envie de faire une petite analyse pour voir comment ils fonctionnent. Cela peut arriver, mais c’est déjà plus exceptionnel. En général, les gens ne vont pas bien. Il se passe quelque chose d’important dans leur vie à ce moment-là et c’est trop. Et à partir de ce moment-là, ils ont besoin que quelqu’un fasse miroir et que quelqu’un fasse écho. Et c’est tellement mieux quand ce n’est pas quelqu’un qu’on connaît et qu’on retrouve dans son salon tous les jours. C’est à cela qu’on est confronté au quotidien. Etre face à la vie des gens et arriver à en faire quelque chose avec eux et à donner sens ou plus de sens. Simplement. 

Comment êtes-vous devenue psychanalyste ?


J’ai un parcours un peu atypique. J’ai commencé par faire les sciences politiques mais en fait j’ai toujours voulu faire la psychologie. Mais, pour les parents, psycho n’était pas le choix idéal. J’ai donc fait les sciences politiques. J’ai travaillé dans le business pendant des années. Je me suis vite retrouvée à travailler avec des gens, à manager des équipes, des choses comme ça. Finalement, je faisais bien plus de psychologie qu’autre chose ! Et puis, un jour, suite à deux chagrins personnels, la perte de deux êtres très chers, j’ai fait une remise en question. Qu’est-ce que je fais de ma vie ? Est-ce que c’est bien ? Et je me suis dit que j’aimais bien ce que je faisais mais que je n’étais pas passionnée. La question c’était « Qu’est-ce qui te passionne ? » et j’en suis revenue à la psychologie. Je me suis reformée. J’avais déjà beaucoup de bases en psychologie. Je me suis reformée en psychologie, j’ai fait la psychanalyse en cours du soir. D’ailleurs, c’était même drôle parce que la première année j’ai gardé cela très secret. Je ne l’ai dit quasiment à personne. Et puis, voyant qu’effectivement c’était vraiment ce qui me plaisait, j’ai annoncé officiellement mon futur rôle de psy. Cela a fait sourire certains, d’autres n’y ont pas cru. Et pourtant voilà, c’est une évidence.

C’est vraiment une redirection qui a été faite dans ma vie, plus par rapport à des événements personnels où je me suis posé la question fondamentale de savoir si j’étais contente, bien, heureuse avec ce que je faisais dans ma vie. J’aimais bien ce que je faisais mais je n’étais pas passionnée. Aujourd’hui, même si les journées sont longues et parfois très difficiles, je suis passionnée par ce que je fais. Cela a du sens. Et c’est pour donner sens que j’ai fait ça.

Pourquoi le choix de la psychanalyse ?


Parce que je voulais aller un peu plus loin. Je suis quelqu’un de jusqu’au-boutiste. Je ne me dis pas que c’est parce que les choses vont bien qu’il faut s’arrêter. C’est souvent aussi quand les choses vont bien qu’il faut continuer pour pouvoir apprendre encore plus et à mieux se connaître, à mieux se découvrir, et comprendre pourquoi on fait exactement les choses. Je trouve que c’est ce qu’offre la psychanalyse. La psychologie m’intéresse beaucoup aussi. Mais, pour moi, pour mon sens et ma manière de penser, cela n’allait pas suffisamment loin. J’avais envie d’aller vraiment jusqu’au bout. L’outil qui m’a semblé intéressant pour moi c’était la psychanalyse. Pour d’autres, ce seront d’autres techniques. Mais moi, la psychanalyse, c’est ce qui m’intéresse. Ces silences, ces non-dits, ces périodes où on va bien et où on veut surtout arrêter la thérapie alors que c’est surtout le moment où il faut la continuer ! Tout ça, ce sont des moments magiques dans l’analyse. Je me trouve vraiment dans cette obédience-là. C’est pour ça que la psychanalyse me parle beaucoup plus qu’autre chose.

Quel est le quotidien d’un(e) psychanalyste ?


Son quotidien, ce sont les appels téléphoniques des patients. Moi qui travaille beaucoup avec les médecins, ce sont les rapports avec les médecins, les concertations, entendre ce qu’ils voient, qu’ils entendent aussi ce que moi je peux voir. Mais le quotidien, c’est vraiment de se retrouver face à des larmes, face à des rires, face à des histoires de vie parfois drôles, parfois moins drôles, parfois horribles, parfois tout à fait dramatiques. Se retrouver simplement face à des histoires de vie et arriver à dédramatiser les situations et à aider le patient en face de soi à mieux se connaître, à mieux se comprendre, à faire plus de sens. Pour moi, c’est quelque chose de fondamental. Que ce soit dans l’hypnose ou dans la psychanalyse, ce qui est important c’est d’arriver à faire sens et de comprendre le sens des choses qui sont en train de se produire. A partir de ce moment-là, je pense qu’on peut faire du bon travail.

Accompagner la personne, faire sens, mais dans un premier temps se trouver confronté à sa vie et se demander que faire de cela. Car l’analysant qui arrive pour la première fois, il arrive avec sa petite boîte et il demande de faire quelque chose avec cela parce qu’il a tellement mal qu’il n’y arrive plus. Donc, il faut pouvoir arriver, dans un premier temps, à l’accompagner, presque un peu à le porter, mais surtout pas à tomber dans une trop grosse relation de dépendance. Il y en aura une. Parce que le transfert est de toute façon inévitable. Et c’est bien. Parce qu’il est utile et important dans l’analyse. Mais il faut ne pas se faire le porteur de toutes les souffrances. C’est important. Il y a l’après. Il y a la consultation et l’après consultation. Il ne faut jamais oublier que l’histoire des patients, c’est l’histoire des patients. On ne doit pas commencer à la porter ou à l’emmener avec nous partout. J’ai un exercice très simple. Je fais imaginer des bibliothèques imaginaires dans mon bureau à mes patients. Et à la fin de leur séance, je leur demande de ranger tout ce qu’ils ont mis dans ce bureau dans une boîte. Ils pourront le retrouver quand ils viendront. Comme ça ils portent moins et moi je ne dois pas porter non plus. Bon exercice pour les deux !

Est-ce que la psychanalyse est de la psychothérapie ?


Pour moi, non. La psychothérapie peut avoir un sens plus général. La psychanalyse c’est quand même quelque chose de relativement pointu. Parce que c’est bien plus loin que la psychothérapie. C’est bien plus loin que de régler simplement un problème. La psychanalyse, c’est une école de vie. C’est soi-même apprendre à se connaître et aider nos patients aussi à apprendre à mieux se connaître. Peut-être choisiront-ils un parcours très long. Peut-être choisiront-ils un parcours plus court. Mais nous, en choisissant d’être psychanalyste, on choisit de faire un parcours de toute une vie. C’est certain.

Quelles sont les qualités souhaitées pour être à l’aise dans ce métier ?


Savoir écouter, c’est évident. 

Savoir entendre, ce qui va encore un peu plus loin. 

D’autant plus fondamental, dans la psychanalyse, surtout ne jamais juger. C’est le plus difficile. C’est quelque chose qui s’apprend aussi au fur et à mesure. Parce qu’on a toujours, au début, une opinion, une pensée et on va se retrouver confronté à des gens qu’on ne va pas aimer. C’est parfois viscéral, épidermique. Et puis on en rencontrera d’autres pour lesquels on se dira que si on les avait rencontrés en dehors d’une thérapie, on aurait pu être copains, on aurait même pu avoir une histoire d’amour. On se retrouve finalement confronté à des gens de tous les jours. Il faut vraiment savoir faire la différence. C’est très important. Il faut faire attention aussi au degré de rapprochement dans la relation. C’est important qu’il y ait un rapprochement parce qu’une confiance doit s’établir entre le thérapeute et l’analysant, dans les deux sens. Mais parfois, il faut faire très attention parce que la limite avec le copinage peut être infime. Il faut faire attention de ne pas basculer. Parce qu’on peut être bien et proche avec ses patients et bien s’entendre avec eux, rire, parfois même pleurer ensemble. Cela peut arriver aussi. Mais il faut faire attention à ne pas devenir le copain de notre patient parce qu’alors on perd toute la distance dont on peut avoir besoin et qui est absolument nécessaire pour pouvoir faire un bon travail. Là encore, ce qui est important, c’est que si le travail se fait convenablement c’est aussi parce que votre patient ne vous voit que dans ce cadre. Et pas dans un autre cadre. A partir du moment où il y a trop de débordement, ce qui peut arriver car une relation peut se développer comme ça, on a simplement l’honnêteté d’arrêter la thérapie et de choisir de se voir autrement. C’est arrivé à plein de thérapeutes et ça arrivera à plein d’autres thérapeutes. C’est une histoire de vie aussi.

Donc l’écoute, savoir entendre, surtout ne pas juger, un minimum d’empathie aussi est nécessaire, mais ne pas se fondre dans le patient, garder toujours une certaine limite, une certaine distance parce que cette distance juste et correcte c’est ce qui va aider le patient, lui permettre d’avancer. Il doit se sentir compris, soutenu, mais il faut qu’il y ait un minimum. S’il n’avait pas besoin de cette distance, il raconterait tout ça à ses copains, à sa famille, et il n’aurait pas besoin d’aller voir un psy. C’est cette juste distance qui fait qu’on arrive à faire un bon travail. Donc très important de savoir la conserver. Au début ce n’est pas difficile parce qu’elle s’installe de toutes façons. Mais on rencontre tous des gens dans notre métier avec qui on a une affinité particulière. Il faut y faire attention. Et s’il y a bascule, avoir l’honnêteté de sortir de cela. Simplement. C’est humain. Et c’est surtout professionnel d’agir en fonction.

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans le métier de psychanalyste ?


Ce qui est parfois très difficile, cela dépend d’un thérapeute à l’autre évidemment, mais ce qui est parfois très difficile ce sont des séances complètes de silence. C’est très dur parce qu’un silence peut être porteur mais parfois il peut être très lourd aussi. Ce n’est pas toujours évident. Il peut y avoir aussi le silence mais parce qu’il n’est pas possible de se dire autre chose tellement la personne pleure. Cela arrive aussi. Mais au moins il se passe quelque chose. Il y a quelques bribes. Mais quand on se retrouve face à quelqu’un qui s’assoit sur le divan et qui ne va pas dire un mot du début jusqu’à la fin, ça peut être une demie heure très longue. Attention, parfois il y a des séances comme cela mais ce sont des séances qui se répètent et il faut voir aussi ce que vient dire ce silence, ce qu’il signifie. Est-ce qu’il y a résistance ? Est-ce que ce silence dit quelque chose ? Est-ce qu’il a une place et qu’il faut peut-être la lui laisser ? Ou est-ce qu’il faut arriver à couper le cercle parce que l’analysant n’arrive pas à le couper lui-même ? Il y a une grande réflexion par rapport au silence. Une chose qui est très instructive dans la psychanalyse c’est le silence et paradoxalement c’est la chose la plus difficile aussi. Assumer ce silence. Et savoir le soutenir quand c’est nécessaire. 

Quels sont les avantages et points positifs du métier ?


Très rapidement, dès les premières séances, la plupart des patients arrivant en situation de crise, ils vont s’améliorer relativement par rapport à la situation de crise. Donc c’est agréable de voir de semaine en semaine la personne aller mieux, se restabiliser, et se dire qu’on a réussi au moins à l’aider à arriver jusque là. Après cela, vous avez le plaisir de voir certains patients aller plus loin, voulant découvrir plus de choses, et c’est très agréable de pouvoir continuer comme cela. A la fin de votre journée, quand vous avez réussi à décanter quelque chose, à défaire un nœud présent depuis vingt ans dans la vie de quelqu’un, cela aussi c’est bien. C’est super pour le patient parce que cela l’aide tellement à avancer. Cela peut être un changement majeur dans sa vie. Et d’une certaine manière c’est vous aussi qui avez contribué à cela. Et c’est bien. C’est avoir fait quelque chose qui a donné sens et qui vous a permis d’avoir fait quelque chose d’utile sur votre journée et d’avoir peut-être laissé une petite marque. On a tous besoin de laisser son empreinte. Certaines personnes ne peuvent le faire qu’à travers un enfant. D’autres personnes peuvent aussi le faire à travers d’autres choses. Comme, tout simplement, se réaliser dans leur métier et arriver à apporter ce qui est important d’apporter. De toutes façons, si le patient estime que vous ne lui apportez pas ce qu’il veut, il va partir. 

La reconnaissance des gens qui reviennent…

C’est cela aussi. Et les gens qui disent à leurs amis ou à leurs connaissances « Si à un moment ça ne va pas, c’est bien d’aller voir cette personne parce que, moi, elle m’a vraiment beaucoup aidé ». C’est agréable. C’est gratifiant. Quand une personne arrive chez vous par du bouche-à-oreille. Pas seulement par un médecin mais aussi par du bouche-à-oreille. Parce que cela veut dire que la personne a été contente du travail qu’elle a fait avec vous. Et c’est une petite récompense. 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un(e) jeune qui veut devenir psychanalyste ?


Je lui dirais « Passe d’abord sur le divan avant de vouloir faire passer des gens sur ton divan ». C’est déjà une première expérience. 

Que des jeunes aient envie d’être psychologue, c’est déjà bien plus fréquent que des jeunes aient envie de devenir psychanalyste. En général, c’est plutôt un parcours de vie qui nous amène à ce plan-là. Ou alors c’est quelqu’un qui a déjà vécu une psychanalyse et qui sait exactement ce que c’est et qui a envie de devenir psychanalyste. Parce que « psychanalyse » c’est souvent un mot qui fait un peu peur maintenant. Alors qu’en fin de compte la psychanalyse c’est juste apprendre à se connaître soi-même. Alors, oui c’est vrai, parfois cela fait peur ! Mais cela peut être tellement chouette aussi. Et cela nous permet de voir la vie aussi d’une manière différente. Mais c’est souvent un parcours de vie. 

Le jeune qui a envie de faire de la psychanalyse, premièrement je lui dis bravo parce qu’il faut oser se frotter à cela. Ce n’est pas un métier facile tous les jours. Et avec tout ce qu’on entend aujourd’hui, on se dit que c’est un métier où il n’y a pas de retour, où finalement les gens ne viennent plus trop parce qu’il y a la crise financière. Personnellement, très franchement, je n’ai jamais été affectée un seul instant par la crise économique depuis 2008. J’ai toujours autant de patients et je travaille toujours avec autant de monde. Il n’y a pas de souci. Je crois que parfois c’est aussi la qualité du thérapeute qui compte. Mais ce sont des choses qui se font aussi avec le temps et qui s’apprennent. Au début, surtout : humilité. 

Je dirais d’abord, dans un premier temps, travailler plutôt en institution, travailler en équipe, apprendre des choses en groupe et en commun, faire des thérapies de groupe parce que cela aussi c’est très intéressant. Bien sûr, continuer et poursuivre sa propre analyse. Et puis après, quand on se sent prêt, se lancer en individuel. Mais pour se lancer en individuel, pour moi en tous les cas, il faut avoir un peu plus d’assurance et de certitudes. Et c’est souvent un premier travail en institution qui nous a permis d’après se lancer en solo. Parce que quand il y a l’institution derrière il y a toujours une équipe, il y a toujours tout ça. Mais quand on est dans son cabinet à soi, on se lance en solo. Et là c’est du sans filet. Parce que c’est la vie des gens donc il faut parfois être très attentif. Mais c’est une envie qui vient avec un petit peu de temps et surtout avec un peu d’expérience en institution, en groupe. Donc peut-être commencer par ça aussi tout simplement. Ne pas se dire d’emblée « Je fais des études de psychanalyse et je mets ma plaque et j’attends le patient ». Car cela non plus cela ne marchera pas. Et puis surtout fréquenter soi-même des psychanalystes pour apprendre comment cela se passe dans la vraie vie avec les patients. Parce qu’il n’y a pas toujours des cours de pratique et il n’ y a pas toujours des cours où on nous explique comment ça se passe dans la vraie vie avec des gens. Ce n’est pas juste un livre. Ce n’est pas juste les théories de Freud et Lacan et de tous les autres. Ce sont des vrais gens. Et à ce moment-là, la première fois qu’on a une vraie personne devant soi… Les livres on les oublie, c’est tout à fait autre chose ! Donc d’abord il faut se faire la main plutôt en équipe je pense. C’est peut-être un bon conseil. Commencer d’abord en équipe. Tout en faisant son analyse personnelle. Puis, quand on se sent prêt et qu’on a un peu plus d’assise, se lancer en solo c’est bien.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.