Marc Geerinck,
Directeur de Polyac et Professeur d'université

Entretien avec le professeur Marc Geerinck - directeur de POLYAC, Ecole privée de langues.

Quelle est votre formation ?

J'ai suivi mes études supérieures aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur et après, mes candidatures en philologie germanique, j'ai poursuivi ma licence à Leuven. Diplômé en 1973, je me suis spécialisé dans l'étude de textes assistée par ordinateur et dans ce domaine de recherche, je fus un pionnier dans le paysage académique francophone, voire même national et européen.

La nouveauté résidait notamment dans l'utilisation de listes de fréquence, de concordances, c.-à-d. les mots d'un texte mis dans leur contexte et classés alphabétiquement. Pendant plusieurs années, j'ai appris à l'ordinateur à lemmatiser, à analyser de manière automatique la langue. Dans un texte tout à fait courant, il existe différentes formes d'un même mot, lesquelles se rapportent à une forme canonique reprise dans le dictionnaire. Par exemple: étiez, êtes, etc. sont différentes formes du lemme « être ».

Ces travaux de recherche m'ont conduit à rédiger une thèse de doctorat sur le même sujet, la stylistique. J'ai appliqué un modèle d'analyse stylistique original à l’œuvre de la romancière néerlandaise, Hella S. Haase. Celle-ci vient d'ailleurs de recevoir le prestigieux grand prix des Lettres aux Pays-Bas en 2004. De 1975 à 1980 j'ai donc rédigé ma thèse de doctorat ; je l'ai défendue en novembre 1980 à l'UCL.

Je travaillais évidemment avec des ordinateurs gigantesques, utilisant des cartes perforées, et j'ai pu mesurer l'évolution de cette technologie à travers la mise au point de programmes de plus en plus performants. J'ai poursuivi mes recherches à l'UCL où j'étais responsable de séminaires d'étude de la langue assistée par ordinateur. Nous étions alors à la pointe de la recherche en ce domaine. Ceci m'a conduit à donner des conférences un peu partout en Europe. Après mes études, j'ai donné cours un an dans l'enseignement secondaire au collège des Jésuites Notre-Dame de la Paix à Erpent. J'ai ensuite postulé aux FUCAM en 1974 et j'y ai débuté ma carrière en tant qu'assistant d'abord, puis premier assistant et ensuite chargé de cours. Enfin, je fus nommé professeur.

Finalement, je devins responsable du département des langues de 1992 à 2000. Pour l'instant j'y suis professeur ordinaire et suis responsable de l'enseignement du néerlandais dans tout le curriculum. En 1984, j'ai organisé des stages de langues pour hommes d'affaires aux FUCAM ; ces formations intensives eurent énormément de succès. Nous avons ensuite créé des tables de conversation au sein du Cercle Polyglotte de Mons, une ASBL appartenant à une constellation plus générale avec d'autres cercles polyglottes de Wallonie. L'idée de mettre des gens ensemble pour communiquer était excellente mais elle ne correspondait pas au niveau de la région.

Dès lors, en 1985, nous avons organisé des cours de langues, d'abord pour les enfants. Cette initiative a eu un énorme succès et nous avons inscrit plus de 150 enfants en quelques semaines, sans posséder l'infrastructure nécessaire. Nous les avons hébergés tant bien que mal et ensuite nous nous sommes tournés vers les adolescents, puis les adultes et les entreprises. POLYAC (Polyglot Academy) a évolué de cette manière et aujourd'hui notre public est très varié et diversifié : il va, selon l'expression consacrée, de 4 à 77 ans, et même au-delà.

Qu'est ce qui vous a motivé à choisir ce métier ?

Cette question est intéressante mais un peu douloureuse. En fait, je me destinais à une carrière scientifique et j'ai suivi le programme de Spécial Maths au Collège Saint-Berthuin à Malonne. Cette formation menait le plus souvent à des carrières d'officier à l'école militaire ou d'ingénieur polytechnicien. Mais la rencontre fortuite, en rhétorique, avec un éminent professeur des FNDP à Namur m'a fait opter pour la philologie.

J'ai toujours essayé d'intégrer dans mes travaux une dimension de rigueur, d'approche quantitative. Dans ma thèse doctorale, je me suis passionné pour l'analyse du fonctionnement de la langue. Je voulais mieux comprendre les hommes grâce à l'utilisation de la langue et en utilisant une arme puissante : l'ordinateur. Ensuite je me suis retrouvé dans un job d'enseignement et j'ai adoré le contact avec les jeunes, le fait de communiquer et de contribuer à l'édification de ces jeunes. Je me remets constamment en question grâce à ce contact privilégié avec eux car ils m'offrent la joie de vivre et l'enthousiasme : des éléments capitaux de la vie d'un homme.

Quelles sont les qualités requises pour exercer ce métier ?

Il faut évidemment aimer l'enseignement, les étudiants et la matière que l'on donne. Ma langue maternelle est le néerlandais. Je suis né à Zele, en Flandre Orientale, et j'ai été élevé dans un milieu bilingue. A six ans, je lisais le journal dans les deux langues et je parlais un dialecte puis j'ai appris à l'école le « bon néerlandais ».

D'autres qualités requises sont la passion (celle de communiquer), un grand talent d'observateur pour comprendre le mode de fonctionnement des apprenants, etc. A cet égard j'ai suivi de nombreuses formations. La programmation neurolinguistique m'a ainsi permis de dresser la « carte du monde » de chaque apprenant avec lequel j'ai la chance de travailler. Je m'intéresse au développement de l'individu de manière générale et la langue en est un des aspects prépondérants.

Il importe également de privilégier l'authenticité : être vrai, patient, convaincu de l'importance de son travail et partager du plaisir, celui de mieux communiquer et de développer les relations humaines. Un enseignant qui ne joue qu'un rôle d'acteur est en quelque sorte « amputé » d'une dimension importante. N'oubliez pas que tout passe par le langage, absolument toutes les disciplines. Plus on connaît de moyens de communication typiquement humains et plus on « est homme », plus on apprécie la vie.

Enfin, il faut également posséder une connaissance parfaite de ce qu'on enseigne, à savoir de la langue. J'ai travaillé dans des conditions différentes, en petits groupes ou devant un auditoire de 400 personnes, ce que j'apprécie car vous devez alors gérer le public. C'est important.

Mais la technique ne suffit pas, vous devez posséder de la virtuosité et des talents d'artiste. L'enseignant est aussi en quelque sorte un alchimiste : il crée à tout moment un résultat vivifiant et utile à partir des « matières premières » disponibles. Il faut enfin donner aux étudiants de l'autonomie, les motiver à communiquer, etc. Et leur apprendre une langue permet tout cela. En ce qui concerne ma fonction de directeur de POLYAC, même si je ne m'y destinais pas au départ, j'ai pu utiliser les connaissances apprises au cours de mes études.

Les Fucam sont notamment des facultés de management, de gestion d'entreprise et j'y ai puisé divers éléments nécessaires pour devenir directeur d'une PME avec une vingtaine d'enseignants. Dans ce créneau, il faut être plus que comptable, fiscaliste ou « simple technicien », il faut être accueillant, écouter les gens, les conseiller et les soutenir, puis organiser les formations en intégrant tous ces éléments humains. L'autre facette de ce métier, qu'on le veuille ou pas, consiste à gérer une société et donc à garder un oeil sur la comptabilité, les ressources humaines, etc.

Evidemment, il faut aussi motiver ses troupes, veiller à leur formation permanente, développer les savoirs et savoirs-faire. Il ne faut pas négliger non plus les aspects « marketing » mais POLYAC reste à cet égard extrêmement traditionnel et social. Nous ne voulons pas nous inscrire dans une culture strictement commerciale. Nous avons la chance que les gens viennent vers nous et une de nos maîtres-valeurs est la générosité et le partage.

Soulignons par ailleurs que la rigueur et de la détermination sont toujours de mise: notre objectif est bien entendu aussi de nous donner les ressources financières suffisantes. L'important réside aussi dans un côté visionnaire. Il n'est pas souhaitable de rester figé dans des approches classiques et conventionnelles si elles ne répondent plus aux aspirations des hommes, ni à leurs besoins. Par exemple, nous sommes actifs dans le développement de l'e-learning, non au sens strict mais plus sous forme de « blended learning » ; donc nous combinons le présentiel et une approche à distance. Nous avons un réseau et nous communiquons énormément par le net. Donc nous suivons l'évolution de la société, de la technologie moderne et de nos apprenants.

En résumé, le directeur doit être compétent, organisateur, gestionnaire, savoir s'entourer de personnes qui gèrent l'aspect comptabilité et fiscalité mais aussi, j'insiste, il doit être visionnaire.

Quelles sont les difficultés du métier ?

C’est un métier extrêmement difficile car le public évolue énormément. Les enfants changent, les adolescents d’aujourd’hui sont très différents de ceux d’il y a dix ans ; les adultes sont confrontés à des défis nouveaux. Les enfants sont nés avec un écran d’ordinateur dans leur berceau, les ados parlent un langage « cyber » en rupture complète avec celui de leurs aînés et, pour les adultes, s’ajoute une nouvelle dimension : la mobilité et la presse professionnelle exacerbée.

Nous voulons privilégier l’humain, ne pas nous laisser emporter par une technologie rapide, à distance et désincarnée. Donc, nous restons plus que jamais partisans d’une approche humaniste focalisée sur les apprenants. C’est un défi quotidien mais il rend le métier absolument exaltant. Nous sommes des artisans de l’enseignement, fiers de l’être et espérant continuer à exercer ce métier passionnant avec compétence et détermination.

Malheureusement, nous devons aussi faire face à des formations tous azimuts, souvent fortement subventionnées, qui nous font – souvent durant un temps limité – une concurrence déloyale.

Quels sont les débouchés dans le secteur ?

Je vais aligner une série de lapalissades mais il est bon de les répéter: les langues sont actuellement indispensables dans tous les compartiments de la vie sociale et professionnelle. J’utilise donc une formule ramassée : « pas de langues, pas de job ; peu de langue, peu de job ou si vous voulez encore : mauvaise langue, mauvais job ».

La seule manière de tenir sa place dans ce monde globalisé consiste à connaître l’anglais, on ne peut le nier, mais tant que ce pays existera, le néerlandais restera incontournable car la Flandre et Bruxelles sont nos premiers partenaires commerciaux. Ensuite, viennent l’allemand, l’espagnol, l’italien, le roumain, etc. qui – dans cette région – sont moins demandés.

Aujourd’hui, je ne cherche même plus à convaincre les gens de l’utilité des langues car c’est une évidence. La bonne communication, rapide et précise, est le nerf de la guerre. Et attention, même si l’usage des langues n’est pas prioritaire aujourd’hui dans une entreprise, il peut le devenir demain et vous devez donc vous y préparer. Je vous conseille donc d’apprendre absolument l’anglais, de bien connaître le néerlandais et de vous tourner aussi vers les langues émergeantes, comme par exemple le chinois qui recueille un grand succès en Flandre.

Cependant, si on applique le principe d’économie (investissement minimum pour résultats maximum), commencez d’abord par l’anglais. Connaître deux langues étrangères me paraît actuellement une base indispensable pour trouver sa place dans cette société. Et surtout, ne vous limitez pas à ce qu’enseigne l’école, regardez le monde. Il est souhaitable que l’apprentissage des langues ne soit pas envisagé en termes simplement scolaires ou répressifs, il faut surtout comprendre leur utilité : nouer des contacts avec les autres cultures.

Avec cette finalité bien à l’esprit, vous pourrez oublier les contraintes et difficultés … et dans cette optique, l’apprentissage des langues étrangères devient une aventure passionnante et épanouissante. La seule issue pour notre région passera par les langues et non pas uniquement par l’intensification de tout ce qui est informatique et technique. Et il faut leur consacrer davantage de moyens. C’est indispensable.

Le monde politique devrait dès lors traduire ses déclarations d’intentions en actions concrètes sur le terrain. Tel est mon espoir !

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.