Marc Thiry,
Directeur de l’unité de recherche en biologie cellulaire et tissulaire à l'ULg

Interview réalisée en octobre 2014

Marc Thiry, Agrégé en sciences biologiques, Docteur en sciences, Professeur à l’Université de Liège, Directeur de l’unité de recherche en biologie cellulaire et tissulaire, Membre du GIGA-Neurosciences.

Qu’est-ce que la biologie ?

Il s’agit de toute l’étude des êtres vivants, tout simplement. Cela couvre de nombreuses disciplines parce que pour chaque groupe animal ou végétal, vous avez des spécialistes. Cela comprend aussi toutes les interactions entre ces êtres vivants mais aussi avec l’environnement qui les entoure.

Quel est le rôle du biologiste ?

Mieux connaître le fonctionnement de tous les êtres vivants, leur interaction avec l’environnement et utiliser toutes ces connaissances pour améliorer notre bien-être, tout en essayant de ne pas perturber la biodiversité, ce qui n’est pas toujours facile. Cependant, tout individu peut intervenir au niveau de son environnement, pas seulement le biologiste.

Quel a été votre parcours scolaire et professionnel ?

J’ai fait mes études secondaires à l’Athénée Royal de Liège 1 puis je me suis inscrit à l’Université de Liège, en biologie. J’ai eu la chance de pouvoir poursuivre mes études en réalisant un doctorat dans le domaine de l’étude des cellules, le dénominateur commun à tous les êtres vivants. J’ai obtenu un contrat en tant que chercheur FNRS[1]. J’ai fait de la recherche pure pendant une vingtaine d’années, tout en assurant certaines séances de travaux pratiques. Lorsque mon patron a quitté son poste à l’Université, j’ai postulé à sa succession.

Quels sont les éléments qui vous ont motivé à étudier la biologie et à exercer ce métier ?

J’ai vécu entouré de beaucoup d’animaux, que j’ai toujours adorés. Chez moi, il y avait des chats, des chiens et des poissons. J’avais l’occasion de me promener et d’observer la nature autour de moi. La nature et les sciences m’ont toujours attiré. A l’école secondaire, j’avais choisi une formation avec beaucoup de mathématiques en plus des sciences. C’est tout naturellement que je me suis orienté vers la biologie dans mes études supérieures. Cependant, à l’époque, je n’aurai jamais imaginé que je ferais de la recherche.

Pouvez-vous nous présenter vos différentes fonctions ?

L’enseignement ne représente qu’une partie du temps de travail d’un Professeur d’Université. Il y a les cours et leur préparation, la participation aux travaux pratiques, faire passer les examens, développer de nouveaux moyens pédagogiques pour faciliter la transition entre l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur, etc. A côté de cela, le Professeur d’Université a aussi toute une facette recherche. Je continue la formation et l’encadrement des étudiants doctorants qui effectuent leurs propres recherches, comme un superviseur qui guide et donne des conseils. Cela m’oblige à suivre la littérature dans les domaines qu’ils explorent. Je dois également introduire des nouveaux projets de recherche et trouver l’argent nécessaire à leur financement. Les recherches nécessitent un matériel à la pointe de la technologie. Il me faut donc trouver des fonds de financement pour la recherche en elle-même mais également pour l’achat de tous les moyens techniques qui permettent de la développer. Je suis un gestionnaire financier mais aussi un gestionnaire de personnel. Je gère une équipe puisque différentes personnes travaillent dans mon laboratoire.

Un chercheur a également pour mission de diffuser ses recherches lors d’interviews, de congrès où les spécialistes d’un même secteur se partagent leurs résultats. Un chercheur rédige des articles scientifiques et de diffusion, des présentations qui peuvent aller de la plus pointue à la plus simplifiée. Enfin, un Professeur d’Université a un rôle citoyen à jouer. C’est lié au fonctionnement de notre institution. Il y a toute une série de commissions auxquelles nous sommes amenés à participer, pour représenter l’Université ou la Faculté des sciences dans différentes institutions. Par exemple, il y a des commissions pour attribuer les bourses aux chercheurs, qui sont chargées d’analyser la qualité de leurs projets. Tout cela prend énormément de temps. L’aspect administratif lié à l’institution universitaire n’est pas négligeable non plus, étant donné que je n’ai plus de secrétaire. Il faut être présent à de nombreuses réunions (conseils de facultés, conseils de départements, etc.) mais aussi préparer les dossiers qui vont y être abordés, amener des idées. En dehors des deux piliers enseignement et recherche, il y a ce troisième pilier important, cet aspect citoyenneté qui prend de plus en plus d’ampleur avec l’évolution dans la carrière.

Combien de chercheurs, de techniciens de laboratoire et d’étudiants encadrez-vous ?

A l’heure actuelle, j’ai une petite équipe de sept personnes : des assistants qui m’aident dans ma recherche et/ou dans mon enseignement et une technicienne de laboratoire qui m’assiste dans le cadre de mes recherches. Tous les autres sont des doctorants, qui se renouvellent constamment. Nous essayons d’en stabiliser certains mais ce n’est pas évident, il faut des années pour parvenir à stabiliser un chercheur au sein d’un groupe.

Pour l’enseignement, il y a beaucoup de personnel à gérer. Pour vous donner un exemple concret : je donne un cours en première année de bachelier en Faculté des sciences, où il y a environ 300 étudiants. Rien que pour faire fonctionner ce seul cours, j’ai 30 personnes à gérer. En plus du cours théorique ex cathedra, il y a toute la gestion des séances de travaux pratiques. Il y a du personnel technique (les techniciens de laboratoire) mais aussi des encadrants qui viennent aider les étudiants pour leurs premières manipulations. J’organise également des séances d’aide à l’étude qui permettent aux étudiants de travailler la matière en petits groupes. Ces sessions facilitent la transition entre l’enseignement secondaire et l’enseignement universitaire et éveillent les étudiants à la curiosité et au questionnement scientifique. Il ne suffit pas d’étudier la matière par cœur, il faut se poser des bonnes questions, décomposer la matière pour pouvoir ensuite la reconstruire. Quand on comprend comment les choses fonctionnent, on les retient plus facilement et cela nécessite moins de mémorisation pure.

Quel est le sujet de vos recherches ?

Mes recherches portent sur la biologie cellulaire. J’essaie de comprendre comment les cellules normales fonctionnent, car il y a encore beaucoup de choses qu’on ignore à ce sujet. Je m’intéresse plus particulièrement à l’intérieur des cellules dans un grand compartiment peu connu qui s’appelle le noyau. Dans les cellules qui en possèdent, et qui sont appelées eucaryotes, tout le génome (leurs informations génétiques) se trouve dans le noyau. Mais on ignore comment il fonctionne dans une cellule dite normale. J’essaie de comprendre comment fonctionne le noyau, s’il se compose de compartiments particuliers et comment ils interagissent entre eux. Le fait de comprendre comment fonctionnent les cellules normales permet de comprendre, dans le cas de maladies, pourquoi elles dysfonctionnent.

Collaborez-vous avec d’autres chercheurs ?

Oui, c’est indispensable. Il y a tellement de techniques qui ont été développées ces dernières années qu’on ne peut pas être spécialiste de tout. Quand on a besoin d’une technique spécialisée dans un secteur, on s’adresse généralement à la personne la plus compétente. Ces collaborations sont extrêmement constructives, les données sont complémentaires et cela permet d’amener de meilleurs résultats dans les différents secteurs de recherche. Cette collaboration est internationale, car vous ne trouvez pas des spécialistes de tous les secteurs au sein d’une seule Université ou même d’un seul pays. Je travaille fréquemment avec des équipes européennes mais aussi américaines. Les contacts et les rencontres sont favorisés lors des congrès internationaux. C’est donc essentiel d’y participer.

Collaborez-vous avec le monde de l’entreprise et la recherche appliquée ?

Cela demande énormément de temps pour développer ces collaborations et je n’en ai pas eu beaucoup l’occasion. Il y a pour l’instant un projet qui se dessine. Nous ne sommes pas encore certains d’avoir le financement pour le faire. Avec le soutien éventuel de la Région Wallonne et d’un financement européen, nous aimerions développer des substances permettant de contrôler le développement de certains cancers de la peau.

Qu’est-ce que le GIGA et quel y est votre rôle ?

Le GIGA (Groupe Interdisciplinaire de Génoprotéomique Appliquée) est un centre de recherche d’excellence à Liège. Il regroupe une série de chercheurs travaillant dans le secteur de la recherche humaine, plus particulièrement dans le domaine génomique[2]. Pas mal d’équipes y travaillent dans les secteurs de la médecine et de la santé, mais il y a également des scientifiques provenant des facultés de médecine vétérinaire et des sciences. J’en fais partie en tant qu’unité de recherche. J’ai été approché principalement pour mes connaissances en microscopie électronique et en biologie cellulaire. C’est un centre très performant qui facilite les collaborations et permet d’apprendre plein de choses. C’est un domaine d’étude très vaste, qui réunit plus de 300 chercheurs. Le GIGA comporte 7 secteurs, je suis dans le secteur des neurosciences car, en plus de mes recherches sur le noyau de la cellule, je travaille également sur les problèmes de l’audition, la surdité. J’essaie de comprendre comment l’oreille fonctionne et comment elle se met en place au niveau cellulaire au cours de son développement. C’est de la recherche fondamentale qui pourra avoir des applications pratiques pour aider à trouver des solutions au problème de surdité, très important dans notre société actuelle.

Pouvez-vous décrire une journée type ?

Je n’ai pas deux journées les mêmes sur la semaine. Dans le premier quadrimestre de l’année académique, je me consacre principalement à l’enseignement, je donne cours tous les jours. J’ai concentré tous mes cours sur le premier quadrimestre afin de libérer le second quadrimestre pour mes recherches. En dehors des heures de cours, je me consacre à tout ce qui est citoyenneté, gestion administrative, financière et gestion du personnel et des doctorants. Dès que j’ai un peu de temps, je m’instruis, j’écris des projets et des articles, je participe à des commissions pour y soumettre des idées. En général, je commence ma journée en lisant mes mails. Je reçois entre 50 et 60 mails par jour : questions posées par les étudiants, demandes d’informations provenant de collègues, dossiers de demande de passerelles vers les masters en biologie, etc.

Quels sont vos horaires de travail ?

J’arrive à mon bureau à 7h30 du matin et je repars généralement vers 17h30. Quand je rentre à la maison, il m’arrive très fréquemment de travailler encore. Cela me fait de très grosses journées. Il est rare que je ne travaille pas le week-end.

Etes-vous régulièrement amené à vous déplacer à l’étranger ?

Oui, beaucoup. Les congrès internationaux sont rarement organisés en Belgique ! Cela permet de voyager un peu. J’ai des équipes avec lesquelles je collabore fréquemment et je me déplace parfois quelques jours pour discuter avec eux sur place.

Quels sont les aspects positifs de votre métier ?

J’ai un métier formidable, extrêmement diversifié, qui se renouvelle constamment. Je m’instruis en permanence. Quand vous faites de la recherche, vous faites avancer vos connaissances par vos propres résultats mais aussi par la lecture de la littérature spécialisée de votre domaine. En tant qu’enseignants, nous apprenons aussi énormément de choses car nous sommes parfois amenés à enseigner d’autres matières que notre spécialité. Pour moi, un bon enseignant doit maîtriser totalement la matière qu’il enseigne. Cela demande de s’instruire et d’améliorer ses cours par de nouvelles techniques qui viennent d’être développées, par de nouveaux résultats qui viennent d’être apportés, etc. C’est très enrichissant. En fait, je continue des études toute ma vie.

Et les aspects les plus négatifs ?

C’est un métier prenant, passionnant, qui parfois nous entraîne trop, au détriment de la vie privée et familiale. Il faut pouvoir s’en détacher. J’aime passer mes vacances à la montagne pour être certain que personne ne vienne me déranger et je reste en famille, avec mon épouse et nos enfants. La vie à l’Université est très stressante et usante à la longue, on est constamment sous tension.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

La première qualité, que doit posséder tout scientifique, c’est la rigueur. Il faut être prudent dans ses conclusions, ne pas aller trop vite, ne pas donner trop de valeur à ce qu’on va apporter avant d’avoir rassemblé toutes les certitudes et toutes les confirmations. Il faut avoir l’esprit ouvert, savoir écouter et se remettre en question. Il faut parfois accepter de se tromper et reconnaître avoir mal interprété les données, toute hypothèse peut être remise en question par de nouvelles découvertes. Il faut être curieux. C’est la curiosité qui nous donne envie de vouloir en savoir toujours plus. Il faut savoir s’adapter, être flexible, aller voir ce qui se fait ailleurs. Il faut également des connaissances en langues, surtout en anglais. Tous les échanges internationaux et toute la littérature scientifique sont en anglais, il y a donc un bagage linguistique à maîtriser pour pouvoir communiquer et apprendre.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans ce métier ?

La biologie est un domaine tellement vaste que je l’interrogerais pour savoir quels domaines de la biologie l’intéressent plus particulièrement, afin de l’aider et le conseiller pour développer cet intérêt. Les jeunes qui étudient la biologie dans l’enseignement secondaire ne se rendent pas compte à quel point le domaine est vaste. Au niveau de sa formation, je lui conseillerais de prendre les sciences fortes, mais aussi beaucoup de mathématiques. Mais il ne faut pas s’intéresser qu’aux sciences, c’est important d’avoir aussi une bonne base générale. Pour moi, la biologie est une vraie passion. Quand on est passionné et qu’on s’investit, on ne considère plus son métier comme un travail, ça devient un plaisir.

Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?

Je vais continuer l’enseignement, c’est un domaine très dynamique, le contenu des cours doit être mis à jour sans cesse. Je vais également faire avancer mes recherches, le plus loin possible, et former des futurs chercheurs doctorants. Une fois qu’ils sont formés, ils deviennent chercheurs qualifiés. Ils peuvent alors essaier de continuer leurs recherches à l’Université, ce qui n’est pas évident car il y a peu d’élus ; mais peuvent aussi trouver leur place dans le secteur privé et la recherche appliquée.

 

[1] Fonds National de la Recherche Scientifique Belge, aujourd’hui connu sous le nom de F.R.S. – F.N.R.S. : Fonds de la Recherche Scientifique.

[2] Le génome est l'ensemble du matériel génétique d'un individu ou d'une espèce codé dans son acide désoxyribonucléique (ADN) - à l'exception de certains virus dont le génome est porté par des molécules d'acide ribonucléique (ARN).

 
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