Marie F. Bodson,
Professeure de langues classiques à l’Athénée Royal Charles Rogier

Interview réalisée en novembre 2018

Comment présentez-vous les langues classiques à vos élèves ?

Mon rôle consiste à leur faire découvrir le latin, dès la première année du secondaire, à travers des mots et expressions utilisés couramment en français. Le français est une langue romane qui provient du latin, tout comme l’espagnol, l’italien, le roumain et le portugais. Le lien est évident : on retrouve des mots latins dans la racine de nombreux mots français. Les langues germaniques (anglais, néerlandais et allemand) sont aussi concernées, puisque, comme le latin et le grec, elles proviennent d’une langue indo-européenne commune. Les deux plus grandes motivations d’enseigner le latin sont l’étymologie (science de l’origine des mots) et l’orthographe. L’inspection insiste très fortement sur ces deux points. En première et deuxième années, le cours de latin s’intitule d’ailleurs « activité complémentaire du cours de français ». En plus de l’enseignement des mots et des phrases en latin, j’effectue de manière constante des liens avec l’étymologie, les dérivés, l’orthographe et l’expression française. L’étude du latin est un approfondissement et un enrichissement du cours de langue maternelle française.

Aujourd’hui, vous enseignez uniquement le latin, mais par le passé vous avez également donné des cours de grec ancien ...

Oui, je l’ai enseigné pendant de nombreuses années. Auparavant, l’option latin-grec était obligatoire pour les étudiants qui se destinaient à des études de médecine ou de pharmacie. Les temps ont bien changé ! Ce n’est plus le cas actuellement, il faut passer plutôt par un cursus scientifique. Mais il est évident que la majorité des termes utilisés en médecine provient du grec. Ce qui est passionnant, c’est que, grâce à l’étude du monde gréco-romain, on peut voyager dans tout le monde antique ... c’est très vaste, très riche. Comme nos classes présentent une grande diversité culturelle avec de jeunes étrangers arrivés en Belgique depuis quelques années, il est très intéressant de pouvoir parcourir les cartes géographiques utilisées lors des leçons et de découvrir avec eux leur pays d’origine concerné, de près ou de loin, par cette histoire ancienne. Ainsi, avec Alexandre le Grand, nous nous rendons jusqu’ aux portes de l’Inde. Avec des momies celtes découvertes dans le désert du Taklamakan, on se retrouve en Chine. Grâce à l’espagnol et au portugais parlés dans certains pays d’Amérique « latine », nous franchissons le grand océan Atlantique. De la Grande Histoire, on passe donc tout le temps à la « petite histoire », sans oublier la mythologie que nos jeunes apprécient beaucoup. On peut rendre nos cours très concrets, très humains. Il y a deux mille ans, les gens pensaient et vivaient comme nous, l’électronique en moins. Ils ressentaient les mêmes joies, les mêmes peines, les mêmes souffrances et se posaient les mêmes questions. Chaque année, dans le cadre de la journée « portes ouvertes », j’approfondis un thème particulier. Je réalise, à l’issue des longues recherches, un petit catalogue de données et de photos et je demande aux élèves de réaliser un objet sur base de ce document. Ils peuvent utiliser le bois, le papier, le carton, la pâte à sel, l’argile. Ils conçoivent personnellement un objet appartenant à une période historique particulière : préhistorique, romaine, gallo-romaine, mérovingienne. Les objets sont présentés durant la journée « portes ouvertes » pour faire comprendre aux futurs élèves en visite avec leurs parents que le cours de latin est non seulement un cours de langue avec toutes ses rigueurs grammaticales, mais aussi un extraordinaire passeport vers la culture et l’ouverture sur le monde. Cette année, nous travaillons sur le thème : « Imazighen, Hommes libres in Africa Romana », pour faire découvrir l’univers des Berbères à qui les Romains donnaient le nom de « Numides » ou de « Maures ». Apulée, avocat et auteur de langue latine dont nous lisons en partie les « Métamorphoses » en troisième année, était précisément d’origine berbère.

Quel est votre parcours scolaire et professionnel ?

J’ai commencé le latin en première année d’humanités - je vivais alors en Afrique- et j’ai été d’emblée passionnée. À l’âge de quinze-seize ans, je m’intéressais aussi à l’astrophysique, mais j’étais plus littéraire que scientifique. Ma passion des langues classiques s’est poursuivie durant mes études à l’Université et jusqu’à aujourd’hui. C’est quelque chose que je remarque aussi chez mes jeunes confrères : les classiques sont des gens curieux, qui aiment fondamentalement ce qu’ils font. En début de carrière, à la sortie de mes études en 1983, j’ai connu le parcours du combattant. Il y avait trop de professeurs de latin et pas assez de postes. Beaucoup de mes condisciples de l’Université se sont réorientés, par exemple en travaillant dans des banques. Pour ma part, pendant quelques mois, j’ai vendu du double-vitrage en porte-à-porte, j’ai fait de la télévente, j’ai aussi travaillé comme employée dans une clinique et comme éducatrice dans différentes écoles. Ensuite, j’ai heureusement été rappelée pour donner cours de latin et de grec. L’an prochain, j’aurai 36 ans d’ancienneté. J’ai commencé par beaucoup de contrats différents, notamment des remplacements, majoritairement pour le réseau de la Communauté française (aujourd’hui Fédération Wallonie-Bruxelles). Je travaille aujourd’hui à l’Athénée Royal Charles Rogier (Liège 1), où j’avais déjà été engagée pour plusieurs contrats temporaires à partir de 1994. J’ai été nommée en 2002, à l’âge de 41 ans, à l’Athénée de Chênée et j’ai demandé à revenir définitivement à Liège 1 en septembre 2002 grâce à un changement d’affectation.

Vos études vous ont elles bien préparée pour exercer votre profession ?

Les études classiques que j’ai suivies à l’Université duraient à l’époque quatre années, maintenant elles durent cinq ans. J’ai gardé des souvenirs magnifiques de mes cours et de mes professeurs et j’en suis sortie avec un beau bagage intellectuel. Cependant, au niveau de l’agrégation, nous effectuions nettement moins d’heures de cours pratiques que ce que l’on exige actuellement. En matière de pédagogie, il me semble que j’ai principalement appris le métier d’enseignante sur le terrain.

Quelle pédagogie adoptez-vous dans vos cours ?

Quand j’ai commencé ma carrière, c’était le début de l’enseignement rénové. Il y avait deux heures de latin obligatoires par semaine, avec la possibilité de suivre quatre heures pour ceux qui le choisissaient. La pédagogie était très différente de ce que j’avais moi-même connu en tant qu’élève. Bien plus tard, ma propre fille a suivi l’enseignement Freinet à l’école du Laveu et j’ai admiré cette pédagogie active axée sur des réalisations par les élèves en rapport avec un thème. Je m’en suis inspirée dans ce que je mets en place notamment pour les journées « portes ouvertes ». L’enseignement par compétences est ensuite venu s’installer de façon plus générale et officielle, rejoignant cette vision que j’avais déjà en abordant mes cours : ouverture à ce qui est contemporain et concret, liens entre le latin, le français et tous les autres cours (interdisciplinarité). Aujourd’hui, pour justifier le cours de latin, outre l’aspect dérivations/étymologie/orthographe/expression française, on doit faire constamment le lien entre l’Antiquité et ce qui est actuel. Quand on étudie un texte, il est intéressant de pouvoir l’illustrer par des œuvres d’art de toutes époques, proposées aux élèves ou recherchées par les élèves eux-mêmes. Par exemple, quand j’ai donné en troisième année un texte de Cicéron extrait des « Tusculanes » concernant l’épée de Damoclès, nous l’avons comparé avec deux tableaux, l’un de R. WESTALL, l’autre de F. AUVRAY, pour en dégager les similitudes et les différences, en citant les mots latins précis accompagnés de leur traduction. On peut aussi faire référence à des chansons contemporaines ou plus anciennes, des musiques, des poésies, des sculptures, des films, des objets de musées, des ouvrages, etc. Par exemple, en lisant le livre de Marcel OTTE « À l’aube spirituelle de l’humanité », on apprend que les animaux peints dans les grottes « incarnent le monde mythologique des chasseurs ». On comprend dès lors pourquoi, dès le début des mythologies grecques et romaines, pour ne citer que celles-là, on retrouve cette symbolique des animaux comme, par exemple, la louve romaine allaitant Romulus et Rémus ou l’homme-bison qui devient le Minotaure en Crète. J’ai proposé à mes élèves de chercher des images de ces mêmes animaux apparaissant dans les publicités modernes : lion, loup, serpent, taureau, vache, ours, biche, cerf, poisson, chouette, hibou, oiseau, mammouth, renard, etc. On a pu ainsi établir des liens symboliques entre les chevaux apparaissant dans les grottes de Lascaux et ceux qui se retrouvent dans les récits mythologiques égyptiens, celtes, romains, grecs ... pour aboutir au logotype d’une voiture tout aussi mythique : la Ford Mustang apparue en 1964.

Je tiens à préciser que tout ce qui se fait dans le cadre des journées « portes ouvertes » est un supplément au cours de latin ; celui-ci est composé de leçons structurées qui comprennent différentes parties : analyse de texte, liste de vocabulaire, grammaire progressive, exercices variés, tâches complexes, partie culturelle et/ou historique illustrées par des extraits de vidéos choisis en rapport étroit avec le texte vu en classe. Les mots du vocabulaire sont regroupés en fonction de leur catégorie grammaticale : noms, adjectifs, pronoms, déterminants, adverbes, prépositions, conjonctions de coordination et de subordination, verbes réguliers et irréguliers. Au niveau du vocabulaire, on insiste constamment sur les dérivés. Les élèves doivent apprendre à traduire correctement les phrases latines ou grecques, à comprendre leur sens précis, à s’exprimer dans un français correct, à ne pas faire des fautes d’orthographe et à veiller à présenter leurs travaux avec le plus grand soin possible. Le tableau interactif vient dynamiser cet apprentissage à tous moments et permet, quand cela est judicieux et pertinent, d’effectuer une analyse approfondie d’illustrations ayant un lien direct et étroit avec les mots rencontrés dans les leçons. Lorsque, dans la courte vidéo reprenant le récit de la prise de Troie par les Grecs grâce à la ruse du célèbre cheval en bois, nous voyons et entendons crépiter les flammes de l’incendie qui détruira la ville, je demande à mes élèves d’associer à ces différents éléments les termes latins rencontrés dans leur toute première leçon : flammae, incendunt, obsident, terrent, Graeci, dolum, equum ligneum, etc. Il s’agit ici de développer chez les élèves l’esprit d’analyse et d’observation. Je constate que leur mémoire visuelle fait souvent défaut, sans doute parce qu’ils sont bombardés d’images avec la télévision, les jeux, les ordinateurs, les tablettes et les smartphones et qu’ils ont l’habitude de faire du « zapping » intempestif.

Travaillez-vous seule ou en équipe ? Collaborez-vous avec d’autres enseignants ?

Notre préfète a regroupé nos locaux par discipline, ce qui facilite davantage la communication. Par exemple, pour la troisième année, je me suis mise au diapason de mes collègues qui imposent l’étude du cahier de vocabulaire latin, même si je dois parfois adapter ces exigences avec ma propre façon de donner cours. En gardant une certaine liberté, nous échangeons des idées, des textes, des tableaux d’évaluation, des méthodes de travail. Il y a aussi une interdisciplinarité avec les cours de français, d’histoire, parfois de mathématiques, de sciences et de géographie (exemple très concret : l’éruption du Vésuve).

Combien d’étudiants encadrez-vous ? Avez-vous parfois des stagiaires enseignants en formation dans votre classe ?

Cette année, j’ai deux classes de première année (24 et 26 élèves), deux classes de deuxième année (25 et 13 élèves) et une classe de troisième année (24 élèves). J’ai eu à plusieurs reprises des stagiaires en formation ces dernières années. Je trouve cela magnifique, ils m’apportent beaucoup. J’aime leur jeunesse, leur fraîcheur, leur spontanéité et leurs façons d’aborder les leçons. Nous partageons une même passion, un même désir de bien faire. Ils sont travailleurs et méticuleux. Il faut être conscient que cela entraîne aussi plus de travail pour l’enseignant qui corrige toutes leurs préparations et leur suggère des améliorations.

Quels sont vos horaires de travail ? Enseigner dans l’enseignement secondaire nécessite-t-il beaucoup de travail à domicile ?

Je donne actuellement 20 heures de cours par semaine (20 périodes de 50 minutes). Pendant de nombreuses années, j’en donnais 24. Mais le travail de l’enseignant ne se borne pas à cela. Même avec mon ancienneté, je travaille beaucoup en dehors des heures de cours. J’ai dernièrement consacré la plupart de mes congés de Toussaint au remaniement de tous mes cours, notamment pour donner suite à une demande de notre préfète concernant un changement de police de caractère (afin de faciliter la lecture). Les préparations, remaniements et corrections nous demandent des heures de travail à domicile. Les enseignants travaillent aussi le weekend et pendant les congés scolaires. En ce qui me concerne, j’ai travaillé tout le mois de juillet sur mon nouveau cours de troisième année, mon dossier de journée « portes ouvertes » et mon cahier de matières vues dans lequel nous devons faire apparaître les leçons de l’année scolaire à venir. Toutes disciplines confondues, mes collègues et moi-même partageons également le constat que nos choix de lecture personnels sont le plus souvent influencés par nos cours et par ce que nous pourrions partager avec nos élèves.

Quels sont les aspects positifs et négatifs de votre métier ?

S’occuper de jeunes est une des plus belles expériences qui soient. S’enrichir soi-même perpétuellement et transmettre ce qui peut nourrir l’âme est un privilège. Malgré ce que nous impose l’inspection, nous avons l’opportunité de laisser libre cours à notre esprit créatif ; on peut toujours enseigner selon sa personnalité tout en respectant le programme et ses exigences. C’est très épanouissant. Les congés scolaires sont aussi très précieux si l’on a des enfants en âge de scolarité. On est en vacances en même temps qu’eux.

Pour le côté négatif, nous sommes parfois confrontés à des enfants qui ne veulent pas travailler et font obstruction. Ils bavardent ou empêchent le déroulement normal du cours. C’est épuisant et pas du tout valorisant. Les notes et punitions ne fonctionnant pas toujours, la direction de l’école est contrainte, dans ce cas, de convoquer les parents pour essayer de mettre un terme à ces comportements perturbateurs.

Quelles qualités faut-il posséder pour exercer ce métier ?

Il faut se remettre en question tout le temps. Mes élèves ont toujours les mêmes tranches âge tandis que moi je deviens chaque année plus âgée ! Je dois être capable de voir les choses avec leur regard et leur point de vue. Il faut aussi rester exigeant, ouvert, patient et avoir beaucoup d’humour, ce qui me manque parfois, faute de recul suffisant. Il faut avoir envie d’apprendre de nos élèves autant qu’ils apprennent de nous. Il faut faire passer l’humain avant tout, être capable de s’arrêter et d’écouter les élèves quand quelque chose ne se passe pas bien dans un cours. Il faut être créatif, varier la façon dont on aborde les choses. Il faut également canaliser sans cesse l’attention des élèves, les intéresser, les motiver et être disponible. Si l'on ne possède pas tous les éléments de réponse à une question posée, il faut être capable de l’admettre et de faire des recherches complémentaires. Si l’on se trompe, il faut aussi l’assumer et corriger ses erreurs. Enfin, il faut rester curieux toute sa vie et développer cette curiosité chez les jeunes.

Quel conseil donnez-vous aux jeunes qui souhaitent se lancer dans ce métier ?

Quand j’accueille des stagiaires dans mes classes, je les encourage beaucoup et m’assure d’être très disponible pour eux. Les études classiques sont très difficiles et exigeantes, il faut s’accrocher ! Je leur dis aussi que c’est splendide de pouvoir transmettre leur passion à de jeunes élèves. Il n’y a pas que des élèves difficiles qui ne veulent pas étudier et qui posent problème, on rencontre aussi des élèves extrêmement intéressés et qui excellent dans nos cours, à la recherche constante de sens, de profondeur, d’esprit critique et d’analyse.

Cependant, avec les réformes du pacte d’excellence à venir et les réductions d’heures de latin hebdomadaires prévues dans les différents scénarios proposés, on ne sait pas vers quoi on se dirige. On ignore si nos jeunes collègues, au cours de leur carrière, pourront vivre uniquement de leur métier de professeur de langues anciennes. Nous sommes donc extrêmement inquiets ...

Le mot de la fin ?

Quand l’enseignant est passionné, les jeunes le ressentent et vivent le même enthousiasme, la même aventure. Les cours de latin et de grec sont une invitation au voyage dans le temps et dans l’espace. Depuis la préhistoire, les peuples ont marché, migré, se sont mélangés et sans doute unis. On comprend dès lors que le racisme n’a pas de raison d’être. Grâce à l’étude de ces langues anciennes, on peut aborder tous les domaines humains : philosophie, art oratoire, théâtre, poésie, style épistolaire, histoire, sciences, religion, mathématiques, musique, etc. En « donnant » son cours, le professeur est ainsi, à tout moment, dans une démarche de « don ». De leur côté, les élèves sont censés le recevoir ... avec toute une gamme, une palette possible de réactions selon leur motivation, leur état d’esprit, leur énergie. C’est un métier de partage sans cesse renouvelé, avec ses doutes et ses victoires ... à refaire, dans des conditions identiques, je choisirais le même.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.