Martinée Delrée, Clown à l'hôpital

Interview réalisée en janvier 2004

Médecin de formation, Martinée est aujourd'hui coordinatrice de l'animation des enfants malades des Cliniques Saint-Luc.

En quoi consiste l'animation en pédiatrie ?

Nous proposons aux enfants hospitalisés de participer à des activités diverses: ateliers de pâte à sel, de peinture, de cuisine, de fabrication de jeux en bois, de jeux. Nous mettons à leur disposition des salles de jeux, des jouets, des livres, des cassettes vidéo, du matériel de bricolage. Nous fêtons les anniversaires, Carnaval, Pâques, Noël, la fête de la musique, etc.

L'animation prend également en charge l'accueil des parents qui sont de plus en plus présents à l'hôpital. Cela leur permet de participer aux jeux et de retrouver un contact normal avec leur enfant. Ils réalisent alors que leur enfant est encore capable de faire quelque chose et n'est pas seulement un être malade. Par la même occasion, ils retrouvent le plaisir de jouer ensemble.

Notre unité s'occupe uniquement de l'animation et pas du tout des soins, même si nous travaillons en étroite collaboration avec le personnel soignant pour ne pas faire de faux-pas. Ici, les clowns n'interviennent jamais lors des soins. Nous travaillons aussi avec les associations de parents qui nous offrent du matériel, soutiennent parfois les clowns. Un projet appelé "Accueil des frères et des s'urs" a été mis sur pied: une fois par semaine, les enfants hospitalisés peuvent participer à une activité avec leurs frères et s'urs dans un local mis à leur disposition.

Quelle est votre fonction ?

Je travaille à mi-temps aux Cliniques Saint-Luc afin de coordonner l'animation dans le service de pédiatrie. L'animation, c'est tout ce qui permet à l'enfant de continuer son travail d'enfant: jouer, créer, imaginer. Dans notre unité, cinq animatrices sont engagées à mi-temps par l'hôpital pour s'occuper des enfants. Elles sont assistées par des bénévoles et des artistes (rémunérés en partie par des associations de parents). Ceux-ci sont conteurs, clowns, musiciens. D'autres viennent simplement pour faire la lecture aux enfants.

Mon rôle est de coordonner le travail de ces divers intervenants (auxquels viennent s'ajouter des associations de parents): mettre en route les projets, motiver les intervenants, bien répartir les actions, conseiller les associations, tenir compte des remarques des infirmières et des médecins. Je fais également le clown un jour par semaine.

Quels sont vos parcours scolaire et professionnel ?

Mon parcours est un peu particulier: j'ai étudié la médecine tout en réalisant que je voulais plutôt être comédienne et travailler dans les arts du spectacle. J'ai donc, en même temps, beaucoup étudié le chant, la danse, le théâtre "commedia del arte". Au terme de mes études de médecine, j'ai organisé des spectacles avec mon mari, également comédien.

C'est en rencontrant Paolo Doss que j'ai commencé à faire le clown pour des enfants hospitalisés. Nous avions une expérience dans le spectacle, nous avions fait les clowns pour les enfants, et j'avais une connaissance du monde médical. Nous nous sommes dit que, même si nous n'avions pas de formation précise pour amuser les enfants malades, nous étions en possession de tas d'éléments pour le faire. Nous voulions apporter une énergie supplémentaire à l'hôpital, une bouffée d'oxygène extérieure. Nous venions à deux, soit avec Paolo, soit avec mon mari, une fois par semaine.

Rapidement, nous avons réalisé qu'il était très difficile de travailler sans avoir de renseignements sur les enfants et nous avons commencé à prendre plus de contacts avec le personnel soignant. Au début, nous étions bénévoles. Par la suite, nous avons reçu un défraiement pendant quelques années. Un jour, la coordinatrice de l'animation en pédiatrie est partie et j'ai postulé. J'ai été engagée, mais je continue à faire le clown.

Pourquoi les clowns travaillent-ils toujours à deux ?

Cela permet à l'enfant de choisir à quel clown il va s'identifier. C'est un des rares moments où un enfant hospitalisé peut exprimer une opinion, faire un choix. Il est également plus facile d'improviser ce genre de spectacle à deux: si l'un n'a plus d'idée, l'autre prendra le relais.

Et quand un enfant que l'on connaît bien vient à mourir, nous nous aidons à supporter la douleur.

Comment un spectacle de clown se passe-t-?

Nous enfilons une salopette multicolore, une perruque bariolée et l'indispensable nez rouge et nous nous rendons dans les chambres. Parfois le contact n'a pas lieu ou, s'ils sont petits, les enfants peuvent avoir peur. Nous réalisons rapidement si l'enfant accroche ou s'il veut rester seul, continuer à regarder la télé, par exemple.

Il se peut que l'enfant n'ait pas envie de participer mais ait simplement envie d'être spectateur. Nous jouons alors juste notre saynète, sans lui demander de participer. Mais la plupart du temps, il s'adapte très vite à notre présence. Il faut pouvoir palper l'ambiance et ce n'est pas facile.

Quelles sont les compétences et qualités nécessaires ?

Il faut être en mesure de véhiculer des émotions et surtout bien maîtriser l'essence même du clown : déceler le côté dérisoire et comique de chaque situation, la regarder d'une manière différente. Si je dis à mon collègue qu'il faut nettoyer à l'eau, il va décrocher le téléphone en disant "Allô, Allô !". Si je veux prendre une photo en disant qu'il faut bien cadrer la photo, mon collègue prend un cadre et le met devant le visage de l'enfant. Pouvoir répondre du tac au tac et réagir de façon quasi simultanée. Il faut avoir d'autres cordes à son arc: être un peu musicien ou jongleur...

Mais il s'agit plus d'un état d'esprit que de connaissances réelles. Un clown maladroit pourra, par ses bêtises, mettre l'enfant diminué par la maladie, en valeur : l'enfant fera le tour à la place du clown et s'en sentira tout fier.

Comment gérez-vous cela au quotidien ?

C'est difficile, il faut rester prudent, pouvoir vivre le moment présent et être heureux quand ça marche. Ne pas s'en vouloir si l'enfant n'accroche pas. Lorsque des enfants meurent, nous travaillons ce deuil en équipe, nous en parlons, nous nous soutenons. Il y a des moments où nous pouvons laisser libre court à nos émotions.

Qu'est ce que cela vous apporte ?

Une grande force et l'essentiel de la vie: ne pas s'en faire pour des choses qui n'en valent pas la peine. Pourquoi être agressif alors que des gens luttent et s'entraident, alors que des petits loups se battent pour survivre.

Quel est votre meilleur souvenir ?

Au tout début, quand nous avons commencé nos spectacles de clown à Saint-Luc, nous nous faisions les plus discrets et petits possible pour ne pas gêner le personnel hospitalier. Aujourd'hui, quand nous croisons les médecins, ils restent pour voir le spectacle.

Je me souviens d'un enfant qui avait un problème à l'œil. Le personnel soignant nous avait demandé de ne pas en parler, mais quand nous sommes entrés dans la chambre, nous n'avons pas pu nous empêcher de dire: "Oh le pirate!" et nous avons eu droit à un sourire jusqu'aux oreilles.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.