Maryam,
Infirmière dans un service spécialisé dans le traitement des assuétudes

Interview réalisée en janvier 2019

Pourriez-vous retracer brièvement votre parcours scolaire ?

J’ai fait mes secondaires générales. Ensuite, j’ai fait mes études supérieures en tant qu’infirmière puis, directement, j’ai fait la spécialisation en santé mentale et psychiatrie. En secondaire, j’étais dans une option sciences-math, j’étais donc déjà dans un parcours scientifique.

Pourquoi avoir choisi le métier d’infirmière et le secteur psychiatrique en particulier ? 

Au départ, j’hésitais entre assistante sociale et infirmière. Au final, je me suis orientée vers infirmière parce que je voulais être active, ne pas être assise derrière un bureau. J’avais besoin d’aider les autres, d’être proche des personnes et de leur donner une part de moi-même.

Ensuite, dans le choix de la spécialisation, j’ai aussi hésité entre les soins intensifs (SIAMU) et la psychiatrie parce que ce sont deux services que j’avais vraiment bien aimés lors de mes stages. Finalement, je me suis orientée vers la psychiatrie parce que j’avais besoin d’avoir un contact plus direct avec les patients, de pouvoir communiquer avec eux et de prendre le temps. En soins intensifs, 90% des personnes sont intubées, on ne sait pas vraiment communiquer avec elles. Dans les services généraux, on doit se dépêcher de faire les soins et sortir de la chambre parce que l’on sait que d’autres choses nous attendent. En psychiatrie, par contre, on peut prendre le temps avec les patients, discuter de leurs problématiques, en tenant compte de leurs sentiments à un moment donné.

Une fois vos études terminées, vous avez trouvé rapidement de l’emploi ?

Oui, tout à fait. La spécialisation m’a permis de voir les différents hôpitaux psychiatriques de la région, les différents services et la thématique des assuétudes m’a vraiment bien plu. Il n’y a pas de routine et à tout moment, l’ambiance et la dynamique peuvent évoluer.

J’ai fait un stage de cinq semaines dans un hôpital psychiatrique liégeois, dans le Service d’assuétudes et j’y ai été engagée directement après ma spécialisation. Cela fait 11 ans que j’y travaille.

Quels sont les publics que vous touchez particulièrement ? Quelles sont les pathologies qui sont traitées dans votre service ?

Généralement, ce sont des toxicomanes avec, parfois, des maladies psychiatriques associées, c’est-à-dire des maniaco-dépressions, des schizophrénies, etc. Il y a aussi beaucoup de troubles du comportement et de la personnalité associés à la dépendance. Mais, généralement, ces personnes avec un double diagnostic (assuétudes avec maladie psychiatrique) sont orientées dans un autre service où elles se stabilisent par rapport à leur maladie mentale.

Pourriez-vous décrire une journée-type ?

Les personnes dont on s’occupe sont souvent des personnes sans domicile fixe et elles ont un rythme de vie décalé par rapport à la norme, elles vivent souvent la nuit et dorment le jour. Du coup, notre organisation est vraiment très structurée.

On réveille les patients vers 7h30, le petit déjeuner se fait de 8h à 8h30. Pendant ce temps, on passe dans les chambres pour les réveiller, pour les inviter à prendre leurs médicaments du matin et à ranger leur chambre. C’est quelque chose qui prend beaucoup de temps parce qu’il faut les motiver, parfois discuter, négocier et expliquer qu’il faut prendre une douche et changer de tenue.

Ils doivent quitter leur chambre à 9h. L’idée est de les stimuler à faire des activités et à avoir un rythme plus régulier. Pendant que les patients sont occupés à des activités avec les ergothérapeutes, on s’occupe des candidatures des prochains patients qui veulent intégrer le service. On réalise deux ou trois entretiens préliminaires dans la matinée. Et on effectue des soins et pansements pour les patients, on les aide dans certaines démarches.

Ensuite, ce sont les repas de midi, ils ont accès à leur chambre jusque 13h30, heure à laquelle ils sortent et effectuent des activités. Pour nous, c’est l’occasion de compléter les dossiers infirmiers, de valider les médicaments que l’on a donnés, les soins que l’on a faits, etc.

Quels sont vos horaires de travail ?

Dans mon service, on fonctionne par système de trois pauses : le matin (7h15 – 14h45), l’après-midi (14h15 – 22h) et la nuit (21h45 – 7h15). Pour les nuits, on fait une tournante, c’est minimum une par mois ou toutes les six semaines mais on s’organise en interne en fonction des préférences de chacun.

Quels sont les autres professionnels avec lesquels vous collaborez ? 

Je suis dans une équipe pluridisciplinaire. L’équipe de nursing compte des infirmiers et des éducateurs. On forme des binômes dans le sens où, en journée, il y a au moins un infirmier qui s’occupe des médicaments et des soins, et les éducateurs nous aident à faire le reste. Par contre, quand on fait l’après-midi ou le weekend, il y a un infirmier et un éducateur et on se répartit le travail.

En équipe de jour, il y a aussi le psychologue, l’assistant social, l’ergothérapeute, le prof de gym et le psychiatre. On travaille en collaboration avec tous ces professionnels et chacun a sa mission dans le service.

Les patients qui entrent dans votre service passent tous par le système d’entretiens préliminaires ou est-ce que vous accueillez parfois des urgences psychiatriques ?

Les urgences psychiatriques qui arrivent chez nous sont souvent des personnes psychotiques en crise. Le service des assuétudes n’est pas spécialement adapté pour elles mais elles sont placées chez nous le temps qu’elles se stabilisent dans l’une de nos chambres d’isolement puis sont transférées dans le bon service. C’est plus souvent le cas lorsque ces personnes arrivent en soirée ou pendant le weekend alors qu’il n’y a pas de place dans des services plus adaptés.

D’après vous, quelles sont les qualités requises pour exercer le métier qu’infirmier en psychiatrie ?

Il faut être très patient. Les personnes dépendantes ou souffrant de maladies psychiatriques sont souvent en difficulté au niveau social et administratif et toutes ces démarches prennent beaucoup de temps. Elles sont impatientes, voudraient que les choses aillent plus vite et on doit essayer au maximum de les conscientiser à la réalité.

Il faut de l’empathie tout en étant capable de mettre de la distance, de ne pas trop prendre sur soi pour ne pas se sentir envahi. Quand on ferme la porte du service, il faut pouvoir terminer sa journée et distinguer le professionnel du privé. Sinon la charge émotionnelle risque d’être trop importante.

Vous est-il déjà arrivé d’avoir à faire face au comportement violent de certains patients ?

Oui, ça m’est déjà arrivé mais c’est très rare, deux fois en onze ans de travail. Certes, ce sont des patients qui peuvent devenir très vite agressifs verbalement et parfois physiquement, mais on a un règlement d’ordre intérieur très strict où tout acte de violence met immédiatement fin à l’hospitalisation. En interne, nous avons des vigiles et dès que l’on sent une menace ou que l’on n’arrive pas à gérer la situation, on appuie sur un bouton et tous les services sont informés que l’on est en difficulté et viennent nous aider.

Le jour où j’ai dû faire appel à la police, la personne était très agressive et menaçante envers un collègue et devenait complètement ingérable. Mais ça reste très rare.

Quels sont les avantages et les inconvénients de votre profession ?

Le principal avantage, c’est d’avoir une certaine autonomie. Dans notre service, on sait ce qu’on doit faire, c’est à nous de pouvoir gérer notre travail et notre quotidien. Le travail en équipe est aussi un avantage non négligeable.

Les inconvénients sont liés aux horaires de travail. On finit rarement à l’heure exacte, ce qui complique parfois la vie familiale ou sociale. C’est une patientèle difficile, ils sont souvent contrariés, frustrés… Il faut surtout avoir conscience du public avec lequel on travaille et dans quelles conditions, et ça ne pose pas de problème.

Le métier comprend aussi un aspect social important…

Ce sont souvent des personnes qui, au niveau administratif, sont complètement isolées. Il y en a souvent qui se retrouvent sans carte d’identité, sans mutuelle, etc. En plus du côté infirmier, on a ce côté social où l’on doit soutenir les personnes dans leurs démarches. En tant que référent d’un patient, on va, en plus de l’assistant social, voir où il en est, le guider dans ses démarches, le soutenir, l’aider à se régulariser et à maintenir cette régularisation à l’extérieur.

Généralement, les personnes qui entrent dans votre service y restent combien de temps ? 

En général, ils restent deux à trois mois mais on essaie de faire en sorte que les hospitalisations ne durent pas trop longtemps. Tout dépend des démarches en cours, qui prennent plus ou moins de temps. Cela dépend aussi de leur abstinence. Nous sommes dans un service fermé mais les patients sont autorisés à sortir à certains moments. On surveille l’abstinence via l’analyse d’urines et si la personne consomme à chaque sortie, on va mettre fin à l’hospitalisation et lui proposer de revenir lorsqu’elle sera prête.

Comment voyez-vous l’avenir ? 

La société et le SPF Santé veulent tendre vers une diminution des hôpitaux psychiatriques pour favoriser les soins à domicile. En ce qui concerne notre patientèle dépendante et polytoxicomane, je pense qu’il faudrait renforcer le réseau psychiatrique extérieur. Les soins mis en place pour les souffrances psychiatriques à domicile sont plutôt orientés vers les psychoses ou les névroses, peu de choses sont mises en place pour les personnes dépendantes. Elles restent souvent en marge, stigmatisées et sont souvent victimes de préjugés, même de la part du personnel soignant. Il y a probablement quelque chose à faire à ce niveau-là.

Je pense également qu’il serait intéressant d'informer et de sensibiliser les citoyens sur la problématique des dépendances. L'ouverture de plus de centres d'accueil acceptant les personnes dépendantes serait aussi utile.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.