Michel P., Vendeur

Interview réalisée en mai 2008

Michel P. est vendeur-conseil chez Brico depuis 23 ans 

En quoi consiste votre activité au quotidien ?

Je suis, comme les autres employés, vendeur et conseiller. Je dois assurer des tâches diverses. J’accueille le client, je l’informe sur les produits et je le conseille dans ses achats. Actuellement, la gestion des stocks est automatique, mais je dois malgré tout vérifier l’exactitude des commandes et des livraisons Nous devons éviter les excédents et les manques de marchandise. Nous travaillons à « flux tendu »  conformément aux directives de l’enseigne.

Je m’occupe également de la mise en place des marchandises en rayon. Nous avons ce qu’on appelle des planogrammes, c’est-à-dire des plans détaillés des rayons. Lorsqu’une nouvelle marchandise arrive, nous l’installons en magasin en fonction de ces plans : telle marchandise doit être dans tel rayon à telle hauteur… Nous sommes donc polyvalents.

Théoriquement, nous devons également être capables d’assurer la tenue des caisses. Nous évitons cependant d’exercer cette fonction dans la mesure du possible, pour conserver une certaine spécificité.

Quelles sont les qualités nécessaires pour exercer votre profession ?

Avant tout, il faut avoir un très bon contrôle de soi. Au niveau professionnel, on dit souvent que les métiers de la vente ne nécessitent pas de formations spécifiques. Un diplôme de l’enseignement primaire serait suffisant. A mon avis, ce n’est pas le cas. On demande de plus en plus d’avoir des connaissances en informatique, ce qui n’est pas accessible à tout le monde, et encore moins aux classes sociales les plus défavorisées.

Le « self control » est très important. Le stress est de plus en plus envahissant dans le commerce. J’ai 20 ans de maison et je constate une réelle modification à ce niveau. Les attentes de la clientèle sont plus affirmées. Les consommateurs pensent : « J’ai de l’argent, je paie, donc j’ai droit à tout ! ». Notre société donne l’illusion au client qu’il est roi. Pour les vendeurs, la tension est forte. Le travail en « flux tendu » entraîne également une pression. Nous devons suivre la gestion des rayons en permanence.

Quels sont les avantages et les inconvénients de votre métier ?

Pour être sincère, je ne vois pas beaucoup d’avantages. Les gens disent de plus en plus que le commerce est un sacerdoce et je suis bien d’accord. Toute personne qui commence dans ce secteur attrape le virus. Ce goût de la vente nous incite à garder notre poste. Pourtant, la situation des travailleurs de la distribution est économiquement difficile. De récentes études le prouvent. Le commerce est un des plus gros employeurs du pays, mais il est aussi celui qui paie le plus mal. Nous sommes des « working poors » ! Même après 25 ans de maison, je bénéficie encore d’un bonus à l’emploi prévu pour aider les bas salaires.
Notre flexibilité doit être totale. Nous sommes taillables et corvéables à souhait, six jours par semaine, jusqu’à 21h ! Nous n’avons presque pas de week-end. La clientèle ne comprend pas que nous soyons si réfractaires au travail du dimanche. Mais, personne ne leur explique que, dans le commerce, le dimanche comme le samedi, est un jour de grande affluence, puisque les autres citoyens ont congé. L’équipe doit donc être au complet. Nous n’avons droit qu’à huit week-ends entiers par an. Nous travaillons trois samedis par mois. Il est rare de pouvoir passer deux jours de suite en famille.

Quand on travaille dans les transports en commun, on est de garde un week-end sur deux et les horaires sont programmés à l’avance. Seul un train sur deux ou sur trois roule. Les équipes sont allégées. Mais il serait impensable de n’ouvrir qu’une caisse sur trois dans un Brico un samedi !

Cette ouverture des magasins le dimanche ne s’accompagne malheureusement pas de création d’emplois. Nous avons ouvert trois dimanches, nous allons en ouvrir six ou neuf l’an prochain. Nos week-ends seront encore plus réduits et notre stress plus grand…

Par exemple, j’ai entendu dire que certaines entreprises avaient proposé une rémunération pouvant atteindre les 500 % pour les personnes qui assuraient le service en magasin le vendredi 2 mai au lieu de faire le pont. Bien que nos salaires soient bas, nous préférons tous dire non.

Beaucoup de gens se retrouvent dans la distribution parce qu’ils n’ont pas eu le choix. La rotation de personnel est forte. Les délégations syndicales sont rares dans les petits commerces. Les travailleurs sont ainsi obligés d’accepter tout et n’importe quoi de peur d’être sanctionnés par le chômage, jusqu’au jour où ils en ont assez et démissionnent. En dehors des grandes enseignes où le fait syndical est une réalité, il suffit d’être le client fidèle d’un magasin pour réaliser que le « turn over »  est important.

L’avantage du métier, pour moi, c’est surtout d’y avoir appris à « mordre sur ma chique », à être sociable en toute circonstance et à gérer l’agressivité comme le stress.

Quel est l’horaire de travail ?

Je travaille à temps plein. Mes horaires sont « flottants ». Notre action syndicale a imposé à l’employeur que nos prestations soient affichées trois semaines à l’avance. Dans la réalité, nous en prenons seulement connaissance deux semaines auparavant. Par exemple, je travaille de 7h à 16h, le lendemain de 11h à 20h, le jour suivant, on recommence à 7h du matin… Nos « nuits » ne sont donc jamais entières : nous ne pouvons pas nous coucher et nous lever chaque jour à la même heure. Tout cela complique la vie familiale. Je suis célibataire, donc ça ne me pose pas de problème, mais une mère de famille qui serait caissière par exemple, aurait du mal à concilier vie professionnelle et vie privée. En effet, on leur fait faire 8-12h, puis 10-14h, puis 16-20h ou 17-21h… Et cela durant la même semaine.
Quand j’ai commencé, les horaires étaient fixes. On prestait 7-16h pendant trois semaines, puis 11-20h pendant une semaine et, ce week-end-là, nous avions congé. Il était donc bien plus facile de prévoir des activités en dehors du travail.

Quelles études avez-vous suivies pour accéder à votre profession ?

J’ai une formation d’historien. J’ai dû interrompre mon cursus avant la fin pour des raisons familiales. J’ai dû me mettre à travailler. Je n’ai jamais rendu mon mémoire ni concrétisé ma licence.
Je pense que, pour être engagé chez Brico, il faut être bien dans ses baskets, la tête bien sur les épaules. En général, le gérant accorde plus d’importance à l’attitude qu’aux compétences. Quelqu’un de timide, qui ne sait pas très bien se vendre, ne sera pas engagé : « Si on arrive à se vendre, on arrivera à vendre ». Il faut être débrouillard. Si on connaît le bricolage, c’est un avantage. Sinon, des formations sont prévues.

Quel a été votre parcours professionnel ?

J’ai commencé à travailler chez Brico il y a 23 ans. C’était mon premier job. Comme tous les employés, j’ai perçu le salaire d’un réassortisseur pendant un an. Après cette période d’apprentissage, je suis devenu conseiller et j’ai été augmenté. Les formations se font en partie par observation en magasin, mais aussi sous forme de cours. Certaines formations sont spécifiques. Un vendeur du secteur peinture sera formé par des professeurs des Arts et Métiers par exemple. Les formations chez Brico sont assez bien organisées.

Le boulot a évolué grâce aux innovations technologiques. J’ai connu les commandes sur papier, puis le système a été informatisé. Nous commandions nous-mêmes la marchandise que nous estimions nécessaire. Actuellement, tout est automatique. Dès qu’un article est pointé à la caisse, il est commandé au fournisseur. En fait, la direction pensait gagner du temps grâce à cette innovation. Je n’ai pas vraiment l’impression que ce soit le cas. L’ordinateur fonctionne selon un programme rigide, alors que 1001 facteurs peuvent influencer le niveau des stocks. En fait, on subit « l’autorité de la machine », ce qui génère du stress. Quoi qu’il en soit, à chaque installation d’un nouvel équipement, nous recevons une formation.

Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

Je suis « tombé » dans le métier par nécessité. Je travaillais chez Brico comme étudiant. Ayant déjà un pied dans l’entreprise, j’y suis resté. J’avais attrapé le virus de la vente… A un certain moment, je m’en suis lassé. Je suis devenu délégué syndical. Ces activités sociales contrastent avec le commerce. Sans cette responsabilité, je ne tiendrais pas. J’ai l’impression de me réaliser bien plus en tant que représentant syndical dans la distribution qu’en tant que vendeur.

Que diriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans cette voie ?

Je dirais aux jeunes de s’investir mentalement dans leur travail. Le commerce est une école de la vie. L’ensemble de la société se retrouve, à un moment ou à un autre, dans un magasin. On y apprend à observer les gens, leur comportement.

Apprendre à gérer les rapports humains, ensuite, si c’est possible, s’orienter vers d’autres métiers, voilà mon conseil ! Je crois que passer toute sa vie dans le commerce deviendra de plus en plus rare. Bien qu’il y ait encore, dans les grands groupes, des personnes qui ont beaucoup d’ancienneté. Chez nous, par exemple, on fête des gens qui ont trente ou quarante ans de maison. Mais les conditions de travail se sont dégradées. Autrefois, il y avait moyen de vivre avec les salaires de la distribution et le mode de fonctionnement était correct. Ce n’est plus le cas. La mondialisation a accru la pression.

Avez-vous une anecdote à raconter ?

Le plus frustrant pour un vendeur, c’est que « le client est roi ! ». On nous demande de faire très attention aux bénéfices de la société, mais les consommateurs, eux, peuvent faire tout et n’importe quoi.

Du temps où Brico était un rayon dans les grands Maxi GB, j’ai vu quelqu’un se faire rembourser 12 bouteilles vides sous prétexte que le vin était bouchonné ! Quand on lui a demandé pourquoi il l’avait bu, il a répondu qu’il n’avait rien d’autre à offrir à ses invités ! N’y connaissant rien en vin, ils n’y ont vu que du feu ! En attendant, GB lui a remboursé ses bouteilles vides. Je pense que cela illustre bien l’absurdité de ce secteur. On oublie que le client a, lui aussi, des devoirs. L’argent n’autorise pas tout ! Ces excès font dire parfois que nous ne travaillons pas dans la grande distribution mais dans la grande prostitution…

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.