Nicole Fraselle,
Kinésithérapeute psychomotricienne

Interview réalisée en janvier 2004

Kiné-psychomotricienne à l'école communale "Les Carrefours"(Etterbeek). 

Pourriez-vous présenter brièvement "Les Carrefours" ?

L'école possède trois sections: une section en hospitalisation ("La drôle d'école"), une section d'enseignement spécial pour enfants polyhandicapés et la section où je travaille qui s'adresse aux enfants ayant des troubles instrumentaux (dysorthographie, dyslexie, dyscalculie...). Nous travaillons par groupes de 12 élèves, répartis en 4 niveaux de maturité.

Qu'est-ce qui vous a motivée à devenir kinésithérapeute ?

La volonté d'aider les autres, avec l'envie d'agir à un niveau social mais aussi médical par des techniques appropriées.

Comment ces deux disciplines - kinésithérapie et psychomotricité - s'imbriquent-elles dans votre travail ? Y a-t-il un moment où vous cessez d'être kiné pour devenir psychomotricienne ?

Les deux disciplines sont liées l'une à l'autre. Dans mon travail au sein de l'école, l'aspect kiné "pure" intervient par la force des choses: j'examine les enfants qui se blessent au cours de gymnastique, je gère les commandes d'infirmerie, je m'occupe du dépistage d'anomalies physiques chez les enfants (pieds plats, genoux valgum, scolioses,...) et je fais part de mes observations au médecin lors des visites médicales.

Par ailleurs, il y a aussi tout l'aspect neurologique, par exemple, face à un élève qui aurait été opéré d'une tumeur au cerveau. La psychomotricité, telle qu'on la pratique ici - en analytique et en fonctionnel - consiste à aider l'enfant à retrouver des fonctions motrices mais aussi à ce qu'il soit bien dans sa tête. L'apport pédagogique constitue aussi une dimension essentielle. La psychomotricité permet d'atteindre des objectifs précis (moteurs et/ou neurologiques), grâce au jeu.

Comment procédez-vous concrètement ?

En début d'année scolaire, je procède à un test moteur (équilibre, coordination dynamique générale, psychomotricité fine des mains, balayage visuel,...). Dans certains cas, il faut aussi tenir compte de la dimension neurologique. Lors d'un conseil de classe qui réunit un psychologue du PMS, un assistant social, la logopède, le titulaire de classe, la "maîtresse spéciale" d'enseignement individuel, les psychomotriciens et le directeur d'école. Chacun fait son bilan et nous dégageons les priorités en fonction des problèmes propres à chaque enfant. Nous décidons alors du nombre de prises en charge.

Au quotidien, je vois 2 enfants par période (50 minutes). Je décris chaque séance dans un dossier qui constitue ma ligne de conduite (si je tombe malade, mon remplaçant doit être à même de poursuivre mon travail en cours grâce à ce dossier). J'aborde les domaines où l'enfant est en difficulté, tant au niveau moteur qu'au niveau pédagogique. Je commence généralement par un jeu de défoulement (jeu de ballon au mur, dribble,...) et je termine par un retour au calme avec une activité plus pédagogique, afin que l'enfant n'arrive pas en classe comme une bombe. Lorsque c'est nécessaire, on travaille le schéma corporel (ce qui touche très fort au relationnel), l'espace (gauche, droite, obliques),...

Comment les enfants vivent-ils cela ? Se sentent-ils jugés ?

Absolument pas. Pour eux, c'est de l'amusement. Parfois, ils ne font d'ailleurs pas assez le lien entre ce qu'ils font avec moi et ce qu'ils apprennent en classe. Or, les stratégies apprises ici doivent être mises à profit en classe.

Pour être engagé dans une école, faut-il être kinésithérapeute traditionnel ou spécialisé en psychomotricité?

 Actuellement, il faut des titres requis. Pour occuper mon poste, il fallait être logopède, infirmier ou kinésithérapeute mais avec des notions de psychomotricité.

La collaboration avec vos collègues constitue-t-elle une part importante de votre métier?

Sans équipe, on ne peut pas fonctionner. Il y a des périodes de concertation et de conseils de classe. Dans cette école, chacun sait ce que les autres font. Nous élaborons des tests ensemble, nous les expérimentons chacun de notre côté puis nous en discutons.

Comment en êtes-vous venue à travailler avec des enfants ? Est-ce le fruit du hasard ou un choix ?

C'est un choix. En stage, j'ai beaucoup travaillé avec des prématurés. Cela m'attirait plus de travailler avec des enfants (ou bébés) qu'avec des adultes parce qu'il est encore possible de les diriger vers quelque chose de tout à fait correct, tandis qu'un adulte est plus difficile à convaincre. A contrario, mon mari (qui est aussi kiné) n'aime pas du tout de travailler avec des enfants car il a du mal à admettre que des enfants soient malades ou en difficulté.

Quelle a été l'évolution de la kinésithérapie au cours de ces dernières années?

La kinésithérapie a énormément changé: suite aux lois Vandenbroucke, il y a eu des coupes sombres dans la profession. En kinésithérapie traditionnelle, on a beaucoup moins de temps pour soigner les patients. Or, il est parfois difficile de soigner un patient en 18 séances. De plus, le patient doit sortir beaucoup plus d'argent de sa poche. En quelques années, la kiné est aussi devenue beaucoup plus scientifique.

Vous travaillez à temps-plein. N'est-ce pas une situation assez rare pour un kinésithérapeute ?

Cela devient rare. Mais lorsque j'ai commencé, la loi venait de passer: il fallait une proportion entre la logopédie et la psychomotricité, au choix de la direction de l'école. Certaines écoles ont totalement supprimé la psychomotricité au profit de la logopédie parce qu'elles estiment que cela est plus important au sein de leur institution. Au sein de cette école-ci, il y a une répartition plus ou moins égalitaire entre les 2 disciplines: 52 périodes de psychomotricité pour 58 périodes de logopédie.

Quelles sont les qualités requises pour exercer cette profession ?

Il faut être à la pointe au niveau technique et ne pas avoir peur de bouquiner tout le temps. Pour être un bon kinésithérapeute, il faut être fort physiquement, intellectuellement et affectivement (il est essentiel d'être bien avec soi-même). Il faut être calme et résistant au stress.

Quelles sont les principales différences entre les deux filières d'études (universitaire / école supérieure) ?

Il y a déjà une différence au niveau de l'intitulé puisqu'on parle de licence en kinésithérapie et réadaptation à l'université, tandis que dans les Hautes Ecoles, c'est une licence en kinésithérapie. Actuellement, je trouve que le niveau universitaire est en perte de vitesse. Ils ont toujours eu un manque au niveau pratique mais en plus, toutes les Hautes Ecoles les rattrapent au niveau théorique. D'ailleurs, de nombreux professeurs d'université donnent aussi cours au sein des Hautes Ecoles. Celles-ci ont autant (si pas plus) de subsides que les universités et plus d'heures de stage, qui interviennent beaucoup plus tôt dans le cursus (en troisième année dans les Hautes Ecoles - en dernière année à l'université). Dans les Hautes Ecoles, les personnes qui enseignent la pratique sont de vrais praticiens.

Quels sont les aspects les plus positifs de votre métier ?

C'est un métier très varié, tant au niveau affectif qu'à celui des actes posés. Pour quelqu'un d'extérieur, je peux donner l'impression de faire tout le temps la même chose et de jouer à la balle mais c'est très fin: dès que l'enfant pénètre dans la pièce, je l'analyse et j'adapte les consignes en fonction de l'état précis dans lequel il se trouve.

Et les aspects les plus négatifs ?

Les contraintes d'horaires: parfois, je réalise vraiment un bon travail avec un enfant et je n'ai pas forcément envie de m'arrêter. Ce qui m'ennuie aussi, c'est l'aspect un peu fermé de certains collègues qui ne comprennent pas l'apport de mon travail, par rapport à l'enfant, mais aussi en tant que complément de leur propre activité. Certains enseignants veulent garder leurs prérogatives et sont réticents à la collaboration. Par exemple: un enfant ne percevait pas les polyèdres (les volumes). J'ai travaillé avec lui pendant 3 ou 4 séances avec une approche multi-sensorielle (avec de gros volumes géométriques) et il a compris.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui voudrait exercer votre profession ?

En ce qui concerne les études, il faut bien choisir son école, notamment en fonction des stages. Il faut toujours avancer et ne jamais se borner à une technique (au cours d'une séance de travail j'utilise 7 ou 8 techniques).

Quelles sont les perspectives sur le marché de l'emploi ? Est-il saturé ?

Actuellement, il y a beaucoup de kinésithérapeutes sur le marché de l'emploi mais d'ici quelques années, il y aura un problème de pénurie car, dans les écoles, il y a une majorité d'étudiants français (à Bruxelles, il y a 4 ou 5 kinésithérapeutes belges qui sortent chaque année). Les jeunes peuvent donc s'engager dans cette voie sans inquiétude.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.