Olivier Depré,
Professeur de philosophie

Interview réalisée en janvier 2009

Olivier Depré a étudié la philosophie aux universités de Louvain-la-Neuve, Cologne et Bochum. Ce spécialiste de la philosophie de Hegel est attaché à l’Université Catholique de Louvain depuis 1986. Il y enseigne la philosophie morale, la philosophie moderne et la phénoménologie.

Monsieur Depré, pouvez-vous nous parler brièvement de vos domaines de prédilection, à savoir la philosophie morale, la philosophie moderne et la phénoménologie ?

Lorsque j’étais étudiant, j’ai choisi de consacrer mon mémoire de licence au philosophe allemand Hegel, qui clôt l’histoire de la philosophie moderne. J’avais longuement hésité entre lui et Aristote, un des plus grands philosophes grecs, qui a eu une influence majeure sur toute l’histoire de la philosophie. Mais finalement mon choix s’est porté sur Hegel car j’avais le sentiment qu’il était mieux à même de m’aider à comprendre les enjeux de la philosophie contemporaine et qu’il m’épargnerait le risque de m’enfermer dans une période ancienne.

Quant à la philosophie morale, je vais vous répondre franchement : on ne choisit pas seulement à l’université, on doit aussi se montrer disponible… On m’avait d’abord confié un cours de métaphysique, une matière passionnante, mais il a été supprimé pour des raisons structurelles. Quand on m’a ensuite sollicité pour dispenser un cours de philosophie morale, j’ai accepté avec enthousiasme, tout en n’étant nullement spécialiste en cette matière. Aujourd’hui, ce cours me procure de nombreuses satisfactions intellectuelles : je le dispense à un auditoire hétérogène, où se mêlent des étudiants en philosophie, en droit, en communication sociale, en sciences appliquées… C’est passionnant d’entendre des étudiants d’horizons si divers s’interroger et se prononcer sur des questions fondamentales comme la liberté, le bonheur, la responsabilité, la différence entre acte et personne…
Reste la phénoménologie. J’ai dit plus haut mon intérêt pour la philosophie contemporaine. La phénoménologie est un mouvement philosophique né en 1900 et qui reste très fécond aujourd’hui encore. Ce qui me séduit dans ce courant, c’est qu’il ne consiste pas en une doctrine, qu’il a le souci d’une absence de présupposés et qu’il engage à une "conversion du regard". Apprendre à regarder : et si c’était çà la philosophie ?

Pourquoi, jeune, vous êtes-vous orienté vers la philosophie ?

Je crois que ce geste correspondait très naturellement à une tournure d’esprit, une manière de voir le monde, une attitude d’interrogation qui m’animaient dès la fin des mes études secondaires. Dans le cadre du cours de grec, j’avais rencontré le personnage de Socrate, qui me fascinait, et la philosophie de Platon, qui m’éblouissait. J’avais par ailleurs, par l’étude de la tragédie classique par exemple, rencontré les questions de l’universel, du destin, du conflit entre volonté et réalité. Toutes ces questions me semblaient fondamentales, au sens où j’avais le sentiment que tous les autres savoirs et activités humains ne pouvaient être que "seconds" par rapport à ce niveau d’interrogation radicale sur le sens.

Quel a été votre parcours professionnel une fois terminées vos études en philosophie ?

J’ai eu énormément de chance, car il est difficile de réintégrer l’univers académique si on le quitte trop longtemps. Après ma licence, ce qu’on appelle aujourd’hui un master, j’ai eu l’opportunité de bénéficier d’une bourse de spécialisation octroyée par le gouvernement allemand : ce dernier m’offrait de poursuivre mes études au pays de Hegel, le philosophe auquel j’avais consacré mon mémoire ! Cela a duré deux années, qui restent les années les plus enrichissantes, quoique très difficiles, de ma formation intellectuelle. Quand je suis rentré en Belgique, un poste d’assistant s’ouvrait et les autorités universitaires me l’ont attribué, appréciant ce complément de formation à l’étranger. Là encore j’ai eu de la chance : je suis rentré en Belgique au bon moment. Un an plus tôt, aucun poste n’aurait été ouvert
et j’aurais dû chercher du travail…

Outre votre carrière d'enseignant, vous rédigez également de nombreux ouvrages et articles. Comment se déroule concrètement cette activité ?

Une caractéristique essentielle de la vie universitaire est l’association de l’enseignement et de la recherche : outre qu’il dispense des cours, tout professeur participe à des colloques et congrès et publie les résultats de ses recherches dans des revues ou des livres. Or à ses deux missions traditionnelles, l’université a ajouté depuis quelques années un souci de décloisonnement et d’ouverture sur le monde extérieur : le service à la société. C’est ainsi qu’on entend ou qu’on lit beaucoup plus qu’autrefois les universitaires sur les ondes et les plateaux de télévision ou dans les colonnes de la presse écrite. Personnellement, je vois dans ces interventions un effort de vulgarisation extrêmement importante : il est beaucoup plus difficile de s’exprimer et se faire comprendre du grand public en quelques signes que de
disserter à l’attention de spécialistes au long de vingt pages ! Cela relève à mes yeux d’une exigence éthique : se faire comprendre.

Que diriez-vous à un jeune qui hésiterait à se lancer dans la philosophie par crainte de manque de débouchés ?

Je lui dirais d’abord qu’il faut bien réfléchir avant de renoncer à faire les études auxquelles on aspire : on risque de regretter toute sa vie d’avoir étudié par obligation une matière que l’on n’aime pas et d’avoir délaissé ses amours intellectuels. 
Je lui dirais ensuite que, Dieu merci, il est possible d’associer à d’autres études l’étude de la philosophie. A cet égard, j’observe dans mon université que la mineure en philosophie ou le certificat en philosophie sont des produits qui ont énormément de succès auprès des étudiants : nombreux sont les économistes, juristes, ingénieurs qui ont recours à cette formule.

Enfin je dirais que la question des débouchés en philosophie repose sur un préjugé et un malentendu. "Malentendu" d’abord car la philosophie n’offre pas de débouchés spécifiques au sens où elle ne propose pas une formation orientée vers une certaine profession. Mais quels sont les débouchés spécifiques de l’archéologue, du philologue, du mathématicien ou de l’astronome ? A vrai dire, les formations qui préparent à une profession particulière ne sont pas majoritaires à l’université… "Préjugé" ensuite car la souplesse et la largeur de champ de la formation philosophique offrent à ses diplômés une ouverture d’esprit, un esprit de synthèse et un pluralisme culturel qui sont fort appréciés par les employeurs. C’est ainsi qu’on trouve des philosophes dans les médias, dans la diplomatie, dans l’enseignement, dans les assurances… Tous les matins, c’est un philosophe qu’on entend sur les ondes
de "la Première" ; un des frères Dardenne est philosophe ; un des directeurs de la célèbre librairie "Tropismes" à Bruxelles est philosophe ! Mieux vaut une formation libre et volontaire à laquelle on ajoute quelques atouts (langues, diplôme complémentaire…) qu’une formation démotivée et un débarquement mal préparé sur le marché de l’emploi.

En quoi la philosophie est-elle importante dans notre société ?

Je suis beaucoup plus sûr de son importance dans notre société aujourd’hui que je ne l’aurais été il y a vingt ans.

D’abord je voudrais souligner la présence de la philosophie dans des émissions télévisées destinées au grand public, le nombre croissant de livres de philosophie sur les étals des librairies et l’intérêt grandissant du monde entrepreneurial pour la philosophie. Tout cela témoigne à mes yeux d’une demande, voire d’un besoin de réflexion critique et autonome dans un monde marqué par la fin des idéologies, la sécularisation et le désengagement en politique. C’est comme si on découvrait en la philosophie un refuge pour l’esprit, une source vivifiante, une promesse de liberté…

Mais ensuite, et c’est presque paradoxal, la nature même de l’information, avec son rythme effréné et ses raccourcis forcés, rend la philosophie de plus en plus nécessaire dans le débat public. Elle est toujours seconde par rapport à l’événement, elle est toujours critique et elle n’est jamais plus pertinente que quand elle prend du recul, ce que la politique, l’information et l’économie ne peuvent se permettre de faire. A cet égard, je vois aujourd’hui un grand défi pour la philosophie : c’est de contribuer à un énorme travail d’autoréflexion du monde de l’information sur sa nature, ses fonctions et ses finalités.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune diplômé en philosophie pour trouver de l'emploi ?

D’abord de se présenter sur le marché de l’emploi dans une attitude de confiance. Il a reçu une formation de qualité, qui n’a plus le caractère obscur, voire marginal qu’elle avait autrefois, et dont les employeurs sont conscients des nombreux atouts.
Ensuite, d’accepter de se lancer à l’aventure, d’être imaginatif, d’être disposé à jouer des rôles peut-être imprévus : il a toutes les qualités requises pour jouer la carte de cette souplesse intellectuelle.

Enfin, d’avoir plus d’une corde à son arc : la connaissance des langues, un diplôme complémentaire, les voyages, le goût de la culture feront de lui une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine.
 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.