Paternostre, Directeur scientifique

Interview réalisée en janvier 2007

Rencontre avec Mr Paternostre, directeur scientifique chez Natiss, active dans la biotechnologie blanche, le développement de bioplastiques et la biodégradation / écotoxicité.

Quelle a été l'évolution de votre fonction ?

Le centre dans lequel je travaille actuellement valorise la dimension non alimentaire et non énergétique des ressources agricoles et naturelles. Avant d'assumer ma fonction actuelle chez Natiss, j'ai été responsable d'un laboratoire qui réalisait des analyses destinées au secteur agro-alimentaire. Mais mon expérience professionnelle a débuté par une fonction dans l'enseignement.

Quels sont les paramètres importants qui caractérisent le secteur agro-alimentaire ?

Il faut savoir que les grandes entreprises de l'agro-industrie ont effectué un grand virage dans leurs activités. Elles cherchent à se diversifier dans leurs productions pour échapper, en quelque sorte, à toutes les règles de l'organisation mondiale du commerce. Les grosses entreprises anticipent les évolutions liées à la réglementation. Les changements fondamentaux dans les industries agro-alimentaires sont liés à la gestion de la quantité des déchets. Jusqu'à il y a peu, elles se souciaient surtout de leurs traitements. Depuis quelques années, on s'intéresse à l'amélioration des procédés de production pour réduire la quantité des déchets. Chez les petits producteurs, le changement important qui s'est opéré est lié aux règles imposées par l'AFSCA en matière d'hygiène et d’auto contrôle. Toute cette évolution est liée aux crises alimentaires que nous avons subies lors de ces deux dernières décennies. Le travail administratif a pris une part plus importante de leur temps de gestion pour les règles d'hygiène, la traçabilité du produit, ce qui a donné lieu à l'engagement ou l'identification du poste de responsable qualité.

Quelle est votre implication dans le secteur ?

Je relèverai deux aspects dans l'évolution de ce secteur :

Au départ, le centre travaillait principalement sur la valorisation non alimentaire des ressources agricoles. Prenons l'exemple du secteur de productions sucrières. On sait que les quotas sucriers vont être revus à la baisse, il y a donc des hectares de terre cultivés par des agriculteurs pour la betterave et dont on ne sait pas trop quoi faire. On continue à cultiver de la betterave mais pour en faire autre chose. Prenons pour exemple « Galactic » qui produit actuellement de l'acide lactique, principalement utilisé comme additif dans l'agro-alimentaire mais qui va, à présent, produire un polymère totalement biodégradable qui présente les propriétés d'un bio-plastique classique avec lequel on pourra faire des emballages et des bouteilles. Le problème du coût ralentit cependant l'évolution de ces applications.

L'autre implication dans le domaine agro-alimentaire est l'intérêt porté à ce qui est « co-produit ». Il y a le produit de base et ce qui auparavant était considéré comme déchet ou valorisé pour l'alimentation animale. Prenons pour exemple l'entreprise « Lutosa » qui travaille la pomme de terre et valorise à la fois l'épluchure de pomme de terre pour l'alimentation des animaux, ils ont à présent développé une usine de biométanisation. Dans le même genre d'investigation, des hollandais ont utilisé les épluchures de pomme de terre pour en faire un polymère. Ils ont fait de l'amidon qui, après transformation, peut être utilisé pour en faire un film. Nos liens avec l'agro-alimentaire se situent principalement dans la valorisation de leurs co-produits qui représente, pour ces industries, une source de rentabilité.

Quel est l'apport de la science dans le domaine agro-alimentaire ?

Chez Natiss, nous travaillons sur le bio-plastique qui peut être utilisé comme emballage alimentaire. Nous avons un autre axe de recherche qui s'appelle la « biotechnologie blanche ». Cet axe était initialement utilisé pour transformer la biomasse qui est une source de carbone, dont les co-produits rencontrés dans l'industrie agro-alimentaire. Nous transformons ces produits par des organismes vivants, par fermentation, par des enzymes. Il y a des bactéries qui produisent des polymères « bactériens ». Il faut savoir que la biotechnologie blanche et la biotechnologie industrielle ont bien d'autres applications que la transformation de la biomasse en bio-plastique. On peut également produire des anti-oxydants, des arômes. Natiss n'est pas très actif dans ce domaine là, pour le moment du moins. L'avantage d'utiliser la biotechnologie comme voie de transformation est que l'on garde l'appellation naturelle. Tout produit qui est transformé par fermentation ou bio-catalyse pour produire un arôme ou un anti-oxydant garde cette appellation « naturelle ». Cet aspect est très important pour le domaine de l'agro-alimentaire. Prenons pour exemple la vanille naturelle, il faut savoir que celle qui est utilisée actuellement dans le commerce ne contient que 2% provenant des extraits, le reste est produit à partir d'une substance naturelle transformée par fermentation. L'intérêt est économique puisque cela permet de réduire les coûts de production du produit final attendu.

Il y a d'autres apports de la science bien entendu. La science et la technologie permettent d'améliorer les procédés en réduisant les coûts de production mais aussi la quantité d'énergie nécessaires pour les produire, cela engendre également une diminution de la production de CO² et de déchets. La biotechnologie est l'utilisation des procédés naturels et synonyme de diminution d'énergie et de déchets. Il y a un apport de la science qui permet réellement d'améliorer les procédés. Nous pouvons évoquer le secteur de la chimie, la biochimie, la biotechnologie mais aussi toutes les ingénieries avec les extrapolations de mise à l'échelle industrielle.

Avez-vous des exemples très concrets de cet apport ?

Outre l'exemple déjà cité de la vanille, nous pouvons évoquer celui des vitamines.Les grandes entreprises ont développé des voies alternatives de production de la vitamine B2. Précédemment, pour produire ces vitamines, on utilisait un procédé extrêmement long qui faisait appel à une dizaine d'étapes successives avec un rendement global relativement faible. A présent, ces entreprises utilisent un procédé différent qui, par des bactéries génétiquement modifiées, peuvent produire en une seule étape la même molécule. L'avantage d'utiliser la biotechnologie de manière générale c'est que dans certaines molécules à usage pharmaceutique, en fonction de l'orientation des atomes dans la molécule, il y a une forme qui est active et une qui ne l'est pas. Par voie chimique, on produit les deux. Dans certains cas, une des formes peut même être dangereuse. L'avantage est de pouvoir utiliser une seule des deux formes, celle qui aura un intérêt pharmaceutique.

Êtes-vous soumis à un contrôle particulier ?

Oui, en tant que centre de recherche, nous avons déposé un permis d'exploiter qui est géré par la Région wallonne, dans lequel est repris tout ce que nous faisons.Nous faisons de la fermentation et utilisons des bactéries qui sont classées en fonction de leur dangerosité et en fonction du type de bactéries utilisées. Nous avons du mettre en place des règles de sécurité qui tiennent compte de ces spécificités. Nous ne sommes pas producteur et donc nous ne sommes pas soumis aux règles de l'AFSCA.

Quels types de collaborations rencontre-t-on dans une structure telle que Natiss ?

Nous collaborons avec les universités et les entreprises.Il y a 23 centres de recherche agréés par la Région wallonne, dont Natiss fait partie. Ces centres ont des objectifs un peu différents de ceux soutenus par les universités. Nous devons développer de la recherche collective ou industrielle de base. Nous devons développer une recherche qui soit utile à un grand nombre et proche du marché. Les universités ont davantage la vocation de développer de la recherche fondamentale bien qu'elles s'ouvrent de plus en plus vers des applications industrielles. Nous sommes orientés vers des équipements semi-pilote. Nous avons un petit laboratoire mais dans le domaine des plastiques, nous avons des unités de production qui peuvent produire 50 kilos de matière plastique par heure, ce que les universités n'ont pas. Nous mettons à l'échelle semi-industrielle la formulation apportée par les universités.

En tant que directeur scientifique, quel est votre travail au quotidien, vos missions ?

Dans le centre, l'équipe se compose de 10 chercheurs et de 5 techniciens.Tous ces chercheurs ont des projets de recherche, mon travail est de suivre la recherche exécutée par chacun d'eux et de discuter des orientations à prendre. Puisque nous arrivons en fin de programmation des fonds européen, avec la nouvelle phase qui arrive à savoir le « Plan Convergence », l'autre mission importante consiste à rédiger la présentation des nouveaux projets de recherche à déposer et à recueillir des fonds pour pouvoir fonctionner par la suite. La troisième mission consiste à entretenir un contact avec les entreprises qui font appel à nous ou chez qui nous prospectons pour développer des collaborations.

Quel est votre parcours ?

Je suis chimiste de formation.J'ai réalisé un doctorat dans le domaine des polymères et ensuite je suis rentré comme enseignant à la Haute Ecole Provinciale à Ath. Ensuite j'ai travaillé au CARA – centre pour l'agronomie et l'agro-industrie de la province de Hainaut – qui est le centre de recherche associé à l'école. On y effectue des recherches mais également des activités de service pour les domaines de l'agro-alimentaire et de l'environnement. Je me suis alors intéressé à tout ce qui était application non alimentaire et plus particulièrement dans le domaine des bioplastiques et des co-produits de l'industrie. Un poste s'est alors libéré chez Natiss, celui que j'occupe encore actuellement.

Quels sont les savoirs et savoirs faire indispensables pour ce type de fonction ?

Il faut bien entendu une connaissance du domaine, dans mon cas, celui des polymères. Il faut avant tout être curieux et pouvoir se former et s'intéresser à plein de choses et ne pas rester confiné dans un seul secteur. Il faut un bon bagage scientifique de base et de bonnes connaissances en langues. Un regret que l'on peut mentionner en matière de formation, c'est justement le manque d'investigation dans l'apprentissage de l'anglais surtout et du néerlandais pour ce qui concerne la situation géographique de l'entreprise. L'anglais est la langue scientifique universelle mais l'Europe comprend des pays qui sont de réels moteurs, comme l'Allemagne par exemple qui présente un gros potentiel économique et met de gros moyens pour la recherche. Réaliser un Erasmus dans un pays bien choisi peut être d'un grand intérêt pour l'apprentissage des langues.

Quels sont les savoirs être à mobiliser ?

La curiosité entraîne une volonté d'aller plus vite que ce que la technique peut nous apporter et cela peut amener à découvrir de nouvelles choses. On demande de la rigueur bien entendu, lors des manipulations dangereuses notamment. Il faut travailler vite et bien. Il faut bien connaître ce que l'on fait pour avoir l'attitude la plus appropriée.

Quels conseils donneriez- vous à un jeune qui aimerait travailler dans ce secteur ?

A l'heure actuelle, les propositions possibles dans l'enseignement sont larges, il n'y a pas de préférence, il doit choisir une bonne base scientifique quelle qu'elle soit. Ce n'est pas la formation de base uniquement qui fait le métier, il faut surtout apprendre à être curieux, avoir la volonté d'apprendre et s'adapter. Dans notre secteur, les assistants de recherche sont bachelier en biochimie, en chimie, en agronomie pour la plupart ou ingénieur agronome. Les chercheurs sont docteurs en sciences et proviennent de spécialités différentes.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.