Patrice Gautier,
Archéologue du bâtiment

Interview réalisée en janvier 2009

Patrice Gautier, 36 ans, a effectué une spécialisation en Conservation des monuments historiques à Leuven après son master en Histoire de l'art et archéologie. Cela lui permet aujourd'hui de procéder à des études d’archéologie du bâtiment.

Pouvez-vous nous expliquer votre domaine de prédilection, l'archéologie du bâti ?

Il s'agit d'une méthode d’analyse archéologique des monuments. On étudie les constructions bâties, qu'elles soient religieuses (églises, abbayes), militaires (châteaux) ou civiles (maisons).
Celles-ci peuvent être en matériaux durs (pierres et briques) ou en matériaux périssables (bois et torchis). Ce type d'archéologie, qui peut s'apparenter à une "lecture" des murs, permet notamment de déceler les différentes phases de construction d’un bâtiment, ainsi que ses transformations. Bien souvent, un bâtiment évolue avec le temps et est modifié par ses propriétaires. L'archéologie du bâti permet donc de restituer son histoire et parfois son dispositif primitif. En outre, elle permet de comprendre comment travaillaient les bâtisseurs de l'époque, leurs techniques et les outils qu'ils ont utilisés pour la construction. Un des objectifs est de retracer l’histoire événementielle, stylistique, économique et sociale de ces bâtiments et de les replacer dans le contexte qui les a vus naître.

Comment procède l'archéologue dans son analyse du bâtiment ?

L’étude et la fouille d’un édifice reposent sur les principes archéologiques communs à toutes les formes d’archéologie, notamment dans les méthodes de relevés graphiques et d’analyse stratigraphique. On analyse les pierres, leur mise en oeuvre, leur gabarit, leur appareillage et leur origine géographique, mais aussi les charpentes avec leurs techniques d'assemblages, les mortiers, les enduits et jusqu’aux papiers peints. La superposition des couches stratigraphiques dans le temps permet de repérer les différentes étapes de construction et de transformation d'un édifice. Ainsi, son histoire se dessine, du creusement des fondations jusqu’aux aménagements intérieurs. L’archéologue doit documenter avec autant de précision revêtements, pavements, voûtes, planchers, toitures… L’étude demande aussi de confronter ces bâtiments aux sources écrites et iconographiques conservées dans les différents fonds d’archives. Des documents, tels que les contrats de vente, les croquis d’arpentage du cadastre ou les gravures anciennes sont des éléments importants dans la connaissance d’un édifice. Ce travail est essentiel pour aider les architectes à mener à bien un projet de "restauration" : mieux connaître, pour mieux restaurer.

Quels types de travaux avez-vous dû effectuer ?

Des études sur la porterie de l’abbaye cistercienne de Villers, sur un relais de La Poste et un couvent de jésuites Bruxellois, une ferme brabançonne mais aussi sur des habitations particulières à la demande de bureaux d'architectes ou des services de l’archéologie des Régions.

Pouvez-vous nous parler plus spécifiquement de l'un de vos travaux ?

L'objectif premier des fouilles de la porterie de l'ancienne abbaye cistercienne de Villersen-Brabant (1146-1796) était d'établir le cahier des charges archéologiques de la porterie, préventivement aux travaux de réhabilitation comme site d'entrée pour les visiteurs. Avec une équipe, nous avons réalisé des fouilles archéologiques à l’intérieur et autour du bâtiment de l’ancienne porterie du XIIIe siècle. Cette dernière servait à contrôler l'entrée et la sortie des personnes et des marchandises à l’abbaye. Elle était le lieu d'échanges et de contacts entre le monde laïc et le monde sacré des moines. Si un grand nombre d'abbayes cisterciennes médiévales sont conservées en Europe, proportionnellement peu de porteries subsistent. A ce titre, la double porterie de Villers constitue un exemple remarquable parmi les structures d'accueil des grandes abbayes cisterciennes. Dans ce cadre, j’ai réalisé une étude d’archéologie du bâti de la porterie encore conservée et appelée "Porte de Bruxelles", ainsi que la seconde, plus ancienne, découverte durant les fouilles. J’ai dessiné, décrit, comparé avec d’autres porteries ou d’autres bâtiments de l’abbaye pour arriver à dater le bâtiment, comprendre sa signification, son évolution et ses aménagements intérieurs, décoder son tracé directeur, restituer son volume d’origine et poser les bases d’une typologie. L'étude de ce complexe monumental apporte des données nouvelles dans la compréhension de l'abbaye de Villers du Moyen-Age à la fin des Temps Modernes.

Pour qui travaillez-vous ? Qui vous commande vos travaux ?

Pour le moment, je travaille comme fonctionnaire pour un musée fédéral (MRAH-KMKG) et je réalise des missions d’archéologie du bâti pour le ministère de la région de Bruxelles-Capitale - Cellule Archéologie.

Est-ce difficile de trouver de l'embauche en Belgique comme archéologue ?

Le métier d'archéologue est parfois incertain. Depuis dix ans que je l'exerce, je suis passé par différents statuts : fonctionnaire à la Région wallonne, fonctionnaire fédéral, employé d'une ASBL gestionnaire de patrimoine, indépendant, bénévole… Il est de fait pas évident d'obtenir un emploi stable. Quand on se lance dans cette profession, on ignore souvent ce que nous réserve l'avenir. Il arrive d'ailleurs fréquemment que des archéologues se lancent après quelques années dans une autre profession pour avoir un emploi plus stable. Souvent, avant d'être un métier, il s'agit d'une passion. Le statut précaire de la profession ne permet pas de l'envisager autrement. L'idéal en Belgique francophone pour faire des fouilles archéologiques, c'est de travailler au sein d'une unité de recherche universitaire ou d'être fonctionnaire régional mais la tendance en Europe est de plus en plus de réduire le nombre de fonctionnaires et de sous-traiter l’archéologie à des entreprises privées, comme c’est déjà le cas en Flandre. Quelque part, ce métier est dépendant d’un certain bon vouloir des politiques, comme le nombre de fonctionnaires affectés à l’archéologie, ou encore le montant octroyé à cette discipline. En Belgique, l'archéologie n'a pas toujours la place qu'elle mériterait. La solution est parfois de s'expatrier, en France notamment (où
proportionnellement les montants affectés à l’archéologie sont plus importants que chez nous grâce, notamment, au système de l’aménageur/payeur) ou dans des pays plus lointains, en fonction de sa spécialité.

Pouvez-vous nous parler aussi de votre statut d'archéologue indépendant ?

A la demande de bureaux d’architecture, j'effectue des études préalablement aux chantiers de rénovation ou de restauration d'un bâtiment. Je réalise des missions "à la carte" dans la cadre de projets liés à un bâtiment. Cela va de l’analyse historique et archéologique proprement dite, à des propositions de mises en valeur, des restitutions en trois dimensions, en passant par des recommandations patrimoniales. J'essaie de me faire connaître auprès d'eux. Je mène ainsi parfois plusieurs activités de front.

Quels côtés négatifs voyez-vous à votre profession ?

L'archéologie préventive qu’on pratique en Belgique ne laisse malheureusement pas toujours beaucoup de temps sur le terrain. Elle est tributaire du chantier de construction et s’effectue dans les mois qui précèdent la réalisation d’un projet de construction qui se développe sur un site archéologique, identifié au préalable. Après la mission, le site sera détruit et disponible pour l'exécution des travaux planifiés. Souvent, les délais sont courts et les travaux des archéologues doivent être exécutés en urgence. Ces données doivent être prises en compte.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune archéologue diplômé ?

Choisir un domaine de prédilection et se forger au plus vite une expérience professionnelle. Ne pas se décourager mais au contraire être obstiné et déterminé. Etudier les langues. Ne pas hésiter à faire ses valises et aller à l'étranger, en fonction de sa spécialité bien évidemment. Multiplier les sources de contact. Enfin, il ne faut pas se brader, valoriser ses diplômes et son expérience !

Avez-vous un rêve d'archéologue ?

Je ne rêve pas de fouiller un site ou un bâtiment en particulier mais j'aimerais beaucoup avoir le temps (et le financement) pour pouvoir publier les sites étudiés. Une étude archéologique n’a de sens que si ses résultats sont disponibles et/ ou accessibles.
 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.