Paul Dascotte, Cordonnier - bottier

Interview réalisée en janvier 2007

Paul DASCOTTE est cordonnier bottier depuis 20 ans.

En quoi consiste votre activité au quotidien ?

Je fais de la réparation de qualité et je fais du sur mesure. Cela veut dire qu’on m’apporte des chaussures dont la réparation exigera au moins une semaine. Une journée de travail, c’est recevoir le client en magasin et surtout bien s’organiser à l’atelier pour pouvoir avancer le mieux possible. A l’atelier, la journée se partage entre la préparation des réparations et la découpe des cuirs. Il y a des jours où je remplis des tâches plus que d’autres : c’est-à-dire que le mardi, je commence à préparer des cousus ; le mercredi je découpe les cuirs ; le mercredi soir, je les mouille et je les mets dans du journal pour que la petite humidité reste ; le lendemain matin, je laisse sécher un petit peu, j’encolle, je rafle ; le lendemain, je couds. Pour les cousus, les différentes étapes du processus s’étalent sur une semaine. Pour les réparations simples (talons, patins), je les prépare le matin, je les colle l’après-midi et je les finis le lendemain matin (teinture, brossage, …). Et alors, insérées là-dedans, il y a des petites choses qui appellent plus de finition : les recouvrages de chaussures pour les mariages et les cocktails, la préparation du travail dans le sur mesure. Le travail est très varié et demande de l’organisation. Il y a toujours dix ou quinze paires de cousus et au moins une ou deux paires de sur mesure en route. Ma femme vient m’aider un peu au magasin, mais à l’atelier je dois tout gérer seul.

Quelles sont les qualités attendues dans votre profession ?

C’est un métier où il faut beaucoup de rigueur dans le travail. La qualité ! C’est pour ça que les gens reviennent. La qualité à propos de tout : savoir répondre comme il faut au client, faire de bons devis, utiliser les bons matériaux, réaliser de la bonne réparation, de la bonne fabrication et de la bonne finition. On apprend à devenir maître de soi et maître de son travail. L’organisation, la rigueur, l’amour du beau, toujours se remettre en question au niveau de son travail, toujours chercher des nouveautés, aller de l’avant. Si vous voulez faire du beau, en quarante ans de métier, vous n’avez pas encore tout appris. 

Quels sont les avantages et inconvénients de votre métier ?

Les avantages c’est qu’on est son propre maître. Je peux faire comme moi j’ai décidé de faire et, que ce soit bien ou pas, je suis maître de mon travail. Pouvoir accepter ce qu’on veut comme travail. Je prends 98% de ce qu’on m’apporte car c’est souvent du travail de qualité, mais je peux me permettre de dire non à certains moments. Quand on est capable de créer des chaussures, on met sa touche personnelle à la création et ça c’est agréable aussi.

Les inconvénients, c’est tenir en même temps le magasin et l’atelier, parfois faire plus d’heures que ce qui était prévu. C’est travailler dans la poussière et dans la colle. Mais bon, maintenant, il y a de grosses améliorations mécaniques (des bancs à colle, des aspirations sur les machines), et puis il n’y a plus de benzène dans les colles.

Il ne faut pas faire ce métier-ci pour faire fortune, on gagne bien sa vie mais il faut venir dans des quartiers où il y a de l’argent. C’est pour cela que je suis venu à Bruxelles, mais vous avez le désavantage de devoir payer des loyers qui sont élevés.

Quel est l’horaire de travail ?

Au début, je travaillais de 7h à 19h. Douze heures d’affilée, magasin ouvert. Après un an, je suis tombé malade. J’ai dû baisser le rythme. Maintenant, je travaille de 10h à 18h, il y a des jours où je viens un peu plus tôt. Comme le samedi où parfois je viens à 6 ou 7h du matin et où je travaille jusqu’à 16 ou 17h. Généralement, c’est huit à neuf heures d’atelier. En moyenne, c’est une grosse quarantaine d’heures par semaine à l’atelier. 

Quelles études avez-vous faites pour accéder à votre profession ?

Je n’ai pas fait d’études. J’ai arrêté l’école à 13 ans. J’ai fait des petits boulots à gauche à droite. J’étais pas trop fait pour l’école, mais je voulais travailler. A 20 ans, ma maman est passée devant un cordonnier et elle s’est dit pourquoi pas... Comme il remettait son commerce, je suis allé le voir avec mes parents et la convention qu’on a passée a été la suivante : « vous me rachetez mon fond de commerce et mon habitation et je vous apprends le métier pendant deux ans ». Je me suis lancé et cela fait maintenant 20 ans !

Je suis autodidacte pour tout ce qui est cousu et sur mesure. J’ai appris en regardant, en démontant, en essayant, en recommençant, pour être sûr que ce que je faisais était bien dans les règles de l’art, mais en y mettant ma touche personnelle.

Quel a été votre parcours professionnel ? 

A 13 ans, j’ai connu le milieu du travail dans un garage, puis je suis retourné à l’école pour terminer mes humanités inférieures. Puis, j’ai travaillé à la poste, j’ai fait plein de petits boulots, j’ai fait mon service militaire, j’avais mon permis de conduire en main (poids lourds). A 20 ans, j’étais patron avant même de savoir réparer une chaussure. J’ai acheté un commerce, j’avais un numéro de TVA et je ne savais pas travailler ! Le cordonnier est resté avec moi pendant deux ans, il m’a transmis son savoir-faire et j’écoutais ! J’avais une telle envie de travailler que, quel que soit le métier, du moment qu’il y avait de la création, que je pouvais travailler avec mes mains, je l’aurais pris. J’étais prêt !

Quelles sont les possibilités d’emploi ?

A part être artisan, il faut se diriger vers les ateliers de fabrication à Paris, en Angleterre et en Italie. En Belgique, à part Ambiorix et une usine où il n’y a que du collé, il n’existe plus d’atelier, à part ceux d’orthopédie. Il y a beaucoup de délocalisation et, même s’il y a du travail ici, il n’y a plus de professionnels qualifiés.

Que diriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans cette voie ?

D’apprendre, de toujours vouloir apprendre, d’être sérieux, d’être honnête vis-à-vis de soi-même, d’avoir de la rigueur, d’être ordonné. Il s’agit là plus de valeurs humaines liées au métier d’artisan. D’être à l’écoute de son maître d’ouvrage, de ne pas avoir peur de recommencer, de faire et de refaire, d’y passer des heures. Si le maître a l’amour du métier et qu’il y a réciprocité, le reste viendra de lui-même. Savoir donner avant de recevoir, aller à la rencontre des gens et les écouter.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.