Philippe Hagelstein,
Chef de projets d'un département Bâtiment

Interview réalisée en avril 2013

Quelle est votre formation et quel est votre parcours ?

Dès le secondaire, je savais que je voulais m’orienter vers la construction et vers le métier d’ingénieur ou celui d’architecte. J’ai une formation d’ingénieur industriel.
J’ai choisi, en dernière année, une option construction de 150 heures.
Je décroche mon premier emploi au Centre de recherche et de développement chez Arcelor, à Liège où j’avais d’ailleurs réalisé mon mémoire.
J’y travaille pendant un an comme ingénieur de recherche sur des produits de construction acier. Le but était de faire du lobbying via une aide technique aux clients d’Arcelor.
En fait, je réalise que la recherche ne me convient pas. J’avais fait un stage d’un mois, lors de mes études, dans la société Galère. Ce stage sur chantier m’avait énormément plu tant au niveau boulot qu’au niveau ambiance de l’entreprise. J’y ai donc postulé et, de fil en aiguille, je me suis retrouvé à travailler chez Galère où j’ai été engagé comme technicien de chantier.
Ce métier est une aide au conducteur de travaux qui a la conduite d’un chantier de A à Z. J’ai eu la chance de travailler sur un gros chantier avec un conducteur expérimenté qui m’a appris le b.a.-ba de la gestion de chantier. J’ai travaillé à ses côtés pendant six mois. On a appris à se connaitre, à se faire confiance et petit à petit, j’ai pris part aux aspects administratifs, financiers, au suivi des ouvriers, si bien que, lorsque le conducteur a dû partir, j’ai terminé le chantier seul.
C’était ma première expérience de terrain durant laquelle j’ai réalisé l’ampleur et la diversité du métier. J’avais beau avoir un diplôme d’ingénieur, tout ce que j’ai appris à ce moment là ne s’apprend pas à l’école.

Comment se structure la société Galère ?

Il faut savoir que chez Galère, il y a une direction générale. Puis deux départements de production : le bâtiment et le génie civil. Il y a deux sièges d’exploitation dans le département bâtiment : un à Liège et un a à Gosselies avec chacun un directeur de siège. Mon supérieur hiérarchique est donc le directeur du siège de Liège. Il assure la gestion technique, financière et administrative et nous encadre si nous nous trouvons face à un problème. Nous avons des réunions hebdomadaires pour lui faire part de l’avancée du chantier. Chaque chef de projets est présent, nous sommes une petite dizaine de chefs de projets sur le site de Liège.
Cette réunion permet de passer en revue les problèmes de chacun, l’avancement, les achats, les plannings…
Si l’un de nous rencontre un problème qu’un collègue a déjà rencontré, il nous fait part de son expérience, ce qui est à la fois utile et enrichissant.
Cette réunion permet aussi au directeur de faire un tableau de bord des chantiers dont il suit, en permanence, l’avancement. Cette réunion touche vraiment tous les points de travail du chef de projets : points administratifs, achats, planning, technique et service du personnel.

Quand commencent vos responsabilités sur un chantier et en quoi consistent-elles ?

Chez Galère, nous avons un service Devis avec des deviseurs : des ingénieurs remettent des offres de prix aux clients qui peuvent être soit des institutions publiques, comme une commune, un hôpital ou une administration soit un client privé, une société, un promoteur immobilier, etc.
Dès que la commande est décrochée, l’ensemble des informations est transféré de la soumission à l’exécution. L’exécution est composée d’un chef de projets et d’un conducteur de travaux. Ce dernier va être en permanence sur le chantier chaque jour de la semaine tandis que le chef de projets va gérer plusieurs chantiers en même temps, trois, quatre voire cinq.
Il faut considérer un chantier comme une petite entreprise au sein de l’entreprise et le chef de projets est le chef de la petite entreprise. Il doit s’assurer que tout tourne, tout fonctionne mais il n’est pas seul. Il est entouré d’une série de services : le service sécurité, assurance, juridique, du personnel, etc. Cet ensemble de services est interne à l’entreprise et je dois les consulter en fonction des problèmes que je rencontre.
Je suis responsable du chantier et entouré d’une équipe à laquelle je peux faire appel.

Quels sont les principaux aspects de votre métier ?

Les fonctions du chef de projets sont multiples. Il y a un volet administratif qui comprend toutes les demandes d’autorisation, de permis d’urbanisme, de plans d’impétrants , d’assurance, etc.
Il y a également un volet juridique où l’on vérifie qu’un contrat est signé, qu’il protège l’entreprise, je dois lire attentivement les clauses administratives d’un contrat.

Ensuite, je lis la partie technique du cahier des charges et l’on procède aux achats. Si on a un bâtiment à construire, on va analyser, décortiquer la structure et c’est ici que les études d’ingénieur permettent de comprendre le travail de l’architecte et de l’ingénieur en stabilité. On doit donc comprendre le projet, l’intégrer et peut être l’optimaliser afin de gagner du temps, de l’argent. Il s’agit là de la valeur ajoutée que l’on donne dès le départ du projet. 
Puis, on passe aux achats. Un acheteur va faire toutes les demandes de prix. Le chef de projets, en collaboration avec le directeur de siège et le chef du service des achats, participe à la clôture de l’achat. Si par exemple, je dois acheter du béton, l’acheteur va consulter toutes les centrales à béton de la région du chantier, il va faire un comparatif.
En fonction des caractéristiques techniques proposées par l’un ou l’autre fournisseur, on va négocier avec lui puis acheter. Il s’agit donc d’un travail d’équipe avec l’acheteur, avec le directeur de siège, le chef de service achats, et le chef de projets.

Il y a le volet gestion du personnel. Nous avons plus de 600 ouvriers et il s’agit d’organiser tout ce que nous faisons en œuvre propre : béton, gros-œuvre, structures d’un bâtiment.
Il faut donc gérer la main d’œuvre, prévenir le responsable du service du personnel des besoins dans x jours de x personnes pour réaliser tel travail pour telle durée. De façon à ce que le responsable du service du personnel puisse l’organiser, s’assurer de la disponibilité des hommes et aussi s’assurer que ces équipes, une fois le travail terminé, puissent directement travailler ailleurs.

Un autre est le volet social de nos sous-traitants. Galère n’a pas de carreleurs, ni plafonneurs, ni de couvreurs, etc. Nous faisons donc appel à d’autres entreprises et il faut s’assurer que les entreprises et leurs ouvriers soient en règle du point de vue de la législation.

Il y a aussi l’aspect sécurité. Je dois m’assurer que les gens respectent les normes de sécurité et lorsque nous avons des contrôles extérieurs, du CNAC (Comité National d’Action pour la Sécurité et l’Hygiène dans la Construction) ou de l’inspection du travail que nous soyons en ordre.
Nous avons au sein de l’’entreprise un service de prévention sécurité et si je rencontre un problème je fais directement appel à ce service. Identifier le moindre problème de sécurité relève de ma responsabilité et de celle du conducteur de travaux qui, de par sa présence sur le chantier, va observer plus d’éléments que moi. Il va sans dire que la sécurité des hommes est primordiale. Des méthodes de travail existent pour être en sécurité et nous sommes, à ce niveau, intransigeants.

Selon la taille d’un chantier, comment vous organisez vous et qui gère qui ?

Le directeur de travail est le directeur de siège. Puis le chef de projets, puis le ou les conducteur(s) en fonction de la taille des chantiers. Tout dépend, bien sûr, de la taille des projets.  Si nous travaillons sur un projet pharaonique comme par exemple une ligne TGV, il y aura un chef de projets ou même plusieurs chefs de projets et dans ce cas on crée une superstructure avec un directeur de chantier, plusieurs chefs de projets, plusieurs conducteurs et ainsi de suite. Il s’agit de la structure la plus lourde et ne correspond pas à la majorité des travaux. Dans la plupart des cas, c’est le directeur de siège, puis il y a une dizaine de chefs de projets qui ont chacun plusieurs chantiers à gérer avec un conducteur et un technicien de chantier et avec un chef d’équipe en fonction des corps de métier.

Nous faisons appel à des coffreurs, des ferrailleurs, des maçons et donc inévitablement trois équipes et trois types de travaux différents avec un responsable par équipe soit un chef d’équipe. Si sur un gros chantier, il y a une vingtaine de coffreurs, il y aura plusieurs équipes, et donc plusieurs chefs d’équipe et/ou un contremaître qui est, en quelque sorte, un super chef d’équipe.

Le conducteur, présent tous les jours sur le chantier, va s’occuper de la partie administrative. Il contrôle chaque matin la présence des ouvriers, il s’assure de leur sécurité, etc. Puis moi, je m’assure que le conducteur a bien assumé son travail. Je me rends sur le chantier une à deux fois par semaine mais quotidiennement j’entends tous mes conducteurs de chantier. Ils me tiennent au courant de tout. Le conducteur règle sur place une bonne partie des problèmes, s’il a un doute ou s’il y a un problème récurrent (exemple : tous les jours, le camion à béton est en retard) alors, il m’en fait part et le chef de projets fait les démarches nécessaires afin de régler la situation. Si je suis face à un problème qui dépasse mes compétences, j’en réfère à mon directeur de siège.

Quelle est la formation d’un conducteur de travaux ?

Un conducteur de travaux est soit un ingénieur industriel ou un bachelier en construction ou encore une personne ayant acquis une expérience dans un métier de la construction. 

Il ne s’agit pas uniquement de hiérarchie…

Notre travail est un travail d’équipe et de confiance. Il n’y a pas de dominé-dominant. Bien sûr la hiérarchie existe mais rien ne serait possible sans la confiance et la collaboration de chacun.
Souvent, le conducteur a une meilleure expérience de terrain et ceci permet la complémentarité. Chacun apprend de l’autre.
Un jeune ingénieur engagé chez nous a un titre de chef de projets en formation et pendant deux ou trois ans, il va travailler sur le terrain avec le conducteur et apprendre le métier. Un ingénieur sortant de l’école doit faire ses classes sur le terrain.

Qui recrute qui ?

C’est le directeur de siège qui recrute les conducteurs et les chefs de projets.
Le responsable du personnel ouvrier recrute et engage selon les besoins d’un chantier.

Y-a-t-il une formation continue dans le cadre de votre travail ?

Tout à fait. Nous suivons énormément de formations en interne. En ce moment nous nous formons sur les bâtiments passifs, basse énergie puisque demain c’est ce type de bâtiments que nous construirons.
Nous suivons également des formations basées sur l’administratif, le juridique comme le droit de la construction ou les marchés publics.  Mais aussi des formations sur la sécurité, la certification VCA (Certification Sécurité Contractants) avec deux niveaux de formation : l’opérationnel, tous les ouvriers l’ont, et l’autre pour les cadres opérationnels pour les conducteurs de travail, chef de projets, directeurs de projets. Formation qu’on doit repasser tous les dix ans et qui permet à notre entreprise d’être certifiée.

Vous coordonnez à la fois à l’intérieur de l’entreprise mais vous êtes aussi en contact avec l’extérieur (clients, architectes, bureau d’études…). Quelles sont vos relations avec le bureau d’études ?

Quand un client décide de construire un bâtiment il fait appel à un architecte, à un bureau d’études stabilité et un bureau d’études en techniques spéciales (électricité, chauffage, ventilation, climatisation, sanitaire, performance énergétique, etc.). Donc quand je démarre, je me trouve face à trois ou quatre personnes : le maitre de l’ouvrage (le client), l’architecte, l’ingénieur en stabilité et l’ingénieur en techniques spéciales. Je verrai ces personnes durant tout le chantier à raison d’une réunion hebdomadaire.
Entre le projet sur plan de départ et les contraintes techniques, il arrive beaucoup de choses. Ces réunions de chantier permettent de faire le bilan, de prendre des décisions, de travailler en amont. On demande beaucoup d’informations et on en donne aussi. A part les fondations, un bâtiment peut toujours évoluer un peu durant la construction. On parle de terrassement, de type de béton, des étanchéités, des isolants, etc. On propose tout cela au client qui nous donne son accord. Il y a un procès verbal de réunion signé par chacun. Si on commence un terrassement et que l’on découvre une poche de mauvais sol, qu’est ce que l’on fait ? La réunion permet d’y répondre, d’acter les décisions, les propositions techniques et financières. Une réunion de chantier dure environ quatre heures. Le matin, je suis en réunion de chantier et l’après-midi, je procède aux décisions prises tout en préparant la réunion du lendemain matin d’un autre chantier. Derrière tout bâtiment en construction, il y a des heures de discussions et de préparations pour arriver à la fin d’un projet dans les délais, de qualité et avec une rentabilité pour mon entreprise.

Vos horaires doivent être bien chargés ?

Travailler dans la construction, ce n’est pas travailler dans un bureau. En général, je travaille dix heures par jour. Les trajets sont importants : mon bureau est à Liège, j’habite en région liégeoise mais j’ai un chantier à Bruxelles, un à Arlon, un en Flandre. 

L’aspect relationnel paraît considérable…

Bien sûr. Le contact avec le client est essentiel. Nous allons apprendre à nous connaitre et à créer une relation de confiance. Mieux se connaitre nous assure de régler un éventuel problème de façon bien plus efficace qui si nous ne nous voyons jamais.
Et puis, il y a le nerf de la guerre : l’aspect financier. S’il arrive un imprévu et qu’un supplément de travaux s’impose cela signifie un accroissement du cout. Le relationnel a toute son importance dans la négociation.

Y a-t-il des femmes cheffes de projet ?

Il y en a eu mais pas pour l’instant. Sinon, oui bien sûr. C’est juste un boulot qui demande une organisation personnelle solide. Il faut aimer bouger aussi. Parfois le chantier se situe à cinq minutes de chez soi, parfois il est à deux heures.

Votre formation correspond-t-elle aux exigences de votre métier ?

Durant les études, on apprend à apprendre. Une bonne formation oblige les étudiants à analyser, à aller plus loin, à se débrouiller par eux-mêmes et elle donne surtout un bagage, une clé qui permet de rentrer dans une entreprise. Et puis, le jour où on obtient son premier emploi, tout reste à faire. Selon la personnalité de chacun, l’outil va se développer plutôt dans un sens que dans l’autre. De part la polyvalence de notre formation, l’ingénieur est voué à prendre des responsabilités, à gérer d’autres personnes, des projets, etc. Un ingénieur conducteur de travaux, par exemple, va exercer un métier beaucoup plus concret qu’un ingénieur chef de projets.
Mais pour répondre à votre question, je dirais qu’il n’y a pas d’ « études » pour devenir chef de projet, l’expérience est indispensable. Cela fait cinq ans que je travaille sur chantier et inévitablement dans cinq ans, mon expérience sera plus conséquente et peut-être aurais-je une autre vision de mon métier. Chaque chantier et chaque client sont différents et permettent une grande variété d’expériences.
Quand j’ai arrêté la recherche, c’était justement pour ouvrir l’éventail, découvrir d’autres aspects du métier et non plus de la technique pour de la technique.

Dernier aspect dont on a peu parlé : le financier

Ce n’est pourtant pas un des moindres…
Chaque mois, je dois rendre des comptes à ma direction, réaliser un état des lieux financier et des prévisions pour la fin du chantier. Faire les calculs permettant de dire à ce moment-ci je ne perds ni ne gagne de l’argent et à la fin je gagnerai ou perdrai un peu d’argent. Cet aspect m’a permis de découvrir la façon dont vit l’entreprise : la charge des frais fixes, du personnel, etc.

Qu’est-ce qui peut modifier la rentabilité ?

Un retard, des intempéries, etc. Un retard signifie un conducteur et les équipes d’ouvriers plus longtemps sur place, le chef de projets aussi. Il peut arriver aussi qu’on commette des erreurs, on a pu, par exemple, sous-estimer un prix. Il faut savoir que parfois les deviseurs ont deux semaines pour préparer des chantiers de cinq ou six millions d’euros.
Après chaque projet, en interne, nous effectuons un bilan d’expériences. On peut ainsi revoir certains aspects financiers avec le deviseur, ou les achats, ou le bilan avec tel ou tel sous-traitant. On évoque aussi, par exemple, un problème de sécurité rencontré sur le chantier et sa résolution. Le but de ce bilan est toujours de s’améliorer, de tirer profit de nos expériences respectives.

Selon vous, quels sont les avantages et les inconvénients de votre métier ?

Le premier avantage est qu’on rencontre énormément de personnes. C’est un métier qui touche à beaucoup de domaines, il est aussi bien perçu. Il est, à la fois, valorisé et valorisant.
Les inconvénients sont les horaires et le poids des responsabilités qui peuvent générer un stress. Néanmoins, c’est un métier passionnant pour lequel il faut être ouvert, proactif, résistant au stress et énergique.

Auriez-vous un conseil à donner à un jeune qui souhaite embrasser la profession ?

Le seul conseil qui vaille est d’être passionné par ce que l’on fait. Et puis continuer à apprendre, à évoluer et se donner les moyens d’arriver au but.
N’hésitez pas non plus à postuler déjà comme étudiant dans une entreprise de construction.

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.