Philippe Thonart,
Chercheur en biotechnologies

Philippe Thonart est également un chercheur universitaire, mais son souci est entièrement tourné vers les applications concrètes de ses recherches. Professeur de biotechnologie à Gembloux et à Liège, il a fondé un centre interuniversitaire qui a pour vocation « de propulser les entreprises wallonnes dans le futur en leur facilitant l'accès aux innovations biotechnologiques. Un défi où se côtoient l'art de la science et le quotidien le plus prosaïque. » Il est également très actif dans les pays en développement, où la biotechnologie peut apporter des solutions propres et durables.

Vous avez fondé, avec l'Université de Liège et les Facultés agronomiques de Gembloux, le CWBI, Centre Wallon des Bioindustries. De quoi s'agit-il ?

C'est un centre universitaire qui veut développer la recherche en biotechnologie depuis le stade de la recherche fondamentale jusqu'au produit fini. Cela implique donc aussi que nous soyons intégrés dans la vie socio-économique de l'endroit où nous travaillons (chez nous ou ailleurs dans le monde, notamment en Afrique).
Nous travaillons beaucoup par contrats avec les industries wallonnes ; elles font souvent appel à nous dans les premières phases de développement d'un produit.

Ni université, ni industrie, ou les deux à la fois ?

Université, certainement, parce que notre activité première est la recherche ; nous participons à l'augmentation des connaissances. Nous créons aussi de l'emploi ; nous pénétrons dans le monde socio-économique mais nous n'y restons jamais longtemps. Nous avons créé des sociétés spin off que nous avons vendues. Le marketing et le business, la prospection économique, ce sont des métiers différents du nôtre. Une fois qu'une affaire roule, nous préférons passer à autre chose, créer autre chose.
Notre premier but c'est de réaliser des « impulsions », des choses qui ne se seraient pas faites si nous n'avions pas été là . Nous ne voulons pas créer des sociétés qui font un milliard de chiffre d'affaires ! Nous voulons mettre sur le marché des produits, parfois très pointus, que personne d'autres ne veut faire. Il y a une quinzaine d'années, nous avons lancé sur le marché des bactéries pour fosses septiques. C'était une idée dont personne ne voulait : faire des cultures relativement sophistiquées pour les fosses septiques semblait saugrenu. Depuis lors, ce produit est devenu d'usage courant dans les ménages, mais il ne fera jamais de chiffre d'affaires mirobolant.

Quelle est votre définition des biotechnologies ?

Pour moi il s'agit, à travers la connaissance des mécanismes du vivant, ou à partir des matières premières fabriquées par le vivant (monde végétal, animal ou microbien), de sélectionner des procédés pour arriver à obtenir des produits les plus innovants et les plus utiles possibles. Ce peut être aussi bien des produits pour la médecine que des procédés de fermentation traditionnelle en Afrique.

Il ne s'agit donc pas nécessairement de manipulations génétiques ?

Pour nous, le génie génétique est un outil parmi d'autres. Notre base de travail, c'est plutôt la fermentation.

Le grand public est généralement méfiant à l'égard des biotechnologies. Or vos recherches semblent plutôt aller dans le sens d'un « retour au naturel » ?

Je dirais plutôt que la tendance est dans la recherche d'un équilibre avec la nature, ce qui est plus marqué aujourd'hui que dans les années 70, ça oui. C'est aussi visible en agriculture, avec les biopesticides : lutter contre les maladies des plantes avec d'autres microorganismes, pour tenter d'établir un équilibre qui soit favorable à la nature et à l'homme.
Ces dernières années, on redécouvre l'écologie microbienne et la biodiversité du monde des microorganismes, que l'on avait un peu oubliée. En jouant sur les équilibres entre microorganismes, on peut stimuler une activité immunitaire au niveau de l'intestin, ou rééquilibrer la flore buccale pour lutter contre les caries, etc. Même au niveau de l'estomac (milieu très acide et particulièrement difficile), on peut introduire des bacilles lactiques qui vont produire des bactériocines pour lutter contre l'Helicobacter, germe responsable de l'ulcère d'estomac.

Pourriez-vous nous donner des exemples de vos recherches ?

Nous avons développé la technologie de production de bacilles lactiques : ces germes sont utilisés dans la charcuterie car ils diminuent le pH de la viande et augmentent ainsi ses propriétés de conservation, sans devoir ajouter de conservateurs chimiques ou des antibiotiques. En plus, cela préserve le goût de la charcuterie, car cela fait partie depuis toujours du procédé artisanal.
Donc, nous avons mis au point une souche microbienne tout à fait spécifique pour le saucisson, puis il a fallu établir les paramètres de fermentation (pour produire les germes en grande quantité), et enfin développer des technologies de séchage et de conditionnement, pour arriver à obtenir des ferments lactiques en poudre qui sont conditionnés dans de petits sachets. Toutes ces étapes de « downstream processing » pour arriver à un produit fini en « tonnage » élevé, cela fait aussi partie de la biotechnologie, et ce n'est pas la partie la plus facile !
On a ainsi créé une société qui produit ces « starters » à base de bacilles lactiques, mais aussi de levures, pour l'industrie agroalimentaire (charcuteries, farines fermentantes, probiotiques* pour les intestins, ...) C'est un bon exemple de sociétés intermédiaires. Cela crée de l'emploi et nous donne aussi un bras de levier parce que ces industries vont nous sous-traiter d'autres recherches.

Il faut donc avoir aussi la fibre économique pour travailler avec vous ?

C'est une question d'individus ! Il y a des scientifiques qui se débrouillent très bien en gestion. Il y en a d'autres avec qui c'est la catastrophe ! On sent vite si on est attiré par ces aspects-là ! Mais la connaissance scientifique reste le plus souvent la base nécessaire.

Vous travaillez aussi beaucoup avec les pays en voie de développement ?

Oui, toujours avec la même philosophie: créer un produit, développer une technologie. Par exemple, nous avons travaillé sur les fermentations traditionnelles au Burkina et au Sénégal : le sumbala est un condiment traditionnel obtenu par fermentation d'une graine de légumineuse arbustive, le parka. On a étudié cette fermentation, on a isolé le microorganisme, on en a fait un starter qu'on leur a donné, et maintenant, nous essayons de faire évoluer cette production du groupement de femmes vers l'atelier de production, en faisant monter leur niveau technologique et leurs normes de qualité. On le fait aussi avec du lait fermenté, et maintenant avec du vinaigre de fruits, ce qui leur permet de remplacer l'acide acétique qu'ils doivent acheter à l'extérieur.
Nous essayons d'aller jusqu'à la création de sociétés spin-offs dans ces régions, parce que je pense que c'est une manière de participer au développement. Je crois fort à la notion de filière pour la valorisation d'une matière première produite localement. On doit arriver à faire en sorte que ces pays puissent valoriser au maximum leurs matières premières (qu'il s'agisse de minerais ou de matières premières biologiques !) et il faut leur donner des technologies qui permettent de faire cette valorisation sur place.

Quelle est la proportion de votre activité qui se fait avec les pays en voie de développement ?

Cela représente 25% à 30% de notre activité ; nous travaillons avec une série de pays : Burkina Faso, Sénégal, Tunisie, Maroc, Haïti, Cuba,...
Nous travaillons sur la gomme arabique que l'on tente d'introduire dans l'industrie locale des limonades, pour remplacer les émulsifiants chimiques. Il y a aussi le latex de la papaye ou de l'ananas qui sont utilisés comme protéases dans les industries agro-alimentaires. Nous valorisons également les colorants rouges des marcs de raisin de Tunisie, ou le bisap, produit des fleurs d'hibiscus du Sénégal.

Avez-vous aussi des activités dans le domaine de l'environnement ?

En Afrique, nous travaillons sur les décharges publiques. Une décharge, c'est en quelque sorte un bioréacteur, comme pour les fermentations, et nous leur avons donc appliqué les théories des bioréacteurs. C'est ainsi que nous avons découvert qu'une décharge a une vie très longue : de 40 à 50 ans.

On peut caractériser l'âge biologique d'une décharge : jeune, vieille, morte... Nous avons d'abord réalisé un atlas des décharges de déchets ménagers, de manière à ce que les pays gardent la mémoire de leurs décharges importantes. Cet atlas est sur internet et nous le maintenons actualisé (www.ulg.ac.be/cwbi/index.htm)
A présent, nous sommes en train de concevoir près de Ouagadougou une décharge de 50.000 tonnes, avec l'aide de la Région Wallonne et l'IEPF (Institut de l'Energie des Pays ayant en commun l'usage du Français).

Vous avez aussi des activités de recherche fondamentale ?

Mais oui ! Par exemple, nous nous sommes rendu compte que la décharge africaine produisait du H2S, et de là nous avons étudié les mécanismes de production d’hydrogène. Maintenant on se demande si on ne peut pas adapter la production d’hydrogène à certains résidus européens, si la production d’hydrogène par voie microbiologique est un concept qui peut tenir le coup industriellement... Nous sommes en train de déposer les dossiers. On pourrait donc inventer un nouveau procédé d’épuration qui, au lieu d’aller vers une production de méthane, ou de boues, irait vers une production d’hydrogène ! 
C’est pour vous montrer que quand on étudie un procédé, on redécouvre autre chose, qu’on peut appliquer dans un autre domaine, et ainsi de suite. On essaye que la chaîne ne s’arrête pas, on essaye d’être toujours créatif, de participer à une certaine forme de dynamique qui nous permet d’aller d’un domaine à l’autre. C’est une caractéristique de notre époque, de devoir tenir un rythme de plus en plus rapide vers des domaines différents On ne peut jamais rester sur un acquis. Il faut être imaginatif et ...opportuniste !

En termes d’emploi ? Que diriez-vous à un jeune ?

Nous avons trop peu de jeunes formés dans notre domaine. Nous consommons les promotions à une vitesse importante ! Gradués, licenciés, ingénieurs, qu’importe, nous en avons trop peu. Mais il est vrai que l’université paie mal. C’est souvent un tremplin pour se propulser vers d’autres emplois. 
C’est une formation par la recherche. Ceci dit, je ne considère pas comme une perte qu’un jeune quitte l’université après quelques années parce qu’il a trouvé une meilleure place ailleurs. C’est notre rôle, cela fait partie de notre mission.

La biotechnologie, est-ce un secteur d’avenir ?

La biotechnologie est un domaine en pleine expansion ! L’industrie pharmaceutique ou agroalimentaire continue à investir et à demander des jeunes ! Toute une série de sociétés utilisent de plus en plus les outils biotechnologiques parce qu’ils sont plus spécifiques. Les industriels exigent des produits intermédiaires de plus en plus sophistiqués, de plus en plus « sur mesure » pour faire des transformations. Il y a encore du pain sur la planche !

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.