Philippe Van Leer, Bruiteur

Interview réalisée en novembre 1999

Philippe Van Leer est bruiteur depuis plus de 20 ans. "Kirikou et la sorcière" , "Les Convoyeurs attendent", "Rosetta" ou encore "Indigènes" font partie des nombreux films pour lesquels il a exercé son talent. 


Concrètement, en quoi consiste votre métier de bruiteur?

Le bruiteur reproduit le son qui manque à l’image. Lorsque l’on tourne un film, on enregistre les sons avec des micros très directifs afin de capturer le mieux possible les voix. Le son pris lors du tournage est donc souvent très réducteur car on essaie que la voix soit la plus propre possible et donc, tous les autres sons (actions, pas, objets…) ne sont pas enregistrés. Le principe du bruitage c’est donc d’enrichir ce que l’on appelle le son direct du tournage. Une fois que le montage image est terminé, on travaille tous les autres détails dans un studio de bruitage. Il s’agit d’un endroit très isolé acoustiquement, dans lequel on ne doit pas entendre des sons d’avion, de chien qui aboie, de bus qui passe…La qualité du son doit y être la meilleur possible. Le studio ressemble à une petite salle de cinéma, il doit être grand, comprendre un plafond assez haut pour permettre d’avoir des sons résonnants ou plutôt extérieurs, sans réverbération des sons. C’est pour cela que les studios de bruitage ont des rideaux, des panneaux acoustiques réfléchissants ou absorbants. Il y a aussi bien sûr un grand écran et plein de micros.

En ce qui concerne le travail en tant que tel, je me prépare en regardant d’abord le film une première fois de façon à me rendre compte des sons à faire et de leur faisabilité dans le laps de temps qui m’est imparti. Ensuite, je les prépare. Quand j’arrive en studio avec mes valises remplies de tous mes objets, on regarde la première séquence, on définit ce que l’on va faire, je propose des choses, je définis les choix de sons. On commence d’abord par la présence des acteurs. Ensuite, on s’occupe de leurs pas avec les bonnes chaussures, le bon sol… Enfin, on reproduit le son des différents accessoires, effets...Il faut que le bruitage soit le plus naturel possible, qu’on ne le remarque pas.  

On travaille généralement par couches de sons. En plus du son direct, on retrouvera le son du bruiteur puis les sons ajoutés par le monteur son, ce qui signifie que pour un même son précis, on peut parfois avoir 5 ou 6 sons, en couches séparées. Soit ces couches resteront telles quelles au mixage, soit on décidera d’en enlever en fonction du son désiré.

L’intervention d’un bruiteur est donc essentielle…

Oui car on pourrait très bien, comme cela se fait en télévision, travailler avec des bandes sons et piocher ce dont on a besoin pour le caler à l’image mais le son ne correspondra pas forcément (trop large, trop rapproché), la synchronisation ne sera pas juste…Le bruiteur, lui, va construire le son à l’image, il va faire le son en même temps que l’image défile et s’adapter. Il sera donc tout à fait synchrone. Malgré les technologies, on ne remplacera jamais ce travail là. Pour les films télé, on le remarque moins que pour le cinéma. 

Est-ce un travail d’équipe ? Travaillez-vous avec d’autres professionnels ?

Quand la semaine de bruitage démarre, il y a en plus du bruiteur, l’ingénieur du son qui va enregistrer, le réalisateur qui donnera son avis et expliquera quel genre de son il voudrait, le monteur qui va compléter le travail du son en dehors du son direct et du bruitage (sons d’ambiance : oiseaux, voitures, moteurs, tout ce qui n’est pas faisable en bruitage). Il arrive parfois qu’il y ait trop de sons. Quand on remet les dialogues, on se rend compte qu’on se focalise sur les comédiens et plus sur ce qu’il y a autour. Le mixeur va donc faire la part de choses et mettre en avant ce qui est nécessaire pour ne pas dénaturer le dialogue. 

Travaillez-vous uniquement pour le cinéma ?

Non, je travaille aussi un peu pour la télévision, pour les dessins animés, les documentaires, les courts métrages et des films de danse. 

Abordez-vous votre travail différemment selon ces domaines ?

Pour les dessins animés, comme il n’y a jamais de son, il faut le refaire mais il se peut que la musique prenne plus de place et donc, il y aura plus ou moins de bruitages nécessaires. On peut aller dans le détail et faire tous les bruits de pas ou autres ou produire uniquement les gros sons. Tout dépend du type de dessin animé, du réalisateur, etc. Pour les documentaires, la façon de travailler dépendra souvent du budget. Récemment, j’ai travaillé sur des documentaires qui avaient pour sujet les paysans au Luxembourg. Ils avaient des images d’archives mais pas de son. Il fallait tout recréer. Ils ont donc eu besoin d’un bruiteur pour reproduire les charrues, les chevaux et n’avaient pas trouvé les sons adéquats pour cela. Ils ont alors débloqué un peu d’argent et fait appel à un bruiteur pour une journée. Dans les documentaires, on va aussi aller à l’essentiel, on ne va pas analyser l’image de la même façon que pour un long métrage de cinéma. 

Y a-t-il des sons plus difficiles que d’autres à reproduire ?

On essaie de tout faire mais parfois, le bruitage ne sera pas suffisant et il faudra alors rajouter d’autres sons trouvés ou pris par le monteur.

Les manipulations au niveau des voitures, par exemple, ne sont pas évidentes. C’est le cas des portières de voiture par exemple. Dans mon studio, j’ai une voiture, je peux donc le faire mais ce son ne collera pas à toutes les voitures. Le monteur devra donc après ajouter le son d’une vielle portière ou autre en fonction de la voiture qu’il y a à l’image. La couche du bruitage restera toutefois intéressante car elle a été faite en synchronisation avec l’image.

Il y a des sons qu’on ne peut pas faire : mécaniques, électroniques, électriques… Par contre, il y a des bruitages qu’on fait maintenant et qu’on ne faisait pas il y a 10 ou 15 ans car il y a de plus en plus de diversité dans les films, des montages images de plus en plus découpés avec beaucoup d’événements en même temps. 

Quel est votre parcours ?

Je suis né en Belgique mais j’ai grandi à Paris où j’étais musicien. A la fin de mes études, j’ai voulu faire une formation en lien avec la musique mais n’étant pas assez bon musicien, je me suis plus axé vers ingénieur du son dans la musique. J’ai essayé une école à Paris mais j’ai raté l’examen d’entrée. Je suis venu en Belgique où j’ai réussi l’examen d’entrée de l’IAD. Le cinéma ne m’intéressait pas du tout au départ donc c’était toujours pour travailler dans la musique. Pendant mes études, je me suis lié d’amitié et créé un groupe rock avec des personnes avec lesquelles je me suis lancé par après dans le monde du travail. Lors de nos stages, nous nous étions déjà rendus compte que nous n’avions pas envie de travailler dans l’environnement des studios d’enregistrement de musique. Ce n’était pas le genre de vie qui nous convenait. On avait un contact qui nous a proposé de faire la musique d’un dessin animé. On s’est donc lancés. On a ensuite remis en état un vieux studio de doublage à Bruxelles et on a rencontré une société de production parisienne qui nous a proposé de travailler sur une série américaine doublée en français sur France 2. Nous devions en faire une version internationale car, quand un producteur achète une série, il la reçoit en version originale avec les dialogues mais sans son. Il faut donc reconstituer une bande sonore complète sans dialogues (bruitages, ambiance, musique). En deux ans, on a fait 250 épisodes. On a appris les rudiments du bruitage sur le tas. 

On apprend donc le métier surtout « sur le tas » ?

Pour ma part, la formation d’ingénieur du son m’a surtout permis de rencontrer des gens (futurs associés, réalisateurs…), d’établir des connexions ce qui m’a permis de travailler après mes études. Cependant, la technique du son n’est pas indispensable, elle peut s’apprendre en travaillant. Moi j’ai vraiment appris sur le tas mais j’accueille régulièrement des jeunes qui viennent observer et j’en forme aussi. 

Quelles sont les qualités nécessaires pour exercer ce métier ?

Il faut avoir une très bonne oreille, avoir de la patience, aimer passer du temps à chercher un son. Il faut être passionné par le son et l’artisanat du bruitage. Il faut aimer travailler dans le noir, à longueur de journée. C’est un métier assez physique, on est tout le temps en mouvement, il faut déplacer des objets lourds, etc. 

Est-ce que cela vous dérange de travailler « dans l’ombre » ?

Non, pas du tout. C’est vrai que le nom du bruiteur arrive en fin de générique alors que les techniciens son sont au début mais pour moi, ce n’est pas gênant. Pour certains films dans lesquels le bruitage est anecdotique, ça l’est en tout cas moins que pour d’autres où le bruitage joue un rôle important. Moi je suis passionné, c’est ce qui me stimule. Certaines personnes me remercient pour le travail effectué et ça me fait plaisir mais je ne fais pas ce métier pour la reconnaissance, pour être sous les feux de la rampe. Si je suis content de mon travail et que le réalisateur l’est aussi, c’est le principal. 

Comment retenez-vous tous les sons que vous faites ?

Je ne note rien. Il y a des trucs de base comme la neige par exemple. On sait comment on va la reproduire selon qu’elle soit poudreuse, glacée, fondante…Même chose avec les bruits de chevaux (avec des noix de coco ou des entonnoirs). Mais on doit toujours s’adapter à l’image, se remettre en question, chercher un autre truc si le son n’est pas bon, pas assez précis… 

Quels sont les avantages et les désavantages de votre métier ?

Le fait qu’il s’agisse d’un métier plutôt rare (nous ne sommes que deux ou trois en Belgique) est un avantage. Cela signifie qu’il y a du travail tout le temps, on ne se marche pas dessus, il y a de la place pour tout le monde. Par contre, l’apprentissage du métier prend beaucoup de temps ! Il faut beaucoup de patience. 

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui voudrait se lancer?

Etre à l’écoute du son en général, sentir le son à travers le toucher. Aimer manipuler la matière. C’est un métier très tactile, il faut aimer le travail manuel. Il faut aller voir dans un studio de bruitage, donner de son temps, être disponible pour apprendre. Il faut être passionné et surtout porter un grand intérêt au métier !

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.