Pierre Van Renterghem,
Expert en traçabilité génétique

Rencontre avec Pierre van Renterghem Institut National de Criminalistique et de Criminologie (INCC) Licencié en chimie puis docteur en sciences (biologie moléculaire), il est probablement le seul à exercer ce métier en Belgique : gérer les banques de données génétiques de l'Institut National de Criminalistique et de Criminologie (INCC).

Qu'est-ce que l'Institut national de Criminalistique et de Criminologie ?

C'est un institut scientifique de l'Etat. Il a plusieurs missions, mais notre travail principal est de réaliser des expertises en matière judiciaire.

Qu'est-ce qu'une expertise ?

Dans le cadre d'une enquête judiciaire, les magistrats se retrouvent face à des questions de nature scientifique qui dépassent leurs compétences. Ils confient alors à un expert la mission de répondre pour eux à ces questions. Le devoir d'expertise peut, par exemple, consister à procéder à l'identification génétique de personnes impliquées dans un crime. Ce travail peut d'ailleurs s'étendre au fichage des profils génétiques dans des banques de données ADN, outil sur lequel je travaille.

Quel est le principe de ces banques de données ?

Il existe différentes banques de données ADN. La première contient les profils génétiques de traces trouvées sur une scène de crime. On peut comparer ces profils entre eux et relier ainsi plusieurs affaires.
Par exemple, si quelqu'un a violé une femme et qu'on retrouve une trace de sperme, on peut établir le profil génétique de l'agresseur. Si le même personnage commet un peu plus tard un vol avec violence, et qu'on réalise une analyse génétique à partir d'une trace de sang, on peut comparer les deux profils et faire le lien éventuel entre les deux affaires. Dans ce type de banque de données rentreront uniquement des traces de crime et non des personnes. Ce qui signifie qu'a priori on ne sait pas qui est derrière le profil génétique réalisé.

Un deuxième type de banque de données, qui va arriver bientôt chez nous, c'est la banque de données des condamnés. Dans celle-ci on enregistrera des profils génétiques à partir d'échantillons prélevés sur des personnes. Pas sur n'importe qui évidemment ! Mais sur des personnes qui ont été condamnées à des peines de prison ou d'internement pour des crimes assez graves. Notre législation se limite à ces crimes. Cette banque de données permettra d'identifier rapidement un récidiviste.
En clair, si vous avez volé une pomme, vous ne risquez pas de vous retrouver dans la banque de données. Par contre si vous avez violé quelqu'un, vous serez fiché à vie et même après votre mort.

Quelles sont les études que vous avez faites ?

J'ai fait une licence en chimie à l'ULB avec l'idée de m'orienter ensuite vers les biotechnologies. A l'origine, je pensais faire la biologie. A priori ça m'intéressait plus que la chimie en sortant de rhéto. Ce qui m'a fait pencher pour la chimie, c'était mon envie de faire du laboratoire plutôt que d'étudier les petites fleurs ! On m'a fait comprendre, à l'époque, que la chimie était un meilleur apprentissage du travail en labo que la biologie.

J'ai hésité aussi entre ingénieur industriel et la licence universitaire. Il a fallu comparer les différents systèmes éducatifs. Rapidement, je me suis senti plus à l'aise à l'université. J'ai donc fait la licence en chimie et un travail de fin d'études en biologie moléculaire ensuite, une thèse de doctorat en biologie moléculaire aussi.

Puis vous êtes arrivé à l'INCC ?

Pas tout de suite. Après un court passage dans une autre université pour faire un post doctorat (ça ne s'est pas spécialement bien passé), je suis allé dans le privé, dans une industrie pharmaceutique. Je travaillais dans le domaine des essais cliniques.
J'ai donc quitté le laboratoire du jour au lendemain, pour me retrouver derrière un bureau et un ordinateur à faire la gestion d'une banque de données pour les essais cliniques.
C'est ainsi que 4 ans plus tard en 1998, je suis arrivé ici à l'INCC, à cheval entre la génétique, qui était mon background académique, et la gestion de banque de données, qui était mon expérience professionnelle dans cette industrie pharmaceutique.

Quel était votre rêve d'enfant ?

Cela m'amuse toujours de me rappeler ça! Quand j'étais adolescent, il y avait une émission à la TV qui s'appelait "Temps X" avec les frères Bogdanoff, des jumeaux qui montraient toujours des trucs futuristes. Et je me souviens comme si c'était hier d'un reportage sur la génétique, justement, où ils montraient le clonage de grenouilles. Ca m'avait fasciné cette affaire!
Je lisais aussi de temps en temps "Sciences et Vie". Mais je dois bien admettre qu'en entrant à l'université, je n'avais encore qu'une idée très vague de ce qui m'attendait.

Vos études vous ont-elles bien préparé à ce que vous faites actuellement ?

Les études universitaires sont fort axées sur les connaissances à emmagasiner et c'est important car c'est le seul moyen de développer sa mémoire.
L'avantage et la difficulté des études scientifiques est qu'il faut développer sa capacité à réfléchir : connaître ne suffit pas, il faut pouvoir utiliser ses connaissances.

Mes études ne m'ont par exemple pas apporté grand chose en méthodologie, en gestion de projet, en travail de groupe, en langues. Ce sont là des notions que j'ai dû apprendre sur le tas. Les études servent surtout, à mon avis, à apprendre à se connaître soi-même et à être capable de développer sa méthode d'apprentissage. Dans la vie professionnelle, on est confronté à des problèmes. Quel que soit le domaine, on a une mission à remplir, il faut donc trouver le moyen de passer l'obstacle.

Ce n'est pas non plus parce qu'on a fait des études dans un domaine qu'on ne peut pas travailler dans un autre. A priori quand je me suis retrouvé dans l'industrie pharmaceutique, ce que j'avais appris en chimie ou en biologie ne me servait qu'à 1 % dans mon travail.

Dans les études, on apprend surtout à apprendre. Dans cet ordre d'idées, le doctorat, ce n'est pas négligeable ! Ce sont vraiment des années de travail très dur au niveau mental parce qu'en général c'est de la recherche pure, de la recherche fondamentale. On va constamment vers l'inconnu, vers l'échec avec de temps en temps des grandes joies car on fait quand même des découvertes.

Quels sont les avantages et les inconvénients de votre travail ?

Les avantages à mon niveau, c'est que j'ai la chance de développer des choses à partir de rien, en m'inspirant évidemment de ce qui se fait dans d'autres pays, et avec une équipe derrière moi aussi. Je ne suis pas tout seul dans l'univers ! Ce travail correspond bien à ma mentalité. Il faut que je mette le système en place. C'est finalement la gestion de projet qui est agréable à mener.
Sur l'aspect purement scientifique, je m'y retrouve aussi puisqu'il y a une partie de mon boulot qui consiste à interpréter des données, il faut se tenir au courant en ce qui concerne les techniques d'analyses génétiques, les outils statistiques qu'on peut utiliser, etc. Le côté passionnant aussi c'est la mise en place d'un système d'utilité publique. Les outils qu'on met en place ici permettent de faire avancer les enquêtes, c'est donc assez stimulant.

Le désavantage, il découle de là aussi : c'est un travail stressant. Et une fois que le système est en place, il y a un aspect routinier qui apparaît. Le traitement d'un dossier, c'est toujours la même chose : encoder, faire les opérations informatiques, interpréter les résultats, faire un rapport. A ce stade -là, c'est moins passionnant.

Quelle est votre perspective d'avenir ?

Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de faire tourner un système qui marche. Il y a aujourd'hui des projets d'intégration de banque de données. En effet, il existe des banques de données dans d'autres domaines d'expertises que la génétique. Pourquoi ne pas connecter ces différents systèmes entre eux... Il y a encore l'aspect européen : la collaboration judiciaire entre différents pays. Il faut aussi mettre en place ces systèmes.

Où en sont les collaborations européennes ?

Elles n'en sont encore qu'au tout début. Historiquement, la construction des banques de données d'ADN était au départ un projet européen. Très vite cependant, on s'est rendu compte que les législations dans les différents pays étaient trop différentes, en terme de protection de la vie privée notamment, et donc qu'il était impossible de faire une banque de données européenne. Par contre, l'idée suivie a été de pousser la création de banques de données nationales qui auraient des critères de qualité et des critères techniques similaires, de sorte qu'en Europe toutes les données soient compatibles. Un profil génétique établi en Finlande est tout à fait comparable à un profil génétique établi en Espagne.

Quel est l'avenir de ce secteur ?

Parfaire le fichage. Mais il y a encore certaines frilosités par rapport au respect de la vie privée et de l'éthique. Si on compare la banque de données en Angleterre et en Belgique, il y a un monde de différence. En Angleterre, il y a déjà plus d’un million de personnes qui sont fichées. Et ils vont peut-être vers le fichage complet de la population. Moi, je ne suis pas très enthousiaste pour le fichage complet... 

Même si c’est efficace en terme de lutte contre la criminalité, qu’est-ce que c’est moche! Et ce qui me gêne le plus, c’est la notion de « péché originel »: est-ce que ça veut dire que quand un enfant naît, on va lui faire un prélèvement parce que plus tard il va peut-être commettre un crime? Je n’ai pas spécialement envie de voir se développer ça chez nous ! 

Dans notre législation cependant, et c’est tout récent, un juge d’instruction qui a déjà des arguments contre une personne dans le cadre d’un dossier grave peut la contraindre à faire un prélèvement. Cette obligation n’est pas prévue dans tous les pays. Un prélèvement se fait simplement avec un peu de salive.

Combien de temps faut-il pour faire une analyse génétique ?

L'analyse en tant que telle, ça peut aller très vite, +/- en 24h. Mais le traitement du dossier complet, au milieu d'autres dossiers, prend beaucoup plus de temps.

Comment se passe une journée type ?

Il faut toujours parer au plus urgent : réceptionner les dossiers, contrôler la qualité des données, encoder. Il faut aussi songer aux collaborations futures avec l’étranger. Moi, je suis tout le temps au bureau. Je suis uniquement au labo lorsqu’il y a une catastrophe, parce que je suis aussi la personne de contact pour le DVI (Disaster Victim Identification), ce qui signifie toutes les activités d’identification des victimes lors de catastrophes.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut faire le même boulot ?

Faites les sciences ! Il ne faut pas être rebuté par les sciences, mais il faut surtout faire ce qu’on a envie de faire. Ne pas faire ses études en terme de rentabilité. Il n’y a pas que ça dans la vie ! Par ailleurs il peut paraître bizarre qu’on manque de scientifiques alors que dans les offres d’emploi, il n’y a rien ! Il faut savoir que ça passe souvent par le bouche-à-oreille. 

Il faut aussi attirer l'attention des jeunes sur le fait qu’on entend souvent à tort que la licence aboutit seulement à l’enseignement. Ce n’est pas vrai ! Il y a une panoplie d’emplois scientifiques, il n’y a pas que le travail de labo et le boulot de prof !

 
SIEP.be, Service d'Information sur les Études et les Professions.